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Pipao

1835:1

DE

LA CRITIQUE

FRANCAISE

EN 1835,

Jamais plaideurs n'ont maudit leurs juges comme les poètes d'aujourd'hui maudissent leurs critiques. Recueillez les voix parmi les inventeurs, et vous n'aurez qu'un avis unanime : tous les critiques sont envieux et impuissans. S'ils font métier de blåmer, c'est qu'ils sont inhabiles à produire. Le reproche est vert et pourrait bien chagriner quelques vanités; mais pour qu'il fût sans réplique, il faudrait prouver d'abord que tous les livres d'aujourd'hui sont des chefs-d'oeuvre. Autrement il sera toujours loisible aux hommes de bon sens de s'applaudir dans leur stérilité; pour ma part, je l'avoue, je ne rencontre jamais un ami sans le féliciter d'un mauvais livre qu'il n'a pas fait.

Pourquoi cette colère obstinée? pourquoi ces prétentions à l'inviolabilité royale? pourquoi ces hautains défis et ces cantiques assidus sur la divinité du génie? C'est que la franchise est bien rare. La vérité n'a jamais eu lant de voix pour se faire entendre, et jamais le mensonge n'a parlé plus haut. Si le génie qui sommeille au milieu des flatteries empressées était plus souvent rudoyé par l'évidence et la bonne foi, assurez-vous qu'il s'humaniserait bien vite, et qu'il ne traiterait pas avec un dédain si superbe la discussion qui veut bien l'atteindre.

Mais où est aujourd'hui la critique franche et loyale? Comptez sur vos doigts ceux qui s'enrouent à crier ce qu'ils pensent; comptez-les, et dites-nous si jamais la parole a été plus scandaleusement prostituée !

Il y a une critique aujourd'hui fort à la mode, c'est la critique marchande; elle n'exclut pas le talent, mais elle s'en passe très bien. Son affaire n'est pas d'étudier long-temps pour avoir un avis, d'user ses nuits dans la réflexion pour discerner le vrai sens d'un livre, et de chercher ensuite, pour sa pensée, la forme la plus nette et la plus pure. Elle a pitié de pareils enfantillages; ce qu'elle veut, ce n'est pas un avis juste, c'est un avis à vendre; elle tient boutique sur la place publique; de la boue pour ceux qui la méprisent, de l'encens pour ceux qui la paient. Les badauds n'en savent rien, et sont bien aises d'avoir une opinion toute faite.

La critique marchande s'éveille de bonne heure. Son temps est mesuré précieusement, chacune de ses minutes a son tarif. Elle court en toute hâte chez le grand homme du jour, elle assiste à son lever, elle écoute son indiscrèle fatuité, elle ne perd pas un mot de ses confidences; s'il a reçu la veille une injure cuisante; s'il a été frappé au défaut de la cuirasse; si son orgueil, encore saignant, s'exhale en plaintes irritées, elle lui promet de le venger; elle se met à sa devotion; elle n'aura ni repos, ni cesse, tant qu'elle n'aura pas démasqué le traitre; elle ignore d'où est parti le coup, mais elle saura bien le découvrir; elle s'appitoie sur le génie méconnu; elle

pas assez de mépris pour flétrir l'ingratitude du siècle. « Après tout ce que vous avez fait, vous traiter ainsi! vous qui avez renouvelé la langue, vous qui avez retrempé l'idiome appauvri de la France, vous qui avez retrouvé l'agilité de la césure et la religion

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de la rime, vous qui avez sillonné dans tous les séns le champ de la pensée, vous insulter à ce point ! oser vous mettre en parallèle avec les rimeurs de l'empire! Oser vanter Voltaire et le défendre contre vous! quelle ignorance, quelle injustice ! Voyez pourtant comme l'impunité les enhardit! je voulais répondre, et vous m'avez retenu. Voilà ce que vous avez gagné par votre indulgence. Je prends en main votre cause; laissez-moi faire : je saurai leur parler.

Et en effet, la critique marchande ne manque pas à sa promesse; elle

pour son patron un enthousiasme inépuisable; elle fouille généreusement au fond de son yocabulaire ; elle choisit, avec une attention delicale, toutes les formules de l'admiration. Elle raconte avec une prolixité complaisante la généalogie de l'accusé; elle énumère ses titres, elle étale avec un faste insolent les services qu'il a rendus à la patrie. Au besoin, elle pleure des larmes abondanles; et, après avoir dépensé toutes les ressources de son éloquence, elle termine comme le guerrier romain, en proposant de monter au Capitole et de rendre grace aux dieux.

Le lendemain, elle retourne chez celui qu'elle a vengé; elle reçoit ses félicitations et s'excuse de les avoir si mal méritées. J'aurais voulu mieux faire, mais j'avais un cadre trop étroit pour me déployer à l'aise. Patience, un jour viendra où je pourrai parler du haut d'une tribune plus élevée; mais pour cela , j'ai besoin de

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Le poète n'est pas ingrat ; il recommande avec emphase celui dont la voix l'a défer-lu. Protégé par son client, l'avocat double bientôt le prix de sa parole; il escompte son dévouement à beaux deniers. Une fois sur le chemin de la fortune, il ne s'arrêtera plus : il a vendu sa louange, il s'applaudit de son marché; mais il n'en restera pas là. S'il persévérait dans son admiration, ce serait de sa part une miserable duperie. La parole aux mains d'un homme habile est une richesse qui ne s'épuise pas si tôt. La reconnaissance est, une verlu stérile : il y a quelque chose de plus savant, c'est de jouer : double jeu. Il faut mener de front l'accusation et la plaidoirie.

Il a sculpté le marbre, il a élevé la statue; mais le piedestal est bien haut et la statue bien solide. Se résigner à la contemplation silencieuse de son reuvre, c'est unc niạiserie digne tout au plus: d'un homme de bien; il ne succombera pas à la tentation. Ce qu'il a fait, il le défera. En insultant la gloire qu'il a bâtie, en démolissant pierre à pierre le palais où il avait inscrit son nom, il gagnera, soyez-en sûr, de nouveaux protecteurs, et plus puissans que le premier; il prêtera l'oreille aux jalousies qui bourdonnent; il s'enrôlera parmi les ennemis de son client, et pour grossir sa fortune, il n'hésitera pas à renverser du pied son idole d'hier.

Ceci est une face de la critique contemporaine , une face avilie, mais que j'ai vue. Long-temps j'ai douté; j'ai traité de vision le récit de ces misères. Je comprenais la prostitution des courtisanes, et je refusais de croire à la prostitution de la parole; mais l'évidence a dessillé mes yeux. Oui, la parole est aujourd'hui une denrée comme la jeunesse et la beauté des femmes qui n'ont pas de pain. Or ce que j'ai vu, les poètes aussi le voient chaque jour; et vous ne voulez pas qu'ils méprisent leurs juges !

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Une autre plaie de la critique, une plaie qui n'a rien de honteux, mais qui n'est pas sans gravité, c'est l'indifférence. Une fois façonné à la discussion par des études choisies, l'indifférent pose et résout au hasard toutes les questions qui se présentent; il ne s'inquiète

de la portée de ses paroles, pourvu qu'elles soient élégantes et douces. Paisible au milieu de son savoir, il compare le présent au passé sans rien décider. Il ne voit dans la gymnastique littéraire qu'une distraction pour son oisiveté ; il se promène parmi les grands noms de tous les temps; il les coudoie et les envisage sans s'émouvoir ou s'attrister des gloires qui naissent et des gloires qui s'en vont. Il se donne le spectacle de l'invention, mais il ne s'aventure pas jusqu'à sympathiser avec l'inventeur : il craindrait de troubler la sérénité de ses pensées. Que toute la poésie se renouvelle et se métamorphose autour de lui; que toute la liturgie aristotélique soit abolie d'un trait de plume; que l'Espagne ou l'Angleterre servent d'autel à de nouvelles dévotions; que des schismes sans nombre déchirend le sein de la religion établie , l'indifférent ne retranchera pas une heure à son sommeil, n'ajoutera pas une page à sa pensée.

Ce qui le préoccupe avant tout, c'est de ne rien déranger dans sa vie. Chaque fois qu'il prend la plume, il met son bien-être au

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