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en montrai une que je m'étais procurée: il me la prit, en me disant qu'il s'en faisait le cadeau. Il prit les noms de ceux qui avaient signé cette proclamation, en me disant : « Cela n'est pas dangereux ; il n'y a rien à craindre;

quarante-cinq mille hommes garantiront Paris. « Le premier coup en décidera. » Comme je paraissais inquiet sur ce qu'on m'avait parlé d'une alliance avec l'Autriche, il ajouta : « C'est là sa

jactance ordinaire. Pourquoi MONSIEUR ne l'a« t-il pas combattu ?

M. le président au maréchal : C'est le 12 que vous avez tenu cette conversation. Vous connaissiez cependant les progrès de Bonaparte : aviezvous donc l'opinion qu'il n'était pas dangereux?

M. le maréchal : Oui, Monseigneur.

M. Berryer : Le témoin n'a-t-il pas fait au maréchal le compliment d'avoir sauvé la France à Fontainebleau ?

R. Oui, je me rappelle avoir dit cela : j'étais transporté des sentimens dont M. le maréchal était animé; je saisis même et pressai le bras de M. le maréchal.

M. Bellart : Pourquoi le maréchal retenait-il la proclamation ?

Le maréchal : Pour la communiquer aux autres généraux ; c'était une curiosité toute simple.

Le témoin : Le maréchal me dit : Mais ne craigniez-vous pas de vous compromettre, en gardant sur vous ce papier ? Je lui répondis : Non : il était caché dans un secret de ma voiture. M. le maréchal m'observa qu'il était dangereux de propager cette proclamation.

Trentième témoin, madame Maury.

« Les 16 et 17 mars, dit-elle, j'étais à Dijon. M. le comte de Bagnano, Italien, me dit que M. le maréchal lui avait dit, en causant avec lui : Vous êtes bien heureux de n'avoir pas

de place; vous n'êtes pas obligé de transiger avec vos devoirs : je me félicitais d'avoir forcé l'empereur à abdiquer, aujourd'hui il faut le servir.

Le maréchal : Je ne connais pas le comte italien Bagnano; je ne l'ai jamais vu. Il est possible que j'aie tenu quelques discours semblables à ce que le témoin déclare, mais je ne m'en souviens pas.

Trente-unième témoin, M. Passinges de Préchamp. Il a dit : « Le maréchal Ney est arrivé à Besancon le 10 au soir. Je ne l'ai vu que quand il montait en voiture avec M. de Bourmont; je le suivis. J'arrivai à Lons-le-Saulnier. Tous les ordres donnés

par

le maréchal, tous ceux transmis aux troupes l'ont été dans l'intérêt de la cause du Roi; mais les difficultés sont bientôt devenues des obstacles. Les troupes qui, casernées, pouvaient encore être contenues dans le devoir, n'ont plus connu de frein lorsqu'elles ont été mises en contact avec la populace. Le 76e, en passant à l'ennemi, a donné le signal d'une défection générale. Lors de la revue sur la place de Lons-le-Saulnier, la tristesse était peinte sur tous les visages ; rien que cette posture , qui n'est pas ordinaire aux Français , présageait une grande catastrophe. Je m'attendais que mes officiers seraient victimes de leurs soldats , ou qu'il y aurait quelque révolution comme en 1793.

« Je reçus un ordre pour me rendre auprès du général Bertrand. Mes instructions n'avaient pour but que d'assurer le service des troupes , et faire respecter par-tout les serviteurs du Roi. »

M. Berryer : Le témoin n'a-t-il pas eu conmaissance qne des gentilshommes aient été incorporés par les ordres du maréchal ?

R, Oui, j'en ai parlé au colonel Dubalen;

mais les événemens se sont succédés avec une telle vivacité, que je ne sais pas si cet ordre a été exécuté.

M. Berryer : Savez-vous si le 12 et le 13 les troupes avaient reçu des proclamations ?

R. Elles n'en ont reçu que dans les jours postérieurs au 14.

M. Berryer : Le témoin n'a-t-il pas vu un exemplaire de la proclamation fatale , datée du 13 ?

R. Oui, à Auxerre , et j'en fis même l'observation.

M. le duc de Fitz-James, l'un des pairs : Quand les troupes ont-elles été en contact avec la

populace ?

R. En sortant de Besançon, les 11 et 12.

Trente - deuxième témoin, M. Dranges de Bourcia, sous-préfet de Poligny, a déposé :

Le 11 mars, j'étais dans mon cabinet; j'entendis arriver une voiture à grand bruit; je crus que

c'était M. le duc de Berri. J'y courus. Je vis deux officiers-généraux, M. le maréchal et M. le comte de Bourmont. Je lui offris ma maison ; il me répondit : « De préférence chez vous, mon anii ». Je réunis le commandant et quelques officiers de la garde nationale; il était dix heures quand nous nous mînes à souper. Le maréchal me demanda quel était l'esprit des habitans. Comme j'avais vu passer un régiment à l'ennemi , je pouvais avoir des inquiétudes sur les troupes qui étaient à Poligny ; mais j'offris à M. le maréchal une nombreuse garde nationale; j'offris même de me mettre dans leurs rangs pour les entraîner par mon exemple.

« En parlant des événemens qui venaient de se passer, le maréchal nous dit qu'il savait bien que le général Bertrand n'avait pas assez de tête pour résister à Bonaparte; qu'il aurait fallu l'at

nous dit

taquer comme une bête fauve, et le mener à Paris dans une cage de fer. F'observai à M. le maréchal qu'il valait mieux le conduire à Paris dans un tombereau. Le maréchal me répondit que je ne connaissais pas Paris; qu'il fallait que les Parisiens vissent ». M. le maréchal exprima ensuite quelques sujets de mécontentement qu'il avait contre M. de Blacas. Il

que

le Roi aurait dû employer pour son service la garde impériale.

« A minuit le général Bourmont et le maré. chal montèrent en voiture , en me disant de diriger mes troupes sur Lons-le-Saulnier.

« Quel fut mon étonnement, à la nouvelle de la défection du 14! Je vis alors le général Lecourbe, qui me dit qu'il fallait se rallier au Roi. »

Le maréchal Ney : J'ai remarqué, dans le discours de M. le sous-préfet, qu'il a parlé de la garde impériale. A Compiègne, je commandais la garde de service. J'avais l'honneur d'être assis à côté du Roi. Je lui ai donné le conseil d'attacher à sa personne la garde impériale ; j'ajoutai que c'était la récompense de toute l'armée. Il me répondit qu'il réfléchirait sur cet avis. Bonaparte en a été instruit; car il m'a dit, en me le reprochant à Auxerre : « Si votre avis avait été suivi, je n'aurais jamais remis le pied en France, »

M. Berryer : Le témoin n'a-t-il pas entendu parler, au général Lecourbe, de l'esprit des troupes ?

Le témoin : Le général Lecourbe est mort, je dois respecter sa mémoire ; il ne m'a rien dit de cela.

M. Bellart : M. de Vaulchier sait-il si des gentilshommes se sont réunis aux troupes du maréchal ?

M. de Vaulchier : J'en avais envoyé trente à Lons-le-Saulnier; on les a renvoyés à Bourg.

M. Bellart: M. Capelle sait-il quelle était la disposition des esprits à Lons-le-Saulnier ? Je fais cette demande, parce qu'il m'a été adressé une pétition au nom des habitans de Lons-leSaulnier , qui réclament contre les sentimens qu'on leur à prêtés.

M. Capelle : Je ne connais pas l'esprit de Lons-le-Saulnier. Mon collègue de Vaulchier en est bien mieux instruit que moi ; c'est le lieu de sa résidence. J'ai vu , seulement, le jour où s'y étais, beaucoup plus de populace que de soidats se mêler aux troubles du café Bourbon.

M. de Vaulchier : La majorité était indifférente. Une portion était mauvaise. La population , à ce que j'ai ouï dire, a pris peu de part aux troubles du café Bourbon. Le soir, ce sont des soldats seuls qui m'ont insulté. J'avais eonservé, sans y faire attention, le ruban blane.

Trente - troisième témoin , M. Jean-BaptisteVincent Durand, maréchal-de-camp, lieutenant du Roi à Besançon. Il a déposé :

« Le maréchal est arrivé à Besançon le g mars après-midi. Les officiers supérieurs lui furent de suite présentés par le lieutenant-général de Bourmont, commandant la division. Pendant la visite, le maréchal s'exprima en des termes qui ne purent que confirmer toute la confiance qu'on pouvait avoir dans ses opérations ultérieures. Le débarquement de Bonaparte, disait-il, ce sont ses propres expressions, était un bonheur pour la France, puisque ce serait le cinquième acte de sa tragédie. Il donna l'ordre aux troupes de partir, et il partit luimême le 10 au matin. Avant de se mettre en marche, il adressa aux chefs des discours qui

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