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même lieu : Mais non, dit-il, ils n'y sont point; ah! les sots, répéta-t-il d'une voix courroucée, en lançant de ce côté un regard foudroyant, accompagné d'un mouvement de tête où se peignait l'annonce de la vengeance. Je jugeai qu'il se formait un gros orage.

Au moment auquel Napoléon revenait de l'autel, après avoir donné l'anneau à sa nouvelle épouse , lorsqu'il fut remis dans son fauteuil, s'adressant à moi, il me dit': J'ai donné un anneau à ma femme, elle ne m'en a pas donné de son côté ; pourquoi cela ? Je lui donnai une explication. Il passa un instant dans cette espèce de rêverie qui lui était familière, lorsqu'il n'avait pas reçu satisfaction

' sur une question, et au bout d'une minute il me dit : J'ai donné un anneau à l'impératrice, parce que la femme est l'esclave de l'homme. Regardez chez les Romains, les esclaves portent tous un anneau.

Je crus, dans ce moment, que je venais d'entendre ce qui était sorti de sa bouche de plus propre à peindre son caractère. Je voudrais pouvoir transmettre au lecteur l'impression que me firent ces paroles; je les lui rends telles qu'elles furent proférées. Pour bienjuger

ce propos, il faut se remettre le lieu , l'acte, les spectateurs, et le manteau de cette femme esclave porté par cing reines, arrachée elleméme, la foudre à la main, au tróne des Césars , servant à la fois, à l'Autriche et à la France de gage mutuel de stabilité ! Voilà les traits propres à donner la mesure véritable d'une tête que de pareilles circonstances ne détournaient point de la poursuite d'une idée dominante, ainsi que celle de la force' avec laquelle cette même idée devait agir, pour que son action ne fût point amortie par un concours de faits aussi propres à l'absorber.

Le lendemain du mariage, les cardinaux se présentèrent aux Thuileries, pour prendre part à une cérémonie à laquelle toutes les personnes constituées en dignité ou dans les fonctions publiques avaient été invitées. Un moment avant son ouverture, l'ordre fut intimé aux cardinaux absens la veille , de se rețirer, et dans le courant de la nuit suivante, ils furent arrêtés. Les marques de leur dignité leur furent interdites, et le séquestre apposé sur leurs biens. Le coup était rude, il faut le reconnaître. Napoléon attribuait sa nécessité à celle de la punition d'une démarche qu'il

regardait comme la suite d'un plan dirigé dans l'intention de faire naître des doutes sur la validité de l'union qu'il venait de contracter; intention qui, dans une matière aussi grave, entraînait suivant lui les plus graves conséquences pour lui et pour l'État. Napoléon n'était pas homme à mettre en balance la légitimité de sa descendance avec celle des prétentions de la chancellerie romaine ; et, dans le fait, d'après la place qu'il occupait alors, il faut convenir que l'une était plus importante que l'autre. Mais il paraît aussi qu'il s'était fait une trop haute idée de l'importance de la démarche des cardinaux; que lui seul s'était aperçu de leur absence; et que dans l'état des choses de ce temps, avec la mince considération que le public leur accordait, tout ce qui venait de leur côté étant sans vertu, n'était bon qu'à être négligé. Tout le monde ne s'expliquait pas non plus comment les mêmes hommes qui n'avaient pas trouvé d'obstacles à leur présence daus la cérémonie du mariage civil, pouvaient en trouver à cette même présence dans la cérémonie religieuse, qui était la conséquence de l'autre, comment on pouyait séparer deux actes, aussi étroitement liés en

les

semble, et qui dans le fait n'en font qu'un ; comment ils avaient pu prendre sur eux , en vertu d'on ne sait quelle subtilité scholastique, sujets et dignitaires dans les États de Napoléon, de déposer sur un acte aussi important, une tache de réprobation propre å produire, dans un temps ou dans l'autre, conséquences les plus dangereuses, et le tout en vertu de prétentions qui n'ont d'existence légale que dans la chancellerie romaine, qu'aucun code de droit public ou privé, sécuJier ou ecclésiastique, n'a admis. C'était une grande entreprise et à-la-fois une insigne maladresse, que cette séparation tranchante d'une partie des cardinaux avec leurs confrères, dans une circonstance aussi grave. La séparation, en rendant leur droit problématique, mettait tout sur le compte de leur volonté ; car un droit certain aurait entraîné l'unanimité du collége sacré. On devait savoir à qui l'on avait à faire, et ne pas le blesser là précisément où le coup devait se faire resa sentir plus vivement. Lorsque l'imprudence eut amené la vengeance, et elle fut sévère, alors de crier au martyre, au persécuteur,

à l'héroïsme, à l'atrocité, dans le temps qu'il

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n'y avait pas plus d'héroïsme d'un côté que de persécution de l'autre; qu'il ne se trouvait aucune étoffe de martyre , qui est la religion, mais seulement grande imprudence d'une part, et violent ressentiment de l'autre, pour une injure faite dans une cause puremert temporelle : car ce n'était pas le sacrement de mariage que Napoléon défendait, mais la tranquillité de sa descendance présumée. Il serait curieux de savoir ce qui se passerait dans un pays où des grands de l'État se conduiraient de manière à désapprouver publiquement les actes du prince, dans la circon: tance la plus solennelle, jusqu'au point de jetter des lueurs défavorables à la légitimité des droits de sa descendance au trône; et cela en vertu d'un code reconnu par eux seuls. Dans le cas actuel, le manquement était d'ai tant plus grave aux yeux de Napoléon, qu'il s'agissait de l'établissement d'une nouvelle dynastie, ce qui comporte des précautions dont les anciennes peuvent se passer. Si les cardinaux ont eu des intentions contraires à l'établissement de celle-là, si l'épée de la coalition a justifié la prose qu'ils faisaient sans le savoir, an peut les féliciter des récompenses.

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