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principaux buts de sa vie, de travailler à la conversion des Juifs. Ce savant homme conseilla au jeune Francke de se familiariser assez, à l'aide d'une traduction, avec les quatre premiers chapitres de la Genèse, pour en comprendre tous les mots , sans s'appesantir sur les difficultés grammaticales qu'il pourrait rencontrer, l'engageant à venir le revoir quand il aurait fait cet essai, Francke ne comprit pas trop le but du conseil d'Edzardi; il le suivit cependant, et se présenta ensuite de nouveau chez le professeur. Celui-ci lui prouva alors que par cette étude il avait déjà appris le tiers des mots hébreux, et lui donna un nouveau conseil , celui de lire plusieurs fois l’Ancien-Testament d'un bout à l'autre, dans la langue originale, et de n'en commencer qu'ensuite une étude approfondie (1). De retour dans sa famille, Francke se conformaà cetavis ; il lut sept fois la Bible en hébreu dans une seule année, et il s'en trouva si bien, que s'étant rendu en 1684 à l'Université de Leipsick, il put enseigner l'hébreu à Wichmannshausen , qui fut depuis l'un des orientalistes les plus distingués de l'Allemagne.

Ayant obtenu en 1685 le degré de maître és-arts, qui lui donnait le droit d'enseigner publiquement les humanités et la philosophie, Francke ouvrit l'année suivante à Leipsick, de concert avec Paul Antoine, qui devint dans la suite professeur de théologie , et quelques autres amis , un cours philobiblique, où l'on expliquait alternativement une portion de l'Ancien et une portion du Nouveau-Testament. Le morceau de l'Écriture sainte exposé par l'un d'eux, était ensuite discuté par tous, et aux remarques purement philologiques s'en joignaient souvent d'autres relatives aux doctrines et à leurs conséquences pratiques. Ces réunions attirèrent bientôt un si grand nombre d'auditeurs, qu'il fut nécessaire de les tenir dans un local plus vaste que celui où on les avait commencées.

En 1687, Francke passa quelque temps à Lunebourg, auprès du pieux et savant pasteur Şandhagen , pour recevoir ses directions sur l'interprétation des prophètes. C'est pendant son séjour dans cette ville, qu'il nommait souvent sa patrie

(1) Lege Biblia, relege Biblia , repete Biblia.

( ) spirituelle, qu'il parvint à la connaissance de la vérité, telle qu'elle est en Christ ; nous allons donc revenir un instant sur nos pas, et examiner quelle avait été jusque là l'histoire de

son âme.

Son éducation avait , dès sa jeunesse, élé dirigée d'après les principes chrétiens , et elle avait donné à son esprit ime disposition sérieuse et recueillie. A l'âge de dix ans, il pria sa mère de lui accorder un cabinet , où il pût travailler et prier sans être dérangé : souvent il s'y agenouillait, et demandait avec simplicité à Dieu tout ce que désirait son cœur. Une de ses prières les plus fréquentes était celle-ci : « Bon Dieu , je « sais que les professions qui s'exercent dans le monde con« tribuent finalement toutes à ta gloire ; mais je te demande « néanmoins de permettre que ma vie te soit tout entière et a uniquement consacrée. » L'exemple d'une sour'aînée, qui mourut fort jeune, lui fut très utile: animée d'une vraie piété, elle dirigeait les lectures de son frère, et cherehait surtout à lui inspirer le goût de la Bible. Les impressions salutaires qu'il reçut de ses conversations avec elle, ne s'effacèrent pas entièrement pendant le temps de ses études ; mais elles furent affaiblies par l'ardeur avec laquelle il cherchait à étendre ses connaissances, et qui absorbait toutes ses facultés. Voici comment il s'exprime lui-même, dans des papiers qu'il a laissés , sur son séjour à l'Université de Kiel : « Je connaissais tous les principes a du dogme et de la morale ; j'étais en état de prouver toutes « les doctrines par l'Écriture sainte ; j'observais tous les de« hors de la piété ; mais la théologie était dans ma têté et non « dans mon cæur; elle n'était pour moi (u'une science qui

n'occupait que ma mémoire et mon imagination ; j'étudiais sa théorie , sans jamais considérer son côté pratique. Quand je « lisais dans l'Écriture sainte , c'était pour devenir plus in«-struit, et non pour me faire à moi-même l'application de ce « qu'elle enseigne. Je mettais par écrit toutes mes remarques ; « mais je songeais peu qu'il fallait aussi écrire et graver la Pa« role de Dieu dans mon coềur. » Francke demeura aussi pendant tout son séjour à Leipsick, dans cette disposition d'esprit, etce n'est qu'à Lunebourg qu'il en vint à réfléchir sérieusement sur son état spirituel. Les adulations dont il avait été jusque là l'objet, à cause de son savoir, ne le suivirent pas dans cette petite ville, et les rapports intimes qu'il y entretint avec quel- . ques vrais chrétiens lui furent de la plus grande utilité. Peu après son arrivée, on le pria de se charger de prêcher quelques semaines après : « J'étais alors dans une telle disposition d'esprit », dit-il dans le journal que nous avons déjà ciļé, et dont nous présenterons encore d'autres extraits , « que je ne son

geai pas seulement à m'exercer dans la prédication, mais a que je désirai aussi édifier mes auditeurs. J'eus l'idée de a prendre pour texte ces paroles de saint Jean : Ces choses ont « été écrites, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de « Dieu, et qu'en croyant vous ayiez la vie par son nom (Jean, XX,

31), et je me proposai de montrer à cette occasion ce que a c'est qu'une foi vivante et véritable, et en quoi elle diffère « de cette foi vaine, qui n'a son siége que dans l'imagination. « En réfléchissant sérieusement à ce passage , je sentis que je « n'avais pas encore moi-même la foi que je voulais recom« mander aux autres, et au lieu de méditer davantage sur mon « discours, c'est sur moi-même que se portèrent toutes mes

pensées. Toute ma vie passée se présenta à moi , comme une a ville aux yeux d'un homme placé sur une tour élevée. D'a« bord je crus pouvoir faire le compte de mes péchés ; mais a bientôt je découvris dans mon cour l'incrédulité, ou du a moins cette foi morte, que j'avais prise si long-temps pour la « foi véritable, et d'où découlaient mes fautes innombrables, a comune d'une large source. » Francke décrit ensuite l'in-, quiétude et le tourment que lui fit éprouver cette triste découverte. Il résolut de renoncer à prêcher , s'il ne trouvait pas la paix avant le jour fixé pour son sermon; mais cette paix , qui surpasse toute intelligence, fut accordée à ses prières : ses doutes disparurent; il se sentit assuré en son cæur de la grâce de Dieu en Jésus-Christ. Il prêcha donc sur le texte qui l'avait rendu attentif à sa propre misère, et il put dire comme saint Paul : Ayant maintenant un même esprit de foi, selon qu'il est écrit, j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; nous croyons aussi, et c'est pour cela que nous parlons (2 Corinthiens, iv, 13). ---C'est

en fai

de cette époque que Francke date sa conversion ; quarante ans après il disait encore , peu de jours avant sa mort, sant allusion à ces jours de bénédiction, «que Dieu avait alors a ouvert dans son âme la source intarissable de la connaiso sance de Jésus-Christ , de laquelle étaient coulés des fleuves « de consolation et de joie pendant toute sa vie. »

Un séjour de quelques mois, que Francke fit à Hambourg, lui fut aussi très salutaire, en lui faisant connaître le prix et les avantages de la communion des saints. Les chrétiens de cette ville vivaient très unis , et se voyaient souvent, pour se communiquer leurs expériences chrétiennes, s'exhorter les uns les autres, et s'édifier ensemble. Témoin des bons résultats de ces rapports fréquens et intimes, il se fit toujours '

un devoir de recommander des réunions du même genre : all en est des a chrétiens disait-il, « comme des charbons ardens : s'ils « sont séparés les uns des autres, ils peuvent facilement s'é« teindre; mais s'ils sont réunis, leur feu s'entretient par le « contact, et il arrive souvent que le bois sec qui les avoisine «'s'enflamme à son tour. »

Les succès que Francke avait précédemment obtenus à Leipsick, lui faisaient penser qu'il pourrait, plus facilement que partout ailleurs, annoncer dans cette Université la vérité qu'il avait appris à connaître depuis qu'il en était parti. H résolut d'y retourner, et d'y ouvrir plusieurs cours; mais, avant de donner suite à ce plan, il se rendit à Dresde , pour y faire la connaissance de Spener, et lui demander ses directions et ses conseils. Cet homme excellent, qui était alors à la tête du mouvement religieux en Allemagne, l'admit dans son intimité, et approuva 'entièrement ses desseins.

Francke, ainsi qu'il l'avait projeté , ouvrit plusieurs cours à Leipsick ; dans l'un, il expliqua les Epitres de saint Paul aux Philippiens, aux Corinthiens et aux Éphésiens ; dans un autre, qui eut un succès extraordinaire, il s'attacha à montrer les difficultés que présentent les études théologiques, et les secours dont ceux qui s'y livrent peuvent le plus utilement faire usage. Quoiqu'il eût transporté ce cours d'une salle particulière dans un auditoire public, pour pouvoir y adinettre plus

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de monde , l'affluence était si grande, que l'on se pressait au dehors, à la porte et aux fenêtres, pour pouvoir entendre. Ces leçons furent abondamment bénies': un grand nombre des jeunes gens qui y assistèrent se convertirent de tout leur coeur au Seigneur, et continuèrent leurs études dans un tout autre esprit qu'ils ne les avaient commencées. De tels résultats déplurent aux partisans de l'orthodoxie sans vie qui dominait alors dans les Universités : quelques professeurs surtout, jaloux de la faveur dont jouissaient les leçons de ce jeune homme, à peine entré dans la carrière de l'enseignement, l'accusèrent d'être le chef d'une nouvelle secte de piétistes, tandis que tous ses efforts ne tendaient cependant qu'à ramener l'esprit de la primitive Église et de la réformation. « L'expérience « journalière nous apprend », dit Francke dans une réponse aux inculpations dont il fut l'objet, « que pour être nommé

piétiste, il suffit de s'occuper sérieusement de la Parole de « Dieu , de reconnaître sa grâce salutaire, qui est apparue

à « tous les hommes, de renoncer aux passions mondaines et à a l'impiété, et de vivre dans le monde selon la tempérance, la

piété et la justice. Qu'on en fasse l'essai, qu'on se décide à se « convertir de tout son coeur au Seigneur, et l'on verra si le a nom de piétiste vous est épargné. Oui, tel est au sein du a christianisme l'aveuglement du grand nombre, que ceux qui éprouvent une repentance et une conversion véritables, sont accusés de se faire une nouvelle religion, d'adopter une foi nouvelle, de former une nouvelle secte. Ce a n'est pas d'une nouvelle religion qu'il s'agit dans cette affaire, mais c'est de nouveaux cours.

Les choses en vinrent au point que Franeke et ses amis durent comparaître devant une commission, pour rendre compte de leur foi. Malgré les efforts du clergé, du consistoire de Leipsick et de la faculté de théologie , ils furent déclarés innocens; mais la faculté, pour arrêter son influence, ôta à Francke le droit de tenir des cours. Il continua néanmoins encore quelque temps ceux qu'il avait ouverts sous la protection de la faculté de philosophie ; l'on vit, ce qui du reşte s'est reproduit plus d'une fois, des hommes, étrangers par leur pro

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