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saient et se croisaient dans cette tête que chacun veut absolument juger d'après la sienne propre? Qui sait ce qu'il aurait fait, s'il eût été moins puissant ? Mais, vainqueur de l'Autriche, était-il assez maître de lui pour ne pas profiter même de ce qui d'abord avait soulevé sa colère ? Son second mouvement ne ressemblait presque jamais au premier : la nature faisait celui-ci, comme chez tous les hommes emportés ; la calculante politique faisait le suivant. Désavouer l'enlèvement du pape, par une conséquence nécessaire, forçait de le ramener à Rome : il ne pouvait pas l'y remettre sur le trône , qu'il avait pris depuis six semaines, encore moins l'y remettre en prison; si le voyage ne devait avoir que ce résultat, encore mieux valait-il lui en éviter la peine : on peut trouver des prisons partout. Avoir fait mal est souvent la cause de ne pouvoir plus bien faire, et ce dernier est le châtiment du premier. Napoléon se trouvait là dans un mauvais pas dont il ne savait comment sortir; à-peu-près aussi embarrassé qu'il le fut à Bayonne, par la résistance du prince des Asturies qu'il était loin d'avoir prévu, et auquel il ne supposait que la force nécessaire pour changer la couronne d'Espagne contre celle d'Étrurie, qu'il était venu lui offrir.

Il est probable qu'il était tout aussi embarrassé avec le pape qu'il l'avait été à Bayonne, et qu'après avoir exhalé suffisamment sa colère, ne sachant par où sortir, il finit par le séjour de Savone, comme mezzo termine, et comme un lieu de dépôt en attendant un arrangement général des affaires de l'Église qui était son objet principal. L'exactitude de cette manière de juger dans cette occasion sera reconnue par tous ceux qui l'ont approché. Ils savent combien il entrait dans ses habitudes de couper court dans les plus grandes affaires, et de passer à autre chose, en se bornant à

à ', établir un provisoire ; alors il avait l'air de les rejeter, comme pour se débarrasser d'un fardeau et se donner le temps d'aller se délasser avec d'autres affaires. Beaucoup d'écrivains, et madame de Staël est du nombre, se sont figuré que Napoléon n'avait pas été un instant sans tendre vers un but déterminé; que toutes ses actious, ont été calculées , et préparées, comme les gestes et les intonations d'un acteur sur le théâtre. Rien n'est plus faux que cette manière de voir: jamais homme

n'a plus obéi à l'impulsion du moment, n'a plus donné au vague et au hasard. Il a perdu plus de temps qu'il n'en a employé. Les causeries dévoraient une partie de ses journées. Presque toujours, courtisan de la fortune, il attendait les chances de sa libéralité éprouvée; observateur de la marche de son ennemi, il se réglait uniquement sur ses fautes, espèces de mines qu'il exploitait avec un art. admirable. Alors son coup-d'oeil et sa rapidité lui donnaient l'air de l'invention des choses mêmes dont il ne faisait que profiter. Souvent plus le sommeil s'était prolongée plus le réveil avait de rapidité ; il pressait la marche du temps, pour en réparer la perte. Comme il a prodigieusement agi, on a cru qu'il n'était jamais sans action. Combien de fois l'ai-je trouvé au repos ! Je le répete , quiconque n'a pas beaucoup approché Napo- . léon, surtout quiconque cherche son modèle dans les autres hommes, est incapable d'en parler avec exactitude; et pour ne pas tromper les autres apres s'être trompé lui-même, il n'a rien de mieux à faire qu'à s'en taire. Comment et pourquoi parler lorsque l'on ignore?

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CHAPITRE XXXVI.

Affaire des Cardinaux.

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La querelle de Napoléon avec le pape amena des sévices de plusieurs espèces sur les membres de la congregation la plus auguste de l'univers, le sacré collége.

1°. Les cardinaux sujets des royaumes d'Italie et de Naples reçurent l'ordre de rentrer dans leur patrie, et de prêter serment de fidélité aux gouvernemens de ces pays.

20. Sur leur refus, ils furent contraints de quitter Rome.

30. Ils furent appelés en France,

4o. Quatorze d'entr'eux furent exilés et relégués dans diverses villes de France , dépouillés des marques de leur dignité et privés de leurs biens, quant à la jouissance. Il faut distinguer ces divers degrés de sévices; ils donnent lieu à des questions entièrement différentes.

Quant aux traitemens personnels, aux procédés dont les cardinaux ont été l'objet, il ne peut y avoir deux manières de les considérer

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Tout se réunit pour faire regretter que des personnages éminens , consacrés pour ainsi dire par

le respect de l'Europe, aient pu se trouver sujets à des traitemens dont leur dignité, l'âge et la vertu du plus grand nombre auraient dû les préserver à jamais. Quelqu'eût été l'aveuglement, l'entêtement, et même la mauvaise volonté de plusieurs, cependant ils n'étaient point déchus par là du haut rang qu'ils occupaient; ils n'étaient pas criminels, ni jugés; ils pouvaient voir autrement que Napoléon, et même voir mal, ce qui n'est défendu par aucune loi; ils défendaient d'autres intérêts que les siens, ainsi ils ne pouvaient être responsables que de leurs actes privés et personnels, et sûrement ceux-là ne prêtaient à aucun reproche. Au milieu de leurs fautes comme hommes publics, ils ne restaient

pas moins des objets de vénération en raison de leur rang dans l'église et dans le monde comme de leurs vertus personnelles.

La question est donc de savoir: 1o, si le pape, comme il n'a cessé de le faire, avait raison de se plaindre de l'éloignement des cardinaux, et de le représenter comme la violation d'un droit reconnu par toute l'Europe.

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