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«C'était pour eux une véritable mystification, puisqu'ils reconmaissaient leur impuissance de le condamner eux-mêmes à mort. Force leur fut donc de se soumettre, et de déduire devant Pilate les causes de l'accusation. Quelles seront ces causes ? les mêmes sans doute qui jusqu'ici ont été alléguées contre Jésus : l'accusation de blasphème, la seule portée par Caïphe devant le conseil des Juifs ? Point du tout : désespérant d'obienir du juge romain une sentence de mort pour une querelle religieuse qui n'intéressait pas les Romains (1), ils changent subitement de système : ils se départent de leur accusation première, l'accusation de blasphème, pour y substituer une accusation politique, un crime d'État.

«C'est ici le NOEUD DE LA PASSION, et ce qui accuse le plus vivement les délateurs de Jésus. Car, tout entiers à l'idée de le perdre de quelque manière que ce soit, ils ne se montrent plus désormais comme vengeurs de leur religion prétendue outragée, de leur.culte soi-disant menacé; mais, cessant d'être Juifs, pour affecter des sentimens étrangers, ces hypocrites ne se montrent occupés que des intérêts de Rome; ils accusent leur compatriote de ýouloir restaurer le royaume de Jérusalem, se faire roi des Juifs, et soulever le peuple contre les conquérans. Laissons-les parler : « Et ils com« mencèrent à l'accuser, en disant: Voici un homme que nous avons

trouvé qui pervertissait notre nation et qui empêchait de payer a le tribut à César, et qui se disait être le Christ-Roi. » (Luc. XXIII, 2.) Quelle calomnie! Mais cette accusation était une manière d'intéresser la compétence de Pilate, qui, en sa qualité de Procurator Cæsaris, était surtout préposé au reoouvrement de l'impôt. La seconde partie de l'accusation regardait plus directement encore la souveraineté des Romains : « Il se donne pour Roi. » L'accusation ayant pris ainsi un caractère entièrement politique, Pilate crut devoir y faire attention. « Étant donc entré dans le Prétoire (lieu où se rendait la a justice), et ayant fait comparaître Jésus, (il procède à son interro«gatoire) et lui dit : Êtes-vous le roi des Juifs ? » (Jean, xvii, 33.)

« Tous les actes de cette procédure sont précieux. Je ne puis trop le redire : nulle part devant Pilate, il n'est question d'une condamnation précédente, d'un jugement déjà rendu, d'une sentence qu'il

(1) C'est ainsi que Lysias écrivait au gouverneur Félix au sujet de Paul : « Mais j'ai trouvé qu'il n'était accusé que de certaines choses qui regardent leur loi, sans qu'il y eût en lui aucun crime qui soit digne de mort ou de prison. » Act. des apôt., ch. XVIII, V. 29.

s'agisse seulement d'exécuter; c'est une accusation capitale, mais une accusation qui commence; on en est à l'interrogatoire de l'accusé. Pilate lui dit : Qu'avez-vous fait ? Jésus lui répondit : « Mon « royaume n'est pas de ce monde : si mon royaume était de ce monde, « mes gens auraient combattu pour m'empêcher de tomber entre « les mains des Juifs ; » (et l'on a vu, en effet , que Jésus avait défendu à ses gens de résister); mais, dit-il encore : « Mon royaume « n'est point d'ici. » (Jean , xvIII, 36.) Cette réponse de Jésus es? bien remarquable; elle est devenue le fondement de sa religion et le gage de son universalité, parce qu'elle désintéresse tous les gouvernemens. Elle n'est point seulement en assertion, en doctrine; elle est donnée en justification, en défense contre l'accusation de vouloir se faire roi des Juifs. En effet, si Jésus avait affecté une royautė temporelle , s'il y avait eu la moindre tentative de sa part , d'usurper en quoi que ce soit le pouvoir de César, il eût été coupablo de lèse-majesté aux yeux du magistrat. Mais en répondant par deux fois, mon royaume n'est pas de ce monde, mon royaume n'est point dici... la justification est complète. Pilate sortit pour aller vers les Juifs (qui étaient restés dehors ), et leur dit : « Je ne troure « aucun crime en cet homme. (Jean, xvini, 38.)

« Voilà donc Jésus absous de l'accusation par la voix même du juge romain. «Mais les accusateurs, insistant de plus en plus, ajou« tèrent : Il soulève le peuple par la doctrine qu'il enseigne dans toute « la Judée, depuis la Galilée, ou il a commencé, jusqu'ici. » (Luc, XXIII, 5.) Il soulève le peuple! c'est une accusation de sédition : voilà

pour Pilate. Mais remarquons ces mots : par la doctrine qu'il enseigne ; ils couvrent le grand grief des prêtres juifs. Pilale a entendu prononcer le mot Galilée ; il y voit une occasion de renvoyer la responsabilité à un autre fonctionnaire, et il la saisit avidement. « Vous êtes donc Galiléen?» dit-il à Jésus , et sur sa réponse affirmative, le considérant comme étant, à ce titre, de la juridiction d'Hérode-Antipas, qui, sous le bon plaisir de César, était tétrarque de Galilée, il le lui renvoie. (Luc, xxii, 6 et 7. ) Mais Hérode ne voyant rien que de chimérique dans cette accusation de royauté, en fit un sujet de moquerie, et renvoya Jésus à Pilate, après l'avoir fait revêtir d'une robe blanche , pour témoigner que cette prétendue royauté lui paraissait plus digne de risée que de crainte. (Luc, XXIII, 8 et suiv., Sacy, ibid.)

«X. DERNIERS EFFORTS DEVANT PILATE. Ainsi personne ne voulait condamner Jésus: ni Hérode, qui n'avait vu en lui qu'un sujet de

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moquerie; ni Pilate, qui avait hautement déclaré qu'il ne trouvait rien. en lui de criminel. Mais la haine sacerdotale n'était point désarmée; loin de là, les princes des prêtres, avec un nombreux cortege de leurs. partisans, revinrent devant Pilate , résolus de lui forcer la main.

« Le malheureux Pilate, résumant devant eux toute sa conduite, leur dit encore : «Je ne l'ai trouvé coupable d'aucun des crimes dont a vous l'accusez ; ni Hérode non plus, car je vous ai renvoyés à lui, « et il ne l'a pas plus que moi jugé digne de mort. Je in'en vais donc « le renvoyer, après l'avoir fait châtier.» (Luc, xxi, 16 et 17.) Après l'avoir fait chatier ! N'était-ce pas déjà une cruauté, puisqu'il le croyait innocent (1) ? Mais c'était un acte de condescendance par lequel il espérait calmer la fureur dont il les voyait agités. «Pilate « prit donc Jésus et le fit fouetter.» (Jean, XIX, 1.) Et croyant avoir assez fait pour désarmer leur colère, il le leur montra en ce triste état, en leur disant : voilà l'homme : Ecce homo. (Jean, xix, 5.)

« Eh bien ! dis-je à mon tour, voilà l'arrêt de Pilate.! arrêt injuste! mais enfin ce n'est point le soi-disant arrêt rendu par les Juifs : c'est une décision toute différente; injuste, mais utile toutefois pour élever une fin de non recevoir contre toute nouvelle procédure, en raison du même fait. Non bis in idem ; cet adage nous est venu des Romains. Aussi «Pilate ne cherchait plus qu'un moyen de délivrer «Jésus. » (Jean ,xix , 12. ) Mais admirez ici la haute perfidie de ses accusateurs ! «Si vous le délivrez, Pilate, lui crièrent-ils, vous n'ê«tes point ami de César. Si hunc dimittis , non es amicus Cæsaris. » «Car quiconque se fait roi se déclare contre César I...» (Ibid.)

« Pilate était fonctionnaire public; il tenait d sa place ; il fut intimidé par des cris qui révoquaient en doute sa fidélité de l'empereur ! Il craignit une destitution; il céda. Aussitôt il remonte sur son tribunal. Pro tribunali sedens. (Matth., XXVII, 29.) Et comme s'il lui était survenu de nouvelles lumières, il vą, prononcer un second arrêt. Pourtant encore il tente un dernier effort, en essayant de décider la populace à accepter Barabas à la place de Jésus. «Mais les prêtres excité«rent le peuple à demander qu'il leur délivrât plutôt Barabas. » ( Maro, xv, 11: Jean, xix, 14; Luc ,XXIII, 33. ) Barabas! un meurtrier, un'assassin !

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(1) Gerhard pose à ce sujet u dilemme irrefutable: «Sois d'accord avec loi-même, ô Pilate! Car si le Christ est innocent, que ne le renvoies-tu absous? Et și la crois qu'il a inérité d'être frappé de verges, pourquoi le proclames-tu innocent? » Gerhard, Harm., ch.cxcut, p. 1889. «Enfin, Pilate voulant satisfaire la multitude, va parler. Appellera-t-on jugement ce qu'il ya prononcer? jouit-il en ce moment de la liberté d'esprit nécessaire à un juge qui va rendre un arrêt de. mørt?... Quels témoins nouveaux, quels documens sont venus changer sa conviction, cette opinion si énergiquement déclarée de l'innocence de Jésus ?... «Pilate voyant qu'il ne pouvait rien gagner «sur l'esprit de cette multitude, mais que le tumulte s'excitait de « plus en plus, se fit apporter de l'eau ; et lavant ses mains devant «le peuple, il leur dit : Je suis innocent du sang de ce juste : ce sera a à vous à en répondre, » (Matth. , XXVII, 24.) Et il accorda ce qu'ils demandaient. (Luc, xxuu, 24.) Et il le remit entre leurs mains pour être crucifié. (Matth., XXVII, 26.)

« ... Lave tes mains, Pilate, elles sont teintes du sang innocent! tu l'as octroyé par faiblesse, tu n'es pas moins coupable que si tu l'avais sacrifié par méchanceté ! Les générations ont redit jusqu'à nous : le Juste a souffert sous Ponce Pilate; Passus est sub Pontio Pilato!

a Ton nom est resté dans l'histoire pour servir d'enseignement à tous les hommes publics, à tous les juges pusillanimes, pour leur révéler la honte qu'il y a à cider contre sa propre conviction.

« Achevone. La preuve que Jésus ne fut pas, comme le soutient M. Salvador, mis à mort pour crime de blasphème ou de sacrilége, et pour avoir prêché un nouveau culte en contravention à la loi mosaïque, résulte de l'extrait même de la sentence prononcée par Pilate. Il existait chez les Romains un usage que nous avons emprunté à leur jurisprudence, et qui se pratique encore aujourd'hui: c'est d'attacher au-dessus de la tête des condamnés un écriteau contenant l'extrait de leur arrêt , afin que le public sache pour quel crime ils ont été condamnés. Voilà pourquoi « Pílate fit placer au haut de la croix « un écriteau sur lequel il avait tracé ces mots : Jesus Nazarenus Rex « Judæorum; » (Jean, xix, 19.) qu'on s'est contenté depuis de représenter par les initiales J. N. R. J. Cette inscription était d'abord en latin, comme étant la langue légale du juge romain; et elle était répétée en hébreu et en grec, pour en faciliter l'intelligence aux nationaux et aux étrangers. Les princes des prêtres, dont la haine soigneuse ne négligeait pas les plus petits détails, craignant qu'on ne prît à la lettre, comme une affirination, ces mots : Jésus roi des Juifs, dirent & Pilate : «ne mettez pas roi des Juifs, mais qu'il s'est « dit roi des Juifs, Pilate leur répondit : Quod scripsi , scripsi ; ce que «j'ai écrit restera écrit.» (Jean, xix, 21, 22. )

«Ceci répond victorieusement à une dernière assertion de M. Salvador, page 88 : «Le Romain Pilate signa l'arrêt ; » car il veut toujours qué Pilate n'ait fait que signer: l'arrêt qu'il suppose avoir été rendu

par le Sanhédrin; mais il se trompe. Pilate ne se borna pas à signer, il écrivit ; il rédigea l'arrêt; critiqué dans sa rédaction, il la maintint : ce que j'ai écrit , restera écrit. Voilà donc la vraie cause de la légate condamnation de Jésus! Nous en avons ici la preuve judiciaire et légale. Jésus fut victime d'une accusation politique ; il a péri pour le crime imaginaire d'avoir voulu attenter au pouvoir de César, en se disant Roi des Juifs ! Accusation absurde, 'à laquelle Pilate n'a jamais cru, à laquelle les princes des prêtres et les Pharisiens ne croyaient pas eux-inêmes; car ils ne s'en étaient point autorisés pour arrêter Jésus; il n'en avait point été question chez le grandprêtre; c'est une accusation nouvelle et toute différente de celle qu'ils avaient d'abord méditée; une accusation improvisée chez Pilate, quand ils virent qu'il était peu touché de leur zèle religieux, et qu'ils crurent nécessaire d’exciter son zèle pour

César. « Reprenons maintenant la question telle que je l'ai acceptée dans l'origine. N'est-il pas évident, contre la conclusion de M. Salvador, que Jésus, même considéré comme simple citoyen', ne fut' jugé ni d'après les lois, ni d'après les formes existantes? Dieu, dans ses desseins éternels, a pu permettre que le juste succombât sous la malice des hommes; mais il a voulu du moins que ce fut en 'offensant toutes les lois, en blessant toutes les règles établies , afin

que

le mépris absolu des formes demeurât comine premier indice de la violation du droit.

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Cet article est devenu plus long que nous ne nous l'étions proposé. Nos leéteurs penseront sans doute , comme nous, que quelque affligeant qu'il soit de voir des hommes consacrer leurs veilles à refaire, en quelque sorte , le procès de notre Seigneur Jésus-Christ , le livre de M. Salvador n'est pas un mal, puisqu'il a été suivi d'une Réfutation aussi complète , et qu'il a donné à M. Dupin l'occasion de prouver sans réplique que ce qu'on nomme le Jugement de Jésus-Christ , est moins un Jugement environné des formes légales, qu'une véritable passion, une souffrance prolongée. Nous ne nous joindrons, du reste, pas à M. l'Évêque de Chartres, qui s'écrie , à propos de l'ouvrage de M. Salvador, dans sa dernière Instruction pastorale sur les progrès de l'impiété : « La Charte a-t-elle donc quelque

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