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Le témoin:En partie. Il est sorti pour faire apporter à manger au général Lecourbe, qui avait dit qu'il mourait de faim.

Sixième témoin. M. le comte de Bourmont, lieutenant-général des armées du Roi, a déposé, après les interpellations d'usage , ainsi qu'il suit :

« J'ai déjà fait à Lille une déclaration; mais la commisération qui s'attache toujours aux graudes infortunes m'a porté à répondre simplement aux questions de la commission rogatoire. J'ai su depuis que le maréchal avait affirmé que j'avais approuvé la proclamation qu'il a lue aux troupes. Cette assertion m'oblige à des explications. Si elles ajoutent à la gravité du crime dont il est accusé, ce sera sa faute.

Jusqu'au 14 mars les ordres donnés par le maréchal Ney, et transmis par moi, ont été ou m'ont paru conformes aux intérêts du Roi. Le 13 au matin le baron Capelle, préfet du département de l'Ain, arriva à Lons-le-Saulnier de bonne heure, et vint m'apprendre que la ville de Bourg était insurgée; que le 72e régiment avait arboré la cocarde tricolore malgré le général, malgré les officiers supérieurs. Je pensai que cette nouvelle devait être communiquée à M. le maréchal, et j'allai chez lui pour la lui annoncer. Le maréchal en parut assez fâché, ne me

dit

que peu de choses; qu'il pensait qu'on pouvait préserver les autres troupes de la contagion.

« Le 14 au matin le maréchal m'ordonna de faire mettre le 8e régiment de chasseurs à cheval en bataille, et de faire prendre les armes aux autres troupes, pour leur parler. Ensuite le maréchal me dit : Vous avez lu les proclam mations de l'empereur ; elles sont bien faites; ces mots : la victoire marche

pas

au

de charge

feront un grand effet, sans doute, sur le soldat: il faut bien se garder de les laisser lire aux troupes.Sans doute , lui dis-je. — Mais ça va mal, ajoutat-il. N'avez-vous pas été surpris de vous voir ôter la moitié du commandement de votre division, et de recevoirl'ordre de faire marcher vos troupes par

deux bataillons et trois escadrons ? C'est de même dans toute la France; toute l'armée marche comme cela. C'est une chose finie absolument.

« Je ne l'avais pas compris. Le général Lecourbe entra. Je lui disais que tout était fini, dit-il au général Lecourbe. Celui-ci parut étonné. Oui, ajouta le maréchal, c'est une affaire arrangée; il y a trois mois que nous sommes tous d'accord. Ši vous aviez été à Paris, vous l'auriez su comme moi. Les troupes sont divisées par deux bataillons et trois escadrons ; les troupes de l'Alsace de même; les troupes de la Lorraine de même. . Le Roi doit avoir quitté Paris, ou il sera enlevé; mais on ne lui fera pas de mal; malheur à qui ferait du mal au Roi! On n'avait l'intention que de le détrôner, de l'embarquer sur un vaisseau et de le faire conduire en Angleterre. Nous n'avons plus maintenant, continua le maréchal, qu'à rejoindre l'empereur. Je dis au maréchal qu'il était très extraordinaire qu'il proposât d'aller rejoindre celui contre lequel il devait combattre. Il me répondit qu'il m'engageait à le faire, mais que j'étais libre. Le général Lecourbe lui répondit : Je suis ici pour servir le Roi et non pas pour servir Bonaparte ; jamais il ne m'a fait que du mal, et le Roi ne m'a fait que du bien. Je veux servir le Roi ; j'ai de l'honneur. — Et moi aussi, répondit le maTéchal, j'ai de l'honneur; mais je ne veux plus être humilié; je ne veux plus que ma femme revienne chez moi les larmes aux yeux ; des humi

liations qu'elle a reçues dans la journée. Le Roi ne veut pas de nous, c'est évident; ce n'est qu'avec Bonaparte que nous pouvons avoir de la considé ration; ce n'est qu'avec un homme de l'armée que l'armée pourra en obtenir. Venez, général Lecourbe; vous avez été maltraité, vous serez bien traité. Le général Lecourbe répondlit que c'était impossible; qu'il allait se retirer à la campagne. Une petite discussion s'éleva entre eux; enfin, une demi-heure après, il prit un papier sur la table. Voilà ce que je veux lire aux troupes, dit-il, et il lut la proclamation. Le général Lecourbe et moi nous nous sommes opposés à ce qu'il voulait faire; mais persuadés que, si tout était arrangé, il avait pris des mesures pour empêcher ce que nous pourrions entreprendre; sachant que les troupes, déjà fort ébranlées par les émissaires de Bonaparte , avaient en lui une grande confiance ( car c'était de tous les généraux celui qui possédait le plus la confiance de toute l'armée), nous résolûmes d'aller sur la place. Nous étions affligés et tristes. Les officiers d'infanterie nous dirent qu'ils étaient bien fâchés de cela ; que, s'ils l'avaient su, ils ne seraient pas venus. Après la lecture, les troupes défilèrent aux cris de vive l'empereur! et se répandirent en désordre dans la ville.

« Le maréchal était si bien déterminé d'avance à prendre son parti, qu’une demi-heure après il portait la décoration de la Légiond'Honneur avec l'aigle, et à son grand-cordon la décoration à l'effigie de Bonaparte. Son parti était donc pris, à moins qu'il ne l'eût emportée d'avance à Lons-le-Saulnier pour le service duRoi.

A cette déclaration le maréchal répondit :

Depuis huit mois que le témoin prépare son thême, il a eu le tems de le bien faire. Il a cru impossible que nous nous trouvassions ja

· mais en face ; il a cru que je serais traité

comme Labédoyère, et fusillé par jugement d'une commission militaire; mais il en est autrement. Je vais au but. Le fait est que

le 14 je l'ai fait demander avec le général Lecourbe. Ils sont venus ensemble. Je suis fâché que Lecourbe ne soit plus : mais je l'invoque dans un autre lieu; je l'interpelle contre tous ces témoignages devant un tribunal plus élevé, devant Dieu qui nous entend tous ; c'est par lui que seront jugés l'un et l'autre. J'étais la tête baissée sur la fatale proclamation, et vis-à-vis d'eux, qui étaient adossés à la cheminée. Je sommai le général Bourmont, au nom de l'honneur, de me dire ce qui se passait. Bourmont, sans ajouter aucun discours préliminaire, prend la proclamation, la lit, et dit qu'il est absolument de cet avis. Il la passe ensuite à Lecourbe. Lecourbe ne dit rien et la rend à Bourmont. Lecourbe dit ensuite : Cela vous a été envoyé; il y a quelque rumeur : il y a long-tems qu'on prévoit tout cela. Le général Bourmont fit rasa sembler les troupes, et il eut deux heures pour réfléchir : quant à moi, quelqu'un m'a-t-il dit : Où allez-vous ? vous allez risquer votre honneur et votre réputation pour une cause funeste..... Je n'ai trouvé que des hommes qui m'ont poussé dans le précipice.

« Je n'avais pas besoin, monsieur de Bourmont, de votre avis, quant à la responsabilité, dont j'étais chargé seul; je demandais les lu. mières et les conseils d'hommes à qui je croyais une ancienne affection et assez d'énergie pour me dire : 'Vous avez tort. Au lieu de cela vous m'avez entraîné, jeté dans le précipice. Après la lecture, j'ajoutai qu'il paraissait que c'était une affaire arrangée; que les personnes envoyées par Bonaparte m'avaient dit telle et telle chose.

(C

nus

Je leur proposai à déjeûner; ils le refusèrent et se retirèrent.

Bourmont rassembla les troupes sur une place que je ne connaissais même pas; il

pouvait, s'il jugeait ma conduite mauvaise, et que je voulusse trahir, faire garder ma porte. J'étais seul, sans cheval, sans officiers.

« Il a beaucoup d'esprit ; sa conduite a été très-sensée. Je l'avais vivement prié de loger chez moi, il ne l'a pas voulu. Il s'éloigna, se réfugia chez le marquis de Vaulehier, formant ensemble des coteries pour être en garde contre les événemens et s'ouvrir, dans tous les cas, une porte de derrière,

Ensuite, Bourmont et Lécourbe sont ve

me prendre avec les officiers, et m'ont conduit au milieu du carré où j'ai lu la proclamation. Après cette lecture nous avons été arrachés, étouffés, embrassés par les troupes, qui se sont retirées en bon ordre.

« Les officiers supérieurs sont venus dîner chez moi ; j'étais sombre. Bourmont y était et, s'il dit vrai, il dira que la table était gaie.

Voilà la vérité, »

Le chancelier dit au maréchal : A quelle heure M. de Bourmont est-il venu vous prendre?

R. Vers onze heures. Il y avait eu une première visite à dix heures; il est venu chez moi avec Lecourbe; je leur ai lu la proclamation, et je les ai congédiés. Ils sont ensuite revenus. Si j'étais resté à Besançon, je siégerais aujourd'hui parmi vous, et je n'aurais rien à me reprocher.

Le chancelier, s'adressant au témoin : Comment, après avoir lu la proclamation, avezvous donné aux troupes l'ordre de s'assembler ?

R. Elles en avaient l'ordre auparavant.

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