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que Napoléon en partait pour se rendre à Turin. Il fut reçu dans Lyon encore plus chaudement que ne l'avait été Napoléon. J'y étais, je l'ai vu. Il arriva à Turin dans le cours même de la journée où Napoléon y fit son entrée. Cette grande cité parut ébranlée jusque

dans ses fondemens par la rencontre sans exemple de ces deux astres.

Ce fut là que le pape ordonna à l'archevêque de Turin de remettre son siége à Napoléon. On n'avait encore pu l'obtenir de ce prélat. Il eut beau s'en défendre, le pape l'exigea , et il fallut céder. Napoléon et le pape

dine. rent ensemble, et se séparèrent. Le pape reprit le sur-lendemain le chemin de Rome. Ils ne se sont plus revus qu'à Fontainebleau en 1813.

Mais pendant que cette cour déchue de son espoir regagnait tristement ses foyers, une barrière plus forte que les Alpes s'élevait entre le pape et Napoléon, celle du dépit et du regret d'avoir perdu ses pas, et manqué son objet. Le levain fermentait, et portant son aigreur dans toute la masse du sang de la cour de Rome, il préparait la catastrophe qu'il reste à raconter.

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Dispositions personnelles de Pie VII et de Napoléon à

* l'égard l'un de l'autre.

Voict deux hommes qui sans se haïr , au contraire en se considérant mutuellement sous beaucoup de rapports, se sont cependant fait tout le mal qu'ils ont pu se faire. Le pape a lancé contre Napoléon jusqu'à sa dernière arme, il l'a excommmunié; Napoléon a retenu le pape en prison, il l'a dépouillé de ses domaines : des deux côtés on ne pou. vait pas se faire plus de mal que cela. Voici un singulier contraste dans la conduite respective des combattans. Tant que le pape n'a suivi que son impulsion personnelle, tout a bien été; dès qu'il s'est livré à celle d'autrui, tout a péri. Au contraire, tant que Napoléon a marché seul, il a été de violence en violence, de chute en chute ; dès qu'il a pris conseil, tout a été redressé , et remis dans la ligne de la raison , et des vrais intérêts de la religion et de l'Etat. Les discussions qui ont régné entre le

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pape et Napoléon , sont d'autant plus déplorables qu'il n'a jamais existé entr'eux aucun éloignement ou inimitié personnelle; de part et d'autre on se rendait justice, de part et d'autre on prisait les qualités réciproques. Ainsi le pape a toujours parlé avec la plus grande considération des talens supérieurs de Napoléon, des services qu'il avait rendus à la France, à la religion, et'à la société, en opposant une barrière invincible à l'anarchie qui dévorait la France avant le 18 brumaire. Son affection pour lui, car il en avait une véritable, s'était, comme il est naturel de l'imaginer, fort attiédie par vais traitemens qu'il avait éprouvés; mais cette ame inaccessible au ressentiment, ne s'était jamais élevée jusqu'à la haine contre Napoléon. Lorsqu'après l'arrangement des affaires ecclésiastiques à Savone, nous proposames au pape d'écrire à Napoléon, de manière à dissiper tous les ombrages et à rétablir la bonne harmonie entre deux personnages, dont le sort de l'église dépendait alors, harmonie qui nous paraissait de la plus haute importance, Pie VII n'opposa pas une objection à cette proposition, et ne balança pas à prendre cette initiative de réconciliation, si conve

les mau

:

nable à son caractère religieux et personnel. De son côté Napoléon portait personnellement à Pie VII de vrais sentimens de considération et d'affection : je lui ai des obligations.... il m'a sacré... c'est un agneau.... un ange de douceur.... Voilà ce que cent fois j'ai entendu sortir de sa bouche!... La manière de voir d'un pape et celle d'un jeune conquérant sur des matières religieuses concernant, non les dogmes, mais des usages ou quelques parties de la discipline et même quelques prétentions de la cour de Rome, pouvait bien n'être pas la même des deux côtés, et cela n'a rien d'étonnant; mais ces légères nuances n'altéraient pas le fond des sentimens qu'ils avaient l'un pour l'autre. . Jusqu'à la fin, Napoléon n'a pas cessé de s'exprimer sur le caractère du pape avec toute la considération qu'il commande. Dans la der. nière audience qu'il donna aux évèques revenus de Savone, au moment de son départ pour la Russie, il répéta plusieurs fois en parlant de Pie VII, c'est un agneau...; il m'a forcé à lui faire du mal, j'en suis faché; et il accorda sans résistance, tout ce qui lui fut demandé pour les personnes attachées au

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service du pape, et qui ne l'avaient pas abandonné. C'était à lui que se rapportaient ces récompenses.

Pour ma part, je puis attester que dans les nombreuses conversations que j'ai eues avec Napoléon, je lui ai souvent entendu dire avec l'accent de la conviction, qu'il n'avait jamais pensé à attaquer le

pape, et

et que c'était lui qui l'avait forcé à lui faire du mal. C'étaient ses expressions habituelles; un jour surtout il l'affirma avec une force et dans des ternies qui me surprirent et mę donnèrent lieu derechercher, commenton pouvait mettre d'accord des paroles et des actions qui semblaient se démentir mutuellement. Je sens que l'on va dire qu'il me trompait ; à quoi il est facile de répondre : à quel propos aurait-il voulu me tromper? Qu'avait-il à gagner en me trompant? Trompaitil celui qui si souvent jettait avec profussion et sans aucun ménagement, ce qu'il aurait dû réserver pour lui seul avec la plus stricte discretion ? Enfin, s'il m'est permis de parler de moi, croit-on que mon oreille ne fût

pas susceptible de distinguer, ni exercée à discerner les sons qui rendaient sa pensée,

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