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Quoique l'attachement de ces nouveaux convertis à la religion de la Bible fût grand , et qu'il se trouvât chez eux plus de zèle qu'ailleurs, ils étaient cependant tous demeurés étrangers à ce qui fait l'essence du Christianisme, à cette nouvelle naissance de laquelle le Seigneur a prononcé que celui qui ne l'a pas éprouvée ne verra point le royaume de Dieu. Ils avaient bien vu leurs premières erreurs , mais ils n'avaient pas saisi le principal anneau de la vérité, telle qu'elle est en Jésus. Ils croyaient encore , nous ne dirons pas avec l'Église romaine (il y aurait de l'injustice à n'imputer qu'à elle cette funeste erreur ), mais avec tous ceux qui méconnaissent la chute de l'homme et la justice Dieu, ou qui les admettent sans en apercevoir les conséquences : ils croyaient encore que l'homme peut se suffire dans l'oeuvre de son salut ; qu'il en doit être l'auteur, que c'est à lui de le mériter. Aussi , tandis que d'un côté la cause de la réformation faisait des progrès parmi eux, et que chaque année voyait grossir leur petit troupeau , de l'autre, la vie religieuse ne s'y développait point: l'amour du monde y régnait encore, à peu près comme aupara

vant.

Pasteur d'un très grand nombre "glises répandues dans plusieurs départemens, M. Devisme ne pouvait que très rarement visiter celle-ci, l'une des moins importantes sous le rapport numérique, en sorte que son ministère ne put guère contribuer à faire pénétrer au sein de cette église la doctrine du salut par la foi au sang du Fils de Dieu. D'ailleurs, sa mort arriva quelques années seulement après la naissance de cette petite église.

Quelques serviteurs de Christ les visitèrent, mais sans faire chez eux de séjour; de sorte que rien ne fut changé à leur état. Il durait encore sur la fin de 1819, quand la Providence du Seigneur me conduisit chez eux. Dès ma première visite, il me fut facile de reconnaître l'état religieux de ce petit troupeau et d'apercevoir quelle erreur j'aurais surtout à combaitre. Je ne différai point de mettre la main à l'oeuvre: mes prédications , mes entretiens particuliers , roulèrent surtout sur la justification du pécheur par la foi sans les ouvres de la loi.

Je m'attachai à leur montrer leur état de péché, à leur faire comprendre que la loi de Dieu ne peut consentir au salut de ceux qui l'ont trangressée ; qu'elle demande une éclatante réparation ; que Jésus la lui a donnéc en se plaçant sous son einpire, pour obéir à tous ses préceptes et mourir sous sa malédiction ; que le salut du pécheur ne se trouve plus que dans cette æuvre du Rédempteur, et que le moyen établi de Dieu pour y avoir part est la foi et non les cuvres; qu'au reste une foi véritable ne manque jamais d'être opérante par la charité qui est l'accomplissement de la loi. Cette doctrine leur parut (comme cela arrive toujours ) une nouveauté singulière ; mais j'avais eu soin de faire parler la parole sainte plus que je n'avais parlé moi-même; de sorte qu'ils ne se crurent pas dispensés d'y faire quelque attention.

Cependant il leur en coûtait d'abandonner leurs premières idées; ils les soutenaient chacun de son mieux, quelques-uns avec beaucoup de chaleur, surtout parmi les plus âgés. Peu à peu

l'évidence dont la parole sainte a entouré la doctrine du salut se fit jour dans quelques cœurs : de jeunes hommes , jusqu'alors fortement engagés dans le monde, furent les premiers touchés et devinrent pour moi un puissant encouragement à continuer de plaider avec les autres la cause de la vérité qui se trouvait aussi celle de leur salut.... Parmi ceux qui se tenaient à l'écart , j'avais remarqué un jeune homme fort silencieux, d'un extérieur réservé et froid, qui semblait affecter le soin de se cacher dans la foule

pour

éviter toute conversation avec moi. Je ne sais cependant pourquoi mes regards le suivaient toujours. Ce jeune homme était Ferdinand Caulier; sa réserve m'étonnait d'autant plus qu'elle n'était pas dans le caractère des autres, encore moins dans celui de son père , que je voyais très fréquemment; et je ne pus m'empêcher d'en conclure que ma présence et ma doctrine, ou peutêtre l'une et l'autre lui étaient désagréables.

J'ai su depuis que ce jugement était fondé. Ferdinand , fort adonné aux plaisirs de son âge , me voyait avec peine, parce qu'on s'était fait une loi, lorsque j'étais à N. de passer avec moi les soirées du dimanche, au lieu d'aller, selon la coutume, aux divertissemens du village; d'ailleurs, quoique je leur prêchasse un salut gratuit, j'insistais aussi sur le renouvellement du cæur, sur la nécessité de la conversion, sur le renoncement au monde, etc.... Comme il persistait à se tenir à l'écart, je le perdis pendant quelque temps de vue; mais le Seigneur avait les yeux sur lui, et préparait en silence la conversion de cette âme, dont il avait fait un vase d'élite pour le remplir de la bonne odeur de Christ.

Ferdinand était d'un caractère naturellement observaleur et très réfléchi'; rien ne lui échappait. Quoique la doctrine que je continuais à prêcher ne lui plût point, il l'avait cependant remarquée, et sa conscience lui faisait entrevoir qu'elle pourrait être vraie ; mais le monde avait trop d'empire sur lui pour qu'il cédât au premier signal ; de sorte que le video meliora proboque , deteriora sequor, fut aussi son cas.

Un dimanche, après avoir entendu les deux prédicationis que j'étais dans l'habitude de faire, ce jour-là, à ce petit troupeau, il fut pris d'un vif désir de s'en aller passer le reste de la journée dans les divertissemens. Sa conscience lui fit quelques difficultés, mais il les eut bientôt aplanies ; il partit donc sans trop s'inquiéter de la peine qu'en aurait son père; mais vers la fin de la soirée il fut saisi d'un violent mal de tête qui l'obligea à se retirer et à se mettre au lit, et là, pour la première fois , la pensée de la mort vint se présenter à son esprit avec tant de force qu'il en fut effrayé. Cet éclair que la grace du Seigneur avait fait briller dans son âme, fut le commencement de sa conversion. Dès ce moment il forma le projet de renoncer au monde ; et comme il était doué d'une grande force de volonté, le monde en effet le perdit, dès cette heure , sans retour.

Tout cela se passait à mon insu. Sa réserve et sa timidité' naturelles lui faisaient garder pour lui seul ce qui se passait en lui ; et j'eusse continué long-temps peut-être à l'ignorer, sans une circonstance que le Seigneur avait sans doute ménagée pour nous mettre en rapport. - Quoique j'habitasse V., parce que cette ville se trouvait au centre de ma sphère d'activité, je voyais très fréquemment le petit troupeau de N. On y avait

contracté l'habitude de venir à plusieurs lieues au-devant de moi. Un jour ce fut le tour de Ferdinand de venir m'accueillir. Il vint jusqu'à V., et pendant cinq heures de marche, j'eus pour la première fois le loisir possible d'avoir avec lui un long entretien. Qu'on juge de mon étonnement, quand ce jeune homme, que je croyais encore si éloigné de la voie du salut, me laissa voir que la grace du Seigneur avait déjà touché son cour , et que ses progrès dans la vie spirituelle étaient déjà sensibles! Ma joie fut vive, mais la sienne ne le fut pas moins de s'être découvert à moi. Cette première entrevue devint le fondement d'une amitié qui fut dans la suite pour lui et pour moi une source de douces jouissances. J'apprenais à connaître une belle âme, peu cultivée, il est vrai, selon le monde, mais qui montrait déjà le germe de ces graces qui se développèrent plus tard, et qui firent, de Ferdinand, l'un des Chrétiens les plus fidèles et les plus dévoués au Seigneur que j'aie connus.

Quoique la doctrine de ce salut gratuit qui fait pour le Chrétien tout le prix de la révélation, l'eût vivement frappé, quoiqu'elle tînt le premier rang dans ses pensées, il avait cependant compris de bonne heure la nécessité d'une obéissance entière au Seigneur. Il avait été particulièrement frappé du sommaire de la Loi , qui fait de l'amour le grand principe et même la fin de l'obéissance que le Seigneur attend de nous. Le caractère de sa vie chrétienne était de s'étudier à cette obéissance et de cultiver cet amour pour le Seigneur qui la rend à la fois facile et pleine de charmes. Il aimait particulièrement le jour du Seigneur. Que de fois ne l'ai-je pas vu , dans ce jour, rechercher la solitude, s'éloigner sans affectation de ce qui aurait pu le distraire, même de la société de ses frères, pour rechercher et sans doute pour savourer en paix la présence et la communion du Seigneur !

Ce fut peu de temps après sa conversion, que fut formée à N. cette entreprise du colportage de la parole sainte qui a eu dans ces contrées tant de succès. Nos essais avaient surpassé de beaucoup notre attente : partis de N. avec une bonne charge de Nouveaux-Testamens, les premiers colporteurs avaient été accueillis partout avec empressement; en peu de jours, leurs caisses avaient été vidées. Aucune des difficultés que j'avais d'abord craint ne les avait arrêtés. Graces à la benédiction divine et à la coopération de deux Sociétés chrétiennes, cette æuvre reçut bientôt une forme qui devait la rendre stable.

Ferdinand brûlait du désir de s'y consacrer; rien ne lui paraissait si beau ni si grand que de passer sa vie à servir le Seigneur ; mais il respectait trop l'autorité de son père pour rien entreprendre sans son aveu. Il sentait d'ailleurs qu'il devait s'assurer avant lout de la volonté de Dieu, et c'est ce qu'il recherchait par la prière avec une ardeur incroyable. Cependant il n'en était pas moins scrupuleux à remplir les devoirs de sa situation d'alors. Son temps était partagé entre le travail des champs et la culture de son esprit; il avait un grand désir de s'instruire, mais son désir se bornait à la science par excellence, à celle du salut; je l'ai vu souvent guider d'une main sa charrue, et de l'autre tenir son Nouveau-Testament, dont il cherchait à apprendre par cour les principaux endroits. Loin de le refroidir, le temps ne faisait qu'ajouter au désir qui le dominait de se consacrer au service du Seigneur : et les succès croissans des colporteurs ne contribuaient pas peu à le faire soupirer après l'époque où il pourrait travailler comme eux, si jamais elle arrivait pour lui. .

Je venais d'être amené à porter mon ministère dans la Beauce; Ferdinand fut alors sur le point de croire que toutes ses espérances allaient s'évanouir, et qu'une fois que je serais éloigné de lui, personne ne s'intéresserait plus à faire réussir le dessein qui lui tenait tant à cæur. Je le priai de n'en rien croire, et je le quittai en lui donnant l'assurance positive que je continuerais à m'employer pour lui, et que, s'il obtenait l'agrément de son père, j'espérais que le Seigneur lèverait toutes les autres difficultés, et me fournirait les moyens de l'employer aussi à l'oeuvre du colportage.

Mes espérances ne furent pas trompées. Six semaines ne s'étaient pas écoulées depuis mon départ de N., que Ferdinand était déjà auprès de moi à Orléans. Nous nous rendîmes dans la Beauce, et nous commençames ensemble à répandre la

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