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voir ni vu ni entendu, il l'a proclamé digne de mort. (Jean xvIII, 14.) Telle étant l'opinion de Caiphe, ne soyons pas surpris s'il va montrer de la partialité. Au lieu d'interroger Jésus sur des actes positifs et circonstanciés, sur des faits personnels, Caiphe l'interroge sur des faits généraux, sur ses disciples qu'il était beaucoup plus simple d'appeler comme témoins, et sur sa doctrine qui n'était qu'une abstraction tant qu'on n'en déduirait pas des actes extérieurs.

« Jésus répond avec dignité. «A peine avait-il achevé, que l'un «des huissiers donna un soufflet à Jésus, en lui disant : Est-ce ainsi « que vous répondez au grand-prêtre ?» (Jean, xvIII, 20-23.)

« Dira-t-on encore que cette violence constitue un tort individuel de la part de celui qui a frappé l'accusé ? - Je répondrai que le fait, cette fois, s'est passé en présence et sous les yeux de tout le Conseil; et comme le pontife qui présidait n'en a pas réprimé l'auteur, j'en conclus qu'il en est devenu le complice, surtout quand cette violence avait pour prétexte de venger sa dignité prétendue outra

gée!

«On accusait Jésus; c'était à ceux qui l'accusaient, à Caiphe le premier, à prouver l'accusation. Un accusé n'est pas tenu de s'incriminer soi-même. Il fallait le convaincre par des témoignages; lui-même les invoquait: voyons quels témoins furent produits contre lui.

« VI. TÉMOINS. — Nouvel INTERROGATOIRE. JUGE EN COLÈRE. #

Sous ce titre, M. Dupin prouve que ceux qui accusèrent Jésus-Christ d'avoir menacé de détruire le temple étaient de faux témoins ; il fait ressortir la conduite violente et l'iniquité de l'interrogatoire de Caïphe, à la fois accusateur et juge, et à cette occasion il s'écrie :

« Qu'est ce Caïphe , à la fois accusateur et juge ? Homme passionné, et trop semblable ici au portrait odieux que nous en a laissé l'historien Josèphe ! Un juge qui s'irrite, qui s'emporte au point de déchirer ses vêtemens! qui impose à l'accusé un serment redoutable, et qui incrimine ses réponses, il a blasphemé! Et dès lors, il ne veut plus de témoignages, quoique pourtant la loi les exige! Il ne veut plus d'une enquête dont il a reconnu l'impuissance ! Il s'efforce d'y suppléer par des interrogatoires captieux ! Il veut (ce que la loi des Hébreux défendait encore ) que l'accusé soit condamné sur sa seule claration, telle qu'il l'a traduite lui-même et lui seul ! Et c'est au

milieu du plus violent transport de colère que cet accusateur, lui, grand-prêtre, qui croit parler au nom du Dieu vivant, opine le premier pour la mort, et qu'il entraîne subitement les autres suffrages! A ces traits hideux, je ne puis reconnaître cette justice des Hébreux, dont M. Salvador trace un si brillant tableau dans sa théorie!

« VII. VIOLENCES A LA SUITE. — Aussitôt après cette espèce de verdict sacerdotal lancé contre Jésus, les violences et les insultes recommencent avec plus de force; la fureur du juge a dû se communiquer aux assistans. «Alors, » dit saint Matthieu , «ils lui crachèrent -«au visage, et ils le frappèrent à coups de poing, et d'autres lui «donnèrent des soufflets, en disant : Christ, prophétise-nous qui «est celui qui t'a frappé ? » (Matth. ch. xxvi, 67, 68.)

« Les écrivains qui nous ont transmis ces détails, dit M. Salvador, « (page 88 ) n'ayant pas assisté eux-mêmes au procès, ont été disposés à charger le tableau, soit à cause de leurs affections

propres, asoit pour jeter sur les juges une plus grande défaveur. »

« Les historiens, dit-on, n'étaient pas présens au procès.» Et M. Salvador y était-il donc présent lui-même pour leur donner un démenti ? Et lorsqu'écrivain habile, mais non témoin oculaire, il raconte le même événement après plus de dix-huit siècles, il faudrait au moins qu'il apportât des témoignages contraires pour infirmer celui des contemporains , qui, s'ils n'étaient pas dans la salle du Conseil , étaient certainement sur les lieux, dans le voisinage, dans la cour peut-être, s'enquérant avec anxiété de tout ce qui arrivait à l'homme dont ils étaient les disciples. D'ailleurs, le docte auteur que je combats a dit, en commençant, page 81, «que c'est «dans les Evangiles mêmes qu'il puiserait tous les faits. » Il faut donc les y prendre à charge comme à décharge.

Nous ajouterons quelques mots aux remarques de M. Dupin. M. Salvador prétend que a les écrivains qui nous ont transmis « ces détails n'ont pas assisté eux-mêmes au procès,» tandis que Saint-Jean , parlant de lui-même, selon son habitude, sans se nommer,

mais de manière à être cependant reconnu , positivement, qu'outre Saint-Pierre, un autre disciple avait suivi Jésus , et que ce disciple étant connu du Souverain Sacrificateur, il entra avec Jésus dans la cour du Souverain Sacrificateur ,

Pierre était demeuré hors de la porte ; et que cet autre disciple (c'est-à-dire Jean), qui était connu du Souverain Sacrificateur, sortit et parla à la portière qui fit entrer Pierre. (Jean,

nous dit : ران را وار

mais que

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15., 16.) Voilà donc deux disciples témoins des mauvais traitemens que l'on fit éprouver à Jésus-Christ'; plusieurs savans commentateurs pensent même que ce furent ces mauvais traitémens qui ébranlèrent le courage de saint Pierre et le porterent à renier son Maitre. Nicodème, qui était membre du Conseil', Joseph d'Arimathée et d'autres encore étaient d'ailleurs bien à même , par leur position, de connaître tout ce qui s'était passé ; ils devaient naturellement avoir instruit les disciples de tous les détails du procès. Après avoir attaqué l'exactitude des faits, M. Salvador incrimine la véracité des auteurs sacrés, mais sans produire aucune preuve, aucun,

aucun, raisonnement à l'appui de son accusation.

i 1 Le paragraphe suivant est digne de toute l'attention du lec: teur. Il contient l'opinion du sayant M.. Dupin sur le droit public qui régissait alors la Judée :") 1:3141940s tegen !!!

« VIII. Position PES JUIFS A L'ÉGARD DES Romains. T Quelquesuns ont considéré Pilate comme gouverneurien titre, et l'ont appelé Præses. Ils se sont mépris et n'ont pas connu la valeur du mot. Pilate était un de ces fonctionnaires qu'on appelait procuratores Cæsaris. A ce titre de procuralor Cæsaris, il était placé sous l'autorité supérieure du gouverneur de Syrie ,, véritable præses de cette province, dont la Judée n'était plus qu'une dépendance.

« Au gouverneur (præses) appartenait éminemment, par son titre, le droit de connaitre des accusations capitales. Le procurator, au contraire, n'avait pour fonction principale que le recouyrement, des impôts et le jugement des causes fiscales. Mais le droit de connaître des accusations capitales, appartenait aussi quelquefois à certains procuratores Cæsaris, envoyés dans de petites provinces, au lieu et place du gouverneur, rice præsidis, comme cela résulte clairement des lois romaines (1). Tel était Pilate à Jérusalem (2),

«Placés dans cette situation politique, les Juifs, quoiqu'on leur, eật laissé l'usage de leurs lois civiles, l'exercice; public de leur reli: gion, et beaucoup de choses qui ne tenaient qu'à la police et au régime municipal; les Juifs, dis-je, n'avaient pas le droit de vie et

(1) Godefroy, dans sa'nole (lettres), sur la loi 3 au Code; ubi cause, fiscales, etc. Voyez aussi la loi 4 Cod; ad leg. fab., de plag, et la loi 2 au Code de penis. -(2) Cujas, observ. XIX. 15.

1829. - 12° année.

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de mort, attribut principal de la souveraineté, que les Romains earent toujours grand soin de se réserver, même en négligeant de reste, A pud Romanos, jus valet gladi; cætera transmittuntur. Tacit.

Quel avait donc été le droit des autorités juives, visi-vis de Jésus ? Assurément les princes des prêtres, les scribes et leurs annis les pharisiens, avaient pu s'effrayer en corps ou individuelles ment des prédications et des succès de Jésus, s'en alarmer pour leur culte, interroger l'homme sur ses croyances et ses doctrines, faire une espèce d'instruction préparatoire, déclarer même, en point de fait, que ces doctrines, qui menaçaient les leurs, étaient contraires à leur Loi, telle qu'ils l'entendaient...

« Mais cette Loi n'avait plus de force coërcitive dans l'ordre extérieur. En vain elle aurait prononcé la peine de mort pour le cas ou l'on voulait placer Jésus; le Conseil des Juifs n'avait pas le pouvoir de rendre un arrêt de mort; il aurait eu seulement le droit d'accusev Jésus devant le gouverneur ou son délégué, et de le lui livrer, ponr qu'il eût à le juger.

« Fixons-nous bien sur ce point; car ici je suis tout-à-fait divisé d'opinion avec M. Salvador. A l'entendre page 88): « Les Juifs « avaient conserde la faculté de juger selon leur loi; mais dans les « mains du procurateur seul résidait le pouvoir exécutif: tout coupable ne pouvait périr que de son consentement, afin que le sénat • n'eût pas le moyen d'atteindre les hommes vendus à l'étranger. »

Non les Juifs n'avaient pas le droit de juger d'mort. Ce droit avait été transporté aux Romains par le fait même de la conquête : el ce n'était pas seulement pour que le sénat n'eût pas le moyen d'atteindre les hommes rendus à l'étranger; c'était aussi pour que le vainqueur pât atteindre ceux qui se montreraient impatiens du joug: c'était enfin pour l'égale protection de tous; car tous étaient devenus les sujets de Rome, et à Rome seule appartenait la haute justice, principal attribut de la souveraineté, Pilate, représentant de César en Judée, n'était pas seulement préposé au soin de donner un exequatur, un simple visa à des arrêts rendus par une autre autorité, une autorité juive. Quand il s'agissait d'une accusation capitale, l'autorité romaine n'avait pas seulement executio, mais elle avait la connaissance même du dékit, cognitio, c'est-à-dire le droit de connaître d priori de l'accusation, et celui de la juger souverainement. Si Pilate n'avait pas eu ce pouvoir par délégation spéciale, vice præsidis, ce droit aurait résidé dans la personne du gouverneur dont il ressortissait; mais de toute inanière, tenons pour

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constant que les Juifs avaient perdu le droit de condamner à mort qui que ce soit, non-seulement en ce qui est de l'exécution, mais même

pour la prononciation. C'est un des points les plus constans du droit provincial des Romains. Ici je suis heureux de pouvoir m'appuyer d'une autorité bien respectable, celle du célèbre Lojseau, dans son Traité des Seigneuries, au chapitre des Justices appartenant aux villes.

«IX. ACCUSATION PORTÉE DEVANT PILATE. C'est ici que j'appelle surtout l'attention du lecteur. Les irrégularités, les violences que j'ai relevées jusqu'à présent ne sont rien en comparaison du déchaînement de passions qui va se manifester devant le juge romain, pour lui arracher, contre sa propre conviction, une sentence de mort.

« Aussitôt que le matin fut venu ; * car, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, tout ce qui avait été fait jusque-là contre Jésus, l'avait été pendant la nuit. « Ils menèrent done Jésus de la inaison de

Caïphe au prétoire de Pilate (1). C'était le matin ; et pour eux, « ils n'entrèrent point dans le palais , afin de ne pas se souiller, et « de pouvoir manger la Pâque. » (Jean, xviii, 28.) Singulier scrupule! et bien digne des pharisiens ! Ils craignent de se souiller le jour de Pâques en entrant dans la maison d'un paien! et le même jour ils avaient, au mépris de leur Loi, commis l'énorme infraction de siéger en conseil, et de délibérer sur une accusation capitale!

« Puisqu'ils ne voulaient pas entrer, «Pilate les vint donc trouver « dehors.» (Jean, xviii, 29.) --- Faites bien attention à ses paroles ; il ne leur dit pas : est l'arrêt que vous avez renilu? mais il prend les choses à leur source, comme doit le faire celui qui possède la plėnitude de la juridictionet il leur dit : « Quel est le crime dont vous « accusez cet homme P » Ibid. Ils répondent avec leur orgueil accoutumé : « Si ce n'était point un malfaiteur, nous ne vous l'aurions

déféré.» (Jean, XVIII, 30.) Ils voulaient donner à entendre par là que, s'agissant de blasphème, c'était une cause de religion, dont ils étaient meilleurs appréciateurs que qui que ce soit. Ainsi Pilate se serait vu réduit à les en eroire sur parole. Mais le Romain, ehoqué d'une prétention qui eut restreint sa compétence, en le rendant l'instrument passif de la volonté des Juifs, leur-répondit ironiquement : «Eh bien! puisque vous dites qu'il a péché contre « votre Loi ; prenez-le vous-mêmes, et le jugez selon votre Loi. »

» pas

(1) Mener de Caiphe à Pilate , est resté proyerbe.

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