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clergé comme des naufragés se rassemblent après la tempête, comme des haines et des craintes communes réunissent contre un ennemi commun, contre qui opprime. Ceux qui se placèrent auprès de lui, plutôt qu'ils ne s'y réunirent, cherchaient un auxiliaire et non point un ami.

Quel malheur que des circonstances aussi graves n'aient

pas changé entièrement la direction du clergé! Quel malheur qu'au lieu de resserrer son faisseau , pour se soutenir, il l'ait rompu de ses propres mains, et réduit à rien la force de ses parties éparses! Quel malheur

que

l'assemblée constituante, douée dė tant de perspicacité, quelquefois de grandeur, et toujours de talens, n'ait fait

que

la moitié de son ouvrage ; qu'elle se soit arrêtée sous le coup des reproches que l'on pouvait lui adresser trop légitimement pour la partie dure de sa conduite, à l'égard du clergé, et qu'au lieu de passer de la publication de ses principes à leur application franche et complète, elle se soit abaissée à régenter les prêtres, à leur fabriquer des constitutions ; qu'elle soit descendue des hauteurs de la philosophie aux petitesses des empereurs grecs, et qu'au nom de la tolérance elle ait décrété des persécutions! On peut me croire quand j'accuse l'assemblée constituante. Je l'ai assez louée pour avoir le droit de la blåmer (1); je l'ai suivie d'assez près pour la connaitre.

Le clergé était divisé en arrivant à l'assemblée. Cette première division se dirigeait contre le haut clergé : beaucoup revinrent à à lui après le 4 août et le 5 octobre. Les écailles étaient tombées des yeux, l'abîme était là, on le voyait distinctement. Était-ce donc pour nous y précipiter que vous veniez,

(1) Le plus grand tort peut-être de l'assemblée constituante fut, comme nous l'avons déja dit, de vouloir créer un clergé dans sa dépendance, ainsi que l'ont fait plusieurs souverains absolus: elle provoqua la conscience des ecclésiastiques à résister. Or les amis de la liberté s'égarent toutes les fois qu'on peut les combattre avec des sentimens généreux : car la vraie liberté ne saurait avoir d'opposans que parmi ceux qui veulent usurper ou servir; et cependant le prêtre qui refusait un serment théologique, exigé par la menace, agissait plus en homme libre que ceux qui voulaient le faire mentir à son opinion. ( Extrait de l'ouvrage de madame De Staël. vol. prem. p. 407.)

au nom d'un Dieu de paix, nous adjurer de nous réunir à vous , s'écria, dans la nuit du 4 août, un curé qui avait marqué par son ardeur , dans les premiers mois de la révolution ! Ces douloureuses paroles peignaient la situation d'esprit d'hommes abusés, et recueillant des fruits amers pour les espérances auxquelles ils avaient prêté l'oreille.

L'imprudente affaire du serment aggrava le mal, le rendit incurable , et du sein de l'assemblée propagea la discorde sur toute l'étendue de la France.

Ici la prudence m'interdit de continuer. Dans cinquante ans, lorsque tous les hommes de ce temps seront descendus dans la tombe, on pourra tout dire sans craindre de rouvrir ou d'aigrir des blessures. Qu'aujourd'hui le silence contribue à affermir la paix qui s'établit; ce serait un crime que de toucher à cette

à tige sacrée, ou d'en retrancher un seul fruit. Si quelque sacrifice peut paraître pénible, ce ne peut être que celui des hommages qu'on serait heureux de rendre à des hommes qui les ont si bien mérités. Mais il faut savoir s'en abstenir dans la crainte que l'éloge des uns pas plus

ne passåt pour une censure aux yeux des autres (1).

Il est des circonstances dans lesquelles on semble ne combattre plus que de fautes. C'est ce qui, alors, eut lieu entre l'assemblée et le clergé. Ils eurent l'air de n'entendre l'un que l'autre , leur véritable position.

Le clergé dépouillé, dénoncé au public, ne pouvait plus se faire entendre. Par ce dépouillement même le langage de la nation à lui, comme de lui à la nation, était devenu double. Ils ne parlaient plus la même langue. Le clergé invoquait-il la religion, on répondait : la dimè. Parlait-il pour la monarchie, on répondait : le premier ordre de l'État, l'ancien régime. Rappelait-il les droits de la propriété, il entendait répéter : vous voulez vos biens. Voilà de ces situations dans les quelles il est impossible de se faire écouter, et le clergé en était là. Lorsqu'on marche sur un sable mouvant, chaque pas que l'on fait

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(1) Quelqu'uns écrivent pour montrer qu'ils ont eu raison: personne ne leur dit qu'ils aient eu tort.

C'est avoir un tort que de vouloir en tout temps proua xer que l'on a eu raison.

pour s'en dégager, ne sert qu'à s'enfoncer davantage. Or, tel était le terrain sur lequel le clergé mancuvrait; il s'enfonçait à chaque pas. La pire des préventions est celle qui est produite par un grand intérêt, et le plus fort de tous les intérêts est celui qui s'étend à toute une contrée. Or, le clergé avait à faire à des préventions de cette nature qui s'étendaient à toute la France. L'intérêt de celle-ci les maintenait et lui donnait des ennemis partout. Dans cette affreuse position, toute résistance de sa part était donc inutile, et seulement propre à aggraver sa situation. Frappé par la révolution que la France ché- . rissait, en s'opposant il avait l'air de s'opposer

à la France même : c'est ce qui explique cet éréthisme de haine qui se manifesta toutà-coup contre le clergé opposant, et qui, pour la première fois depuis la création du monde, montrá une nation naguères très-respectueuse envers ses prêtres, les massacrant, sans avoir changé de religion. Cela ne s'était jamais vu. Partout le culte protégea ses ministres : en France, il les perdait. Pourquoi cette différence ? C'est qu'alors le culte n'était considéré que comme un moyen d'opposition.

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