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CHAPITRE VI

LE 4 DÉCEMBRE 1851

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Les

La journée du 4 décembre: Proclamation de M. de Maupas. hommes en blouse et les barricades. Physionomie de Paris. Effarement de M. de Maupas; sang-froid et aveux de M. de Morny. Stratagème odieux. Mise en marche de 30,000 soldats avinés. Les premiers égorgements. - La barricade du boulevard Bonne-Nouvelle. - Aspect des boulevards avant la tuerie. Massacre, bombardement et fantaisies. Le colonel Rochefort sur le boulevard des Italiens. - La musique du général Reybell. Aspect des boulevards après le massacre; la vérité jaillit sur la tuerie. Divers quartiers envahis par la Égorgement des prisonniers. Denys Dussoubs. Boucheries. Une exécution au Luxembourg. La chasse aux hommes. - Le général Fesseur. Assommements.

terreur.

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Parallèles. La nuit du 4 au 5. Mobiles et résultats de deux œuvres scélérates. Le total des morts.- Détroussement des cadavres.

Le 4 décembre, au point du jour, on affichait une nouvelle proclamation de M. de Maupas aux habitants de Paris; le préfet de police interdisait la circulation aux voitures, déclarait que les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation des groupes seraient, sans sommation, dispersés par la force, et terminait ainsi : « Que les citoyens paisibles restent à leur logis; il y aurait PÉRIL SÉRIEUX à contrevenir aux dispositions arrêtées. »

Rédigée après la tenue du grand Conseil militaire, cette proclamation semblait s'inspirer du plan qui y avait été adopté; tout, d'ailleurs, se préparait pour son exécution.

Les troupes avaient été retirées des positions qu'elles occupaient. On voulait que la construction des barricades ne trouvât point d'obstacles.

Des républicains impatients de combattre pour la défense de la loi virent, dès le matin, quelques hommes en blouse (1) élever des barricades dans les rues où, pendant les crises révolutionnaires, l'action s'engage; ils crurent que, obéissant à l'impulsion donnée par le Comité de résistance et par le Comité central des corporations, la classe ouvrière cessait d'être indifférente au coup d'État; ils espéraient que les masses populaires céderaient à l'entraînement de l'exemple, et ils mirent la main à l'œuvre commencée par des ouvriers peu nombreux, il est vrai, mais paraissant résolus.

Les deux barricades les plus formidables se dressaient, l'une au coin des rues du Temple et de Rambuteau, l'autre à l'endroit où la rue Saint-Denis, près de la rue Saint-Sauveur, offre un renflement. Placée là, cette barricade sur laquelle flottait le drapeau enlevé au poste des Arts-et-Métiers, pouvait défier la morsure des boulets; elle allait être défendue par 150 républicains dont la plupart étaient des sous-officiers congédiés; ils avaient aisément trouvé des fusils dans les maisons voisines.

Non loin de la porte Saint-Denis, le boulevard Bonne-Nouvelle se barricadait pendant qu'une phalange républicaine s'emparait, dans le faubourg Saint-Martin, de la mairie du Ve arrondissement où un dépôt de fusils et de munitions fut indiqué par le tambour-major de la légion

Le faubourg Saint-Antoine commençait à s'émouvoir; le quartier des Écoles s'agitait; la fermentation était forte aux 、 Batignolles, à Montmartre et à la Chapelle-Saint-Denis. Sur les boulevards remplis des mêmes foules que la veille, on croyait à l'avortement du coup d'État et à la chute ridicule du « Soulouque » napoléonien contre lequel se faisait une

(1) On verra bientôt quels étaient ces hommes en blouse.

grande huée! « A bas Soulouque! » Ce cri dominait tous les autres.

Vers une heure, M. de Maupas, s'effarant, accablait M. de Morny de dépêches qui sentaient la peur : « Les nouvelles deviennent tout à fait graves. Les insurgés occupent les

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mairies, les boutiquiers livrent leurs armes.

Laisser gros

sir maintenant serait un acte de haute imprudence. Voilà le moment de frapper un coup décisif, il faut le bruit et l'effet du canon, et il les faut de suite. » Un peu plus tard, ce préfet, dont le cerveau se troublait vite, se croit en danger et crie au secours : « Barricades rue Dauphine. Je suis cerné. Prévenez le général Sauboul. Je suis sans forces. C'est à n'y rien comprendre. » Son anxiété redouble: « Coups de fusil au quai aux Fleurs; masses compactes aux environs de la Préfecture de police. On tire par une grille : Que faire? » "M. de Morny ne l'ôtait guère de crainte en lui télégraphiant: « Répondez en tirant par votre grille. » Rendu plus ahuri par cette réponse brusque, le préfet réplique : « Mon devoir exige qu'on me rende mes canons et mes bataillons. >> On lui rendit sans doute ses canons et bataillons car, il se déclara « personnellement rassuré pour le quart d'heure. » Voici la cause des transes de M. de Maupas : Une vingtaine de jeunes gens disséminés dans quelques maisons du quai Pelletier avaient tiré « plusieurs coups maladroits » contre la ligne de tirailleurs placés en avant de l'Hôtel de Ville, pour en protéger les abords. « Plus de vingt mille cartouches furent brûlées, des milliers de carreaux brisés, mais seulement quelques. hommes tués ou blessés dans les deux camps (1). »

Des dépêches de M. de Maupas retenons ces mots : « Laisser grossir maintenant serait un acte de haute imprudence, » et rapprochons-les de ces paroles adressées par M. de Morny « avec une chaleureuse gaieté, à son entourage effrayé par cette nouvelle que de nombreuses barricades s'étaient élevées dans

(1) Le capitaine Mauduit.

Paris: « Comment, hier, vous vouliez des barricades, on vous en fait, et vous n'êtes pas contents (1)? » C'est que, pour motiver la tuerie projetée, il fallait un prétexte; des barricades le fourniraient, mais les ouvriers opposent une opiniâtre résistance aux républicains en paletot qui les convient à se joindre à eux pour en élever. Ceux-ci voient, donc, leur bonne volonté réduite à l'impuissance, le succès, ils le savent, ne pouvant être espéré sans l'alliance de la blouse et du paletot. C'est pourquoi, «< afin de faire couper les rouges dans le pont, »> suivant l'expression des bandits qui y contribuèrent, il avait été décidé que des agents de police et des décembraillards, se déguisant sous la blouse de l'ouvrier, parcourraient les rues, y sèmeraient l'agitation et y ébauty. cheraient les premières barricades. Dans ce but, M. Magnan << avait fait rentrer toutes les troupes et tous les postes dans leurs quartiers respectifs. Les sergents de ville avaient opéré la même retraite.

Quelques bandes de coquins en blouse s'étaient, dès huit heures du matin, dirigées vers les rues où les barricades s'élevèrent. Quand le tour fut joué, quand, pour arriver au résultat voulu, on eut, par d'amples libations, échauffé les soldats jusqu'au point où le cerveau se trouble, M. de Morny dépêcha ces mots au général Magnan: « Je vais, d'après votre rapport, faire fermer les clubs des boulevards, FRAPPEZ FERME DE CE COTÉ (2). »

Vers deux heures, on mettait en marche trente mille soldats avinés. La division Renault allait prendre des positions s'étendant du Luxembourg à la Cité; le général Levasseur faisait occuper les quartiers avoisinant l'Hôtel de Ville par les brigades Herbillon et Marulaz, tandis que la brigade Courtigis s'avançait de la barrière du Trône vers la Bastille. Après avoir dirigé vers la Pointe-Saint-Eustache

(1) Mémoires d'un bourgeois. C'est vers deux heures et demie que cette tiraillerie eut lieu.

(2) Mémoires d'un bourgeois de Paris.

la brigade Dulac avec une batterie, le général Carrelet fit déboucher de la Madeleine et de la place Vendôme sur les boulevards le reste de sa division dans l'ordre suivant: la brigade Bourgon, la brigade de Cotte et la brigade Canrobert; quinze bouches à feu dont cinq obusiers les suivaient; deux régiments de lanciers appartenant à la brigade de cavalerie du général Reybell fermaient la marche de cette formidable colonne dont une partie allait bientôt « envahir les boulevards par la terreur et FRAPPER FERME DE CE CÔTÉ ; » c'est-à-dire faire le massacre conseillé par M. de Morny, ordonné par Louis Bonaparte et devant l'horreur duquel il semble que Saint-Arnaud ait, un instant, reculé (1). »

Altéré de sang autant qu'il l'était la veille, le colonel de Rochefort se signala par le premiers égorgements qui marquèrent cette affreuse journée. A l'entrée de la rue Taitbout et sur le trottoir du boulevard, devant Tortoni, des négociants, des rentiers, des journalistes s'étaient rassemblés; quelques-uns donnaient le bras à leurs femmes qui tenaient leurs enfants par la main. Ils crièrent: Vive la République ! Vive la Constitution! Aussitôt, le colonel enlève son cheval qui tombe au milieu du rassemblement; ses lanciers sabrent tout. « Une trentaine de cadavres restèrent sur le carreau, presque tous couverts d'habits fins (2). »

Cependant, la brigade Bourgon arrivait et s'arrêtait à une courte distance du semblant de barricade qui, à la hauteur de la rue de la Lune, fermait à peine le boulevard. Une pièce de de canon lança un boulet qui, passant au dessus du faible retranchement derrière lequel s'abritaient

(1) Le général Roguet apportait à Louis Bonaparte « les nouvelles de plus en plus inquiétantes... Celui-ci répondait invariablement ces quatre mots : Qu'on exécute mes ordres! La dernière fois que le général entra avec de mauvaises nouvelles, il était près d'une heure... Louis Bonaparte dit au général, en le regardant fixement : « Eh bien, qu'on dise à Saint-Arnaud d'exécuter <<mes ordres. » (Victor Hugo, Napoléon le Petit.)

(2) Le capitaine Mauduit.

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