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roi de Naples et d'Espagne, contesta, en sa qualité de frère ainé de l'ex-empereur, à la Chambre des députés le droit de disposer d'une couronne « conférée par la Chambre de 1815 à Napoléon II, conformément au pacte constitutionnel. » S'inclinant, d'ailleurs, devant la souveraineté du Peuple, il ajoutait : « Si la nation croit devoir faire, dans son intérêt, un autre choix, elle en a le pouvoir et le droit, mais elle seule. »

Celui qui devait être Napoléon II et dont la naissance fut si pompeusement fêtée, le 20 mars 1811, portait le nom de duc de Reichstadt, que les alliés lui donnèrent en chargeant son grand-père, l'empereur d'Autriche, de veiller sur lui. On imagina un système d'énervation qui eut un plein succès. L'enceinte de certains châteaux impériaux était pour lui les bornes du monde. Dans ses rares promenades aux environs de Vienne, il était tenu sous une surveillance sévère. On restreignait à la chronologie ses études historiques. Les lettres qu'on lui adressait, et qui auraient pu l'initier à ce qu'on voulait lui laisser ignorer, étaient supprimées. On ne lui parlait pas de son père dont il ne reçut jamais la moindre nouvelle. MarieLouise avait contracté avec le général autrichien conite Neipper une liaison illicite (1), et ne s'occupait pas plus de son mari que de son fils. Dans sa réponse à une demande d'audience adressée par le poëte Barthélemy, le comte de Diétrichstein, gouverneur du prince, disait : « La politique de la France et celle de l'Autriche s'opposent à ce qu'un étranger, surtout un Français, soit présenté au prince; il ne voit, ne lit et n'entend que ce que nous voulons qu'il voie, qu'il lise et qu'il entende. S'il recevait une lettre qui eût trompé notre surveillance, il nous la remettrait sans l'ouvrir. » Cet isolement où on le retenait, cette émasculation de son intelligence, lui produisirent l'ennui de la vie; émacie,

(1) Après la mort de Napoléon, un mariage secret sanctionna cette union.

atrophié le duc de Reichstadt mourut à Schænnbrun, le 22 juillet 1832, d'un cancer à l'estomac, disaient les uns, de phthisie, prétendaient les autres, — des effets d'un poison lent, affirmaient des bonapartistes. Quoi qu'il en soit de ces diverses allégations, « sur l'héritier présomptif de Napoléon s'accomplissait l'arrêt irrévocable que Dieu, depuis un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre l'orgueil des dynasties qui se prétendent immortelles. La mort du duc de Reichstadt ne devait pas fermer la série (1)... »

Deux sénatus-consultes (2) avaient réglé la transmission de la dignité impériale; au cas où l'Empereur ne laisserait pas d'héritier légitime ou adoptif, elle aurait lieu collatérallement au profit de Joseph Bonaparte et de ses enfants, et, à leur défaut, de Louis Bonaparte et de sa descendance directe, naturelle et légitime.

Joseph n'avait pas de fils; Louis en avait reconnu trois issus de sa femme Hortense. L'ainé était mort à la Haye, le 5 mars 1807, à l'âge de cinq ans; le deuxième nommé Napoléor-Louis naquit en 1805. Le roi de Hollande se refu. sait assure-t-on, à endosser le troisième, Louis-Napoléon né, à Paris, le 20 mai 1808; il se serait laissé imposer par l'Empereur cette paternité qu'il reniait. Il ne voulut jamais que le portrait de cet enfant pour lequel sa mère avait une prédilection marquée figurât parmi ceux de tous les autres membres de la famille dans son salon, à Florence où il s'était retiré. Que la filialité de Louis-Napoléon Bonaparte n'ait rien de napoléonien, comme le lui ont reproché à lui-même, plus d'une fois, quelques-uns de ses parents, - et que le père ait protesté, deux fois et par écrit (3),

(1) Louis Blanc, Histoire de dix ans.
(2) Du 28 floréal an XII et du 5 frimaire an XIII.

(3) A l'époque de son abdication, le roi Louis aurait déposé une protestation à ce sujet dans les archives de la Haye.

En 1831, après l'affaire de Forli, il aurait écrit au pape Grégoire XVI une lettre dans laquelle, après avoir exprimé la tristesse et l'indignation que lui avait causées la part prise à cette insurrection par Nacontre l'illégitimité de cet enfant, l'historien n'a pas à s'en préoccuper : « La filiation se prouvant par l'acte de naissance, » et celui de Louis-Napoléon Bonaparte ayant été dressé et enregistré dûment et légalement, le troisième fils de la reine Hortense est, aux yeux de l'histoire et aux yeux de la loi, rattaché à la souche d'où sortent les Bonapartes par les mêmes liens familiaux que ses deux frères.

La reine Hortense, que Louis XVIII, après la restauration, avait créée duchesse de Saint-Leu, s'occupait, à Arenemberg, de l'éducation de ses deux fils. En février 1831, les Romagnes s'insurgèrent contre le gouvernement du pape. Les deux frères, affiliés à la société des Carbonari, allèrent prendre part à cette insurrection dont le but était de soustraire Rome à la domination du pouvoir temporel. Les Autrichiens battirent les insurgés. Le corps dont faisaient partie Napoléon-Louis et Louis-Napoléon opéra sa retraite sur Forli où une inflammation de poitrine emporta brusquement le premier. L'autre, qui va devenir le héros de cette histoire, trouva un refuge à Ancône. Sa mère y accourut; elle obtint de l'ambassade anglaise un passe-port sous la protection duquel cette femme intrigante et hardie put conduire à Paris le dernier de ses fils. Louis N. Bonaparte sollicita du roi l'autorisation d'y séjourner afin de rétablir sa santé; la duchesse de Saint-Leu appuya de ses supplications maternelles cette demande que Louis-Philippe accueillit favorablement. Le jeune conspirateur ne tarda pas à tramer contre le gouvernement français des menées qui furent découvertes. La mère et le fils reçurent l'ordre de quitter Paris et retournèrent à Arenemberg.

Louis N. Bonaparte venait d'être naturalisé citoyen de Thurgovie quand il apprit la mort du duc de Reichstadt.

poléon-Louis et par Louis-Napoléon, il disait de te dernier : « Quant à l'autre qui usurpe mon nom, vous le savez, Saint Père, celui-là, grâce à Dieu, ne m'est rien. Ma femme est une..., etc., etc. » (Le dernier des Napoléon. – Elie Saurin, la France impériale, etc.)

Aussitôt, la reine Hortense fit scintiller à ses yeux la couronne impériale dont, par transmission du droit napoléonien, il devenait l'héritier. Dès ce moment, elle ne cesse d'inculquer dans l'esprit de son fils l'idée que son étoile est d'être Empereur et l'assurance que s'il marche un foi vers la conquête de l'héritage qui lui échoit, il le sera. Elle maximait ainsi quelques-unes de ses leçons : « Les hommes sont partout et toujours les mêmes; ils révèrent, malgré eux, le sang d'une famille qui a possédé una grande fortune. Un nom connu est le premier à-compte fourni par le destin à l'homme qu'il veut pousser en avant. Un prince doit savoir se taire ou parler pour ne rien dire. Votre oncle a pu établir son autorité en donnant à tous les partís l'espérance particulière qui amusait la badauderie royaliste ou républicaine. Tous les moyens de régner sont bons pourvu qu'on maintienne l'ordre matériellement. » Elle lui apprenait qu'aux yeux des hommes qui sont crédules on est grand en n'avouant aucune faute et en rejetant, comme le faisait Napoléon, ses torts sur autrui. Elle lui recommandait « si jamais il était le maître de pourvoir à l'organisation du pays, de ne pas souffrir qu'on y parle quelque part sans son autorisation expresse; que ce soit seulement, insistait-elle, sous votre surveillance, car le pouvoir est comme une source dont il ne faut pas remuer le fond. » Admettant dans ses prévisions, quoi. que le jugeant improbable, le cas où la nation française re se livrerait pas à l'héritier de l'Empereur « dont il faut, suns se lasser affirmer l'infaillibilité, en soutenant qu'il y avait un motif national à tous ses actes, » la mère disait à son fils : « Si la France vous échappait définitivement, l'Italie, l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre vous présenteraient encore des sources d'avenir; partout, il se produit des CAPRICES D'IMAGINATION qui peuvent élever aux nues l'héritier d'un homme illustre. »

Dans ce cours de morale où abondent les excitations à la pratique des perfidies et du mensonge, au dédain de toute mo. ralité, au mépris des hommes et des lois, la reine Hortense enseignait à Louis N. Bonaparte la méthode qu'il faut suivre pour tromper une nation au moyen « d'un art des princes consistant à faire miroiter des phrases de manière à ce que, pur un phénomène d'optique, elles fassent voir aux peuples tout ce qui leur plait, » et pour s'emparer du pouvoir en mettant, de guet-apens, l'épée sur la gorge des législateurs et des honnêtes gens; cette méthode la voici : « Toujours l'ail aux aguets, surveillez les occasions propices. Étudiez les MACHINATIONS des grands actes politiques de votre oncle. C'est amené de loin, mais étant données les circonstances analogues, INFAILLIBLE comme une des manquvres militaires de sa jeu

nesse. »

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Des principes aussi immoraux germant dans une âme ambitieuse ne pouvaient qu'y engendrer une corruption profonde. Avec une opiniâtreté que secondait l'entêtement de son caractère, Louis Bonaparte se mit à poursuivre la réalisation des espérances dont sa mère le berçait. Très-indifférent au choix des moyens, il ne regardait que le but offert à ses convoitises, et il se croyait sûr de l'atteindre. Si on le contredisait sur ce point, il sortait de sa taciturnité et s'emportait jusqu'à l'éclat. « Alors, disait madame Cornu (1), sa violence ne connaissait plus de bornes, il devenait un tigre.

Dans ses « réveries politiques, » se trouvait un projet de Constitution établissant une République avec un Empereur. Cette chimère étrange exposa le rêveur au sourire de ceux qui la connurent.

En 1834, un jeune aventurier, ancien boursier du collége de Limoges, ex-maréchal des logis, sans sou ni maille, cherchait partout des moyens d'existence. Il se nommait Fialin. Tandis qu'on sollicitait pour lui un emploi dans les douanes, il écrivait des entrefilets dans le journal le

(1) Madame Cornu était la seur de lait de Louis N. Bonaparte.

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