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il exposait aux étudians en théologie les difficultés du saint ministère. Beaucoup de ses auditeurs ont reconnu que c'est en у assistant qu'ils ont été réveillés de leur sommeil spirituel. Il continua ce cours tous les jeudis, jusqu'à sa mort. Il ne s'y attachait à aucun plan, mais se réglait entièrement sur ce qu'il savait des besoins de ses élèves. A dater de 1695 , quelques étudians écrivirent ses leçons à mesure qu'il les donnait. Il en a été publié sept volumes, deux par lui-même, et cinq, après sa mort, par son fils. On y trouve des réflexions excellentes , et tout-à-fait pratiques. Il en est une que nous reproduirons ici , parce que nous avons éprouvé nous-même combien elle est juste. Elle se rapporte à la manière dont les personnes ordinairement occupées de sujets théologiques ou religieux doivent passer le dimanche :

« L'étude et la prière sont deux choses distinctes, » dit Francke;. « les étudians en théologie feront donc bien de s'abstenir, pendant les jours de fête, de toute étude, pour ne songer qu'à aller eux-mêmes dans les pâturages du Seigneur, afin de se fortifier dans la foi et de croître dans l'amour de Christ. Que le samedi soir l'étudiant interrompe tout travail; qu'il se prépare au dimanche, et qu'il emploie le dimanche même à se mettre le plus possible en communion avec Dieu; qu'il songe, pendant ce jour, non à devenir plus savant, mais à devenir plus pieux et neilleur. De quelle utilité ne seraient pas pour les étudians des dimanches régulièrement employés ainsi! Mais celui qui, le dimanche, se livre à ses travaux ordinaires, qui, en assistant à la prédication, ne cherche qu'à attraper quelques idées qu'il puisse un jour reproduire dans ses propres discours, ne parviendra jamais à la vraie vie chrétienne. »

Nous avons cité de préférence ce passage, parce que c'est là un point sur lequel les chrétiens peuvent aisément se faire illusion. Ils s'imaginent sanctifier le dimanche, en continuant celles de leurs occupations ordinaires qui se rapportent de quelque manière à la religion, et ne songent pas que

ce n'est qu'en s'occupant de leurs propres âmes qu'ils peuvent se préserver de cette sécheresse à laquelle sont surtout exposés ceux qui sont appelés par état ou par la nature de leurs études à considérer souvent la religion comme une science,

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« Si un étudiant en théologie, » dit-il ailleurs, « ne regarde pas comme son affaire principale de détruire l'empire de Satan dans son âme et d'y établir le règne de son Dieu, il peut être certain de ne jamais atteindre son but; et s'il ne croit pas à mes paroles et pense que son premier soin doit être de s'instruire, quitte à songer ensuite à l'établissement du règne de Dieu en lui-même, je lui déclare qu'il sera forcé de reconnaître plus tard, à son dommage, ce que maintenant il ne veut pas croire à son avantage et à son bien, »

Francke sentait toute l'utilité de l'enseignement catéchistique; et il fonda, pour mieux préparer les étudians à le don

institut où ils en apprenaient les règles principales, et s'exerçaient, sous l'inspection d'un directeur, à donner l'instruction religieuse aux enfans. Chaque leçon était critiquée par les autres étudians présens, ce qui donnait souvent lieu à des discussions utiles sur la manière de présenter les vérités de la religion.

L'Université de Halle est redevable à Francke et à ses collègues Breithaupt (1), Antoine et J. H. Michaelis , d'une autre fondation utile ; nous voulons parler du Collegium orientale theologicum qu'ils créèrent en 1702. Ils choisirent douze élèves distingués par leur conduite morale, l'étendue de leurs connaissances et leurs facultés intellectuelles, et résolurent de les mettre en état, au moyen d'une instruction étendue, de remplir un jour des fonctions supérieures dans l'Église. Ils étaient logés et nourris gratuitement; ils devaient suivre les cours publics, s'appliquer à l'étude de l'Ancien et du NouveauTestament dans les langues originales , et étudier en outre le chaldéen , le syriaque, la langue rabbinique , l'arabe et l'éthiopien , afin de s'entourer ainsi de toutes les lumières qui pouvaient leur faciliter l'intelligence de la Bible. Beaucoup d'hommes célèbres depuis comme théologiens ont été formés dans ce collége.

Les soins de Francke n'étaient d'ailleurs pas limités à ce petit nombre de jeunes gens ; il organisa pour tous les étudians des réunions, où ils lisaient la Bible ensemble; l'un d'eux était

(1) C'est le même qui avait déjà été collègue de Francke à Erfurt.

spécialement chargé de l'expliquer; tous les autres ajoutaient leurs remarques aux siennes.

Pour compléter ce que nous avons à dire des travaux académiques de Francke, il faudrait parler ici des ouvrages qu'il écrivit sur la théologie et dont quelques-uns sont spécialement destinés aux étudians ; mais leur examen serait sans intérêt pour beaucoup de nos lecteurs. Nous en connaissons jusqu'à treize; ils portent tous le cachet du vrai christianisme, et sont aussi distingués par la manière dont les idées y sont présentées, que par les idées mêmes qu'ils contiennent. Plusieurs de ces ouvrages excitèrentcontre Franckeles attaques des partisans d'une froide orthodoxie, aux yeux desquels la vie intérieure, sur laquelle Francke insistait le plus, n'était que du mysticisme. Les membres du clergé de Halle furent presque tous au nombre de ses adversaires les plus ardens. La foule se portait à ses sermons, et les prédications des autres pasteurs étaient d'autant plus abandonnées qu'on goûtait plus ses sermons: cette circonstance peut avoir surtout contribué à les irriter. Ils ne cessaient de porter à Magdebourg et à Berlin des accusations contre ses doctrines, ce qui força deux fois l'autorité à nommer des commissions chargées d'examiner l'état des choses et de chercher à rétablir la paix. Toutes deux rendirent une justice entière à Francke. L'un des principaux griefs des membres du clergé était un sermon qu'il avait fait sur les faux prophètes', et où ils crurent se reconnaître. Francke protesta qu'il n'avait pas songé à les peindre; mais il ajouta que, de peur que cette déclaration ne fût prise pour une justification de leur doctrine et de leur manière d'exercer le saint ministère , il devait convenir qu'à plusieurs égards ce qu'il avait dit des faux prophètes leur était effectivement applicable.

Ce que nous avons rapporté des nombreux devoirs de Francke, comme pasteur et comme professeur, aura montré à nos lecteurs quelle devait être son activité. Il sentait tellement le prix du temps, qu'on lui entendait dire quelquefois qu'en consacrant à quelqu'un 'une heure de sa vie , il croyait lui faire un grand présent. On comprendra encore mieux à quel point cette assertion était vraie , quand on saura de quelle manière it employait le temps que n'exigeaient pas ses fonctions publiques. En voici un exemple. Ayant appris qu'un de ses amis était dans le besoin, et n'ayant pas de quoi venir à son aide, il résolut d'écrire et de publier à son profit, sous le titre de Observationes Biblicæ , un ouvrage périodique qu'il continua , de mois en mois, pendant près d'un an; mais ne sachant où prendre le temps de le rédiger , il se fit la loi de ne rester le soir qu'un instant à lable, et d'écrire ce journal pendant le temps qu'il mettait d'ordinaire à souper.

Nous allons maintenant suivre Francke dans cette carrière de bienfaisance, qui l'a surtout rendu célèbre. Nous avons vui en lui le pasteur qui ne veut savoir parmi son troupeau aurre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.(1.Cor., 11,2), et le professeur qui enseigne la doctrine que l'homme est justifié par la foi sans les æuvres de la loi (Romains, 111, 27); nous allons voir maintenant le philanthrope, qui non-seulement vit par l'Espril, mais qui marche aussi selon l'Esprit, et dontla charité active opere de grandes choses, parce que la foi qui transporte des montagnes et qui est dans son cour, lui

procure de grands secours. Francke était pauvre : « Je n'ai pas

l'habitude d'économiser « un seul liard, » dit-il dans une lettre qui a été conservée; « mais a je sais être content quand j'ai le vêtement et la nourriture. a Mon bon père céleste fournit à mes besoins comme à ceux « des petits des oiseaux; il me donne grain après grain, en sorte « que je ne suis jamais dans l'indigence, et que je n'ai jamais a de superflu, mais que je dois toujours attendre tout de sa a main qui donne toujours. » -- Les mendians de Halle avaient l'habitude de se présenter à un jour fixe de la semaine chez les personnes qui consentaient à les soulager. Ils se réunissaient tous les jeudis devant la porte de Francke, qui leur faisait distribuer de la nourriture ; ayant réfléchi qu'il pourrait, à cette occasion', leur offrir aussi toutes les semaines une aumône spirituelle , il les fit un jour entrer dans sa maison , et adressa aux plus jeunes quelques questions sur les vérités de la religion. Leur extrême ignorance lui fit vivement sentir la nécessité de les instruire, et il les prévint que toutes les semaines, avant de leur donner les secours qu'il avait cou

1829. – 12année.

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plans à mesure qu'il réalisait les choses qu'il s'était d'abord proposées, cette maison , malgré l'acquisition d'une seconde qui y était adjacente , ne suffit bientôt plus à ses immenses projets. Il se décida donc à acheter un terrain étendu, occupé alors ar'une ancienne auberge, et à y faire toutes les constructions qui lui paraissaient nécessaires : c'est là que s'élevėrent successivement les vastes bâtimens qui forment encore aujourd'hui la Maison d'orphelins de Halle; elle ne le cède en rien aux autres institutions du même genre qui existent en Europe. Ce bel établissement, commencé en 1698, fut complété en dix années; il continue encore à remplir le but philan ihropique que son fondateur s'était proposé. Francke n'entreprit pas ces immenses travaux à la légère ; il ne céda pas non plus à un besoin d'activité inconsidéré; mais il était excité et soutenu dans toutes ses ceuvres par l'esprit de foi et de prière qui, après lui avoir fait accueillir quatre orphelins au nom du Seigneur, lui persuadait maintenant d'en accueillir des centaines en son saint nom. On ne peut lire sans émotion les détails que Francke a consignés dans son journal sur les soins de la Providence dont ses pieuses et charitables entreprises furent l'objet; on se sent fortifié, par les faits qu'il rapporte et qui sont tous tirés de sa propre expérience, dans la conviction que le secours de Dieu ne manque jamais à ceux qui se confient en lui. Souvent ses ressources paraissaient épuisées; il lui arriva plus d'une fois de ne pas savoir comment acheter les provisions de la journée, quoiqu'il eût chaque jour plusieurs centaines de bouches à nourrir; une fois même il dut vendre la seule cuiller d'argent qu'il y eût dans la maison, pour satisfaire aux plus pressans besoins, et cependant jamais ces enfans et ces éludians nombreux, auxquels il avait à fournir leur pain quotidien, ne furent privés d'un seul repas; jamais les ouvriers employés aux bâtisses ne furent retardés d'un seul jour pour leur salaire. Toujours au moment convenable , quoique souvent au dernier moment, Dieu, à la gloire duquel cette æuvre était entreprise , lui envoyait le secours nécessaire : tantôt c'étaient des sommes importantes, tantôt ce n'était que le denier de la veuvė, quelquefois des provisions de blé, des pièces de toile ou d'aurres

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