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D. Il ne vous a donc rien dit du débarquement de Bonaparte ?

R. Rien. Il ne le savait pas. Demandez-le à M. le duc de Montmorenci : personne ne le savait, pas même à Paris.

D. Quand êtes-vous arrivé à Paris ?

R. Le 7 au soir. J'étais parti dans la nuit du 6. Il y a treize heures de poste.

D. Comment l'avez-vous appris à Paris?

R. Je l'ai su par mon notaire ; étant chez lui pour mes affaires particulières, il me dit : « Savez-vous la grande nouvelle ? Quelle nouvelle ? Celle du débarquement de Bonaparte. »

D. Avez-vous vu le ministre de la guerre ? R. Oui, après avoir fait ma visite au duc de Berri.

D. Que vous a dit le ministre ?

R. Il n'a pas voulu s'expliquer sur ma mission. Il m'a dit : « Vous trouverez à Besancon des ordres. D'ailleurs Bourmont est instruit. »

D. Avez-vous vu le Roi ?

R. Je l'ai vu. On m'a dit d'abord que S. M. était souffrante, que je ne pouvais pas la voir. J'ai insisté ; enfin

je lui ai été présenté. Je lui ai demandé si elle n'avait rien de particulier à m'ordonner; elle ne se rappelait en aucune manière d'aucune disposition militaire. Sur ce que je suis censé lui avoir dit que je ramenerais Bonaparte dans une cage de fer , dussé-je être fusillé, lacéré en mille morceaux, je ne me rappelle pas l'avoir dit. J'ai dit

que

son entreprise était si extravagante que, si on le prenait, il méritait d'être mis dans une cage de fer. Cependant, si je l'avais dit, ce serait une sottise impardonnable; mais ce serait une preuve que j'avais le désir de servir le Roi.

D. Quand êtes-vous parti de Paris ?
R. Le 8 mars.
D. Par quel ordre ?
R. Sur la lettre du ministre de la guerre. .
D. Reconnaissez-vous les ordres ?
R. Oui...... la lettre du 5 mars.
(Le greffier donne lecture de cette lettre.) *
D. Avez-vous fait exécuter ces ordres ?

R. On peut voir, à la simple lecture, qu'il n'y avait rien à faire. Je ne commandais que des dépôts. Bourmont avait le commandement.

D. Quel jour arrivâtes-vous à Lons-le-Saulnier?

R. Le 12.

D. Qu'avez-vous fait le 12 ?

R. J'ai réuni les officiers et les ai rappelés à leurs devoirs et à leur serment. A mesure que je trouvais des soldats, je les réunissais et leur parlais de leurs devoirs et de leurs sermens.

D. Qu'avez-vous fait dans la nuit du 13 au 14?
R. J'ai reçu plusieurs agens de Bonaparte ?
D. A quelle heure les avez-vous reçus ?
R. A une heure, deux heures ou trois heures.
D. Quels étaient ces émissaires ?

R. Plusieurs individus ; des officiers de la garde déguisés; un d'eux blessé à la main. Dans le premier interrogatoire du ministre de la police , je m'en suis expliqué.

On a dit que lorsque S. M. m'avait tendu la main, j'avais hésité à la baiser; je n'ai jamais hésité.

D. Que vous ont dit ces émissaires ?

R. Ils m'apportaient une lettre de Bertrand, qui me disait que tout était arrangé; qu'un envoyé d'Autriche était allé à l'île d'Elbe; que le Roi devait quitter la France ; que c'était

Voyez livre 2 , tome ler, page 124.

convenu avec l'Angleterre et l'Autriche; qu'ils
me rendaient responsable du sang français inu-
tilement versé, et une infinité de choses qui
m'ont circonvenu ; je défie qu'avant on puisse
dire que j'aie jamais tergiversé.

D. Où est cette lettre de Bertrand ?
R. Je n'ai

pas

été le maître de la conserver, Je suis arrivé le jour même qu'on fusillait Labédoyère. La maréchale avait ordonné de la brûler avec une infinité d'autres papiers qui pourraient en ce moment éclairer la religion de la chambre, particulièrement des lettres de Bonaparte. Il est pardonnable à une femme malheureuse, dans la crainte de compromettre son mari, de faire brûler ses papiers.

D. Vans avez donc reçu des lettres de Bonaparte ?

R. Des lettres postérieures, depuis le 14 mars jusqu'à la bataille de Waterloo.

D. Est-il vrai que vous avez fait imprimer une proclamation ?

R. Cette proclamation est datée du 13, et n'est pas signée. La signature est fausse. Je ne signe jamais le prince de la Moskowa. Elle était affichée avant que je ne la lusse; je n'en ai lu une que le 14.

(On lui a présenté la proclamation; il a fait observer qu'elle n'avait pas été imprimée à Lons-le-Saulnier. On lui lit la proclamation.)

Le maréchal : Je crois que c'est celle que j'ai lue.

D. Quelles propositions vous ont été faites par les émissaires de Bonaparte ?

R. Je l'ai dit' tout-à-l'heure. Ils m'ont dépeint la situation des choses. Que tout le pays et une

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lui; que

partie de l'armée étaient déjà insurgés; que tout était couvert de ses proclamations et de ses agens;, que tout le monde courait après c'était une

rage,

absolument une rage; que l'affaire était arrangée avec les puissances; qu'il avait dîné à bord d'un vaisseau anglais, et que la station avait quitté l'île d'Elbe exprès pour faciliter son départ.

M. Bellart a demandé si l'accusé n'aurait pas quelques déclarations à faire sur des aigles apportées par les émissaires de Bonaparte.

R. J'ai entendu dire que deux aigles avaient été apportées. Effectivement, les aigles ont été arborées par les chefs et les soldats; mais de drapeau blanc a été respecté.

D. Avez-vous porté les décorations de Bona

parte ?

R. Non. Lorsque j'ai abordé Napoléon, j'avais conservé les décorations du Roi; et je les ai portées jusqu'à Paris.

Le maréchal a ajouté qu'avant de lire la proclamation, il avait demandé aux généraux Lecourbe et Bourmont leur avis sur la proclamation ; qu'ils ne l'ont point désapprouvée; qu'ils sont venus le chercher ensuite

pour

aller sur le terrain, et que l'interrogatoire en sa présence va éclaircir leur déclaration précédente. D. A quelle heure avez-vous yu

ces deux généraux ?

R. A dix heures. Je leur ai offert à déjeûner; ils ont refusé. C'est Bourmont qui a donné les ordres d'assembler les troupes sur une place que je ne connaissais même pas; lui, Lecourbe et quelques autres m'y ont conduit, et c'est là que j'ai lu la proclamation.

D. Quel ordre avez-vous donné le 14?

R. J'ai donné l'ordre de marcher sur Dijon, comme sy avais été invité par le maréchal Bertrand

qu'il

*

(On a représenté au maréchal un ordre avait donné à M. de la Genetière.)

Le maréchal a dit qu'il ne le connaissait pas. M. le chancelier en a fait donner lecture.

Il contient l'itinéraire des troupes sur Mâcon et sur Dijon, et plusieurs autres dispositions sur le traitement et les rations à donner aux soldats, sur une augmentation de solde à chaque officier. Il invite les chefs militaires à remplacer par le drapeau tricolore les étendards de la maison de Bourbon. Il les invite à se procurer des aigles, soit en cuivre, soit en tout autre métal.

Le maréchal à reconnu que cet ordre pouvait avoir été rédigé à son état-major dans la matinée du 14. Il a ajouté que cette marche avait été contremandée par le maréchal Bertrand.

D. Comment avez-vous tems concevoir et rédiger un ordre aussi détaillé ? Pourquoi l'augmentation de solde donnée aux officiers ?

R. Votre Excellence ne saurait concevoir l'attention que Bonaparte avait pour assurer le service des troupes, et quelles précautions il prenait à cet égard. Il leur donnait, dans des marches forcées, des gratifications. A Fontainebleau il donna de 50 à 100 francs à cha

pu en si

peu de

que officier,

D. N'avez-vous pas engagé M. de la Genetière à se ranger du côté de Bonaparte ?

R. Non. Il était libre d'agir. Aucun ne me fit alors d'objections. Un seul officier, et je dois le dire à son éloge, est venu me remettre sa démission, en me disant que les sermens qu'il avait faits au Roi ne lui permettaient

Voyez livre 3, tome ser, page 153.

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