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France fut plus fidèle à l'alliance que la Suède : nous avons vu en combien d'occasions elle intervint en sa faveur par sa diplomatie et par ses armes; sauf, dans les années qui précédèrent et suivirent la Ligue d'Augsbourg, elle n'interrompit point le paiement de ses subsides; et nous verrons avec quelle opiniâtreté parfois absurde, mais assurément noble et touchante, même dans les plus mauvais jours, Louis XIV refusa de sacrifier l'ancien allié à l'allié plus puissant qui s'offrait à lui, avec une obstination égale, dans la personne de Pierre le Grand.

La Turquie nous intéressait pour des raisons autrement multiples et variées que la Suède'.

Depuis qu'elle avait conquis, avec Mohammed II, la Grèce, la Valachie, le Karamanie, la Crimée; avec Sélim Jer, la vallée de l’Euphrate, la Syrie, l'Égypte ; avec Soliman II, les îles de l'Archipel, l'Arabie, les côtes barbaresques, tout le commerce de l'Orient grec et musulman, d'Alger à Alexandrie, d'Athènes à Kaffa, de Beyrouth à Bagdad, était sous ses lois. Elle avait mis la main sur la totalité de ce marché du Levant, qui était alors le plus considérable du monde. C'était d'elle que dépendaient, pour la majeure partie, l'industrie et le trafic de France, la prospérité de Marseille, de Lyon et de Paris. Or ce marché, c'était à la France, à peu près exclusivement, qu'elle l'avait livré. Une série de capitulations, dont les premières en date et les plus importantes étaient celles d'avril-mai 1517 et du 20 septembre 1528, avaient constitué en notre faveur le monopole du commerce oriental, créé les privilèges de la nation française, ou plutôt des nutions françaises formées en colonies sur les points les plus importants de l'empire, établi la juridiction de nos consuls, garanti l'inviolabilité de nos églises et le libre exercice du culte catholique. Pendant longtemps, ce fut uniquement sous la protection de notre pavillon et sous la juridiction de nos consuls

1. E. CHARRIÈRE, Négociations de la France dans le Levant (collection des Documents inédits); Saint-Priest, Mémoires sur l'ambassade de France en Turquie (publication de l'École des langues orientales); — A. Sorel, La Question d'Orient au XVIIIe s.;

A. Vandal, Une Ambassade française en Orient sous Louis XV, le marquis de Villeneuve;- les Histoires de Turquie, de Hammer, LAVALLÉE, DE LA JONQUIÈRE.

que les Italiens, les Anglais, les Hollandais, les Allemands, purent trafiquer dans le Levant.

La Porte avait fait plus encore. Elle avait permis au Roi de France d'étendre sa protection, non seulement sur les marchands d'Europe, mais même sur les chrétiens de l'empire, sans distinguer entre le rit catholique et le rit orthodoxe; même sur les Juifs, qui obtinrent d'accompagner les Français dans les cérémonies publiques, à la condition de marcher les derniers. Des provinces, des nations entières furent moralement démembrées de l'empire turc, annexées au protectorat français. En 1691, trente et un mille Arméniens, qui avaient reconnu la suprématie du pontife romain, « faisoient les mêmes réjouissances pour les victoires du Roi qu'auroient pu faire les plus zélés sujets de Sa Majesté ». Louis XIV s'arrogeait même le droit de faire enlever et interner en France Avedik, un patriarche hérétique des Arméniens. Par lettres patentes du 6 novembre 1675, le Roi s'était déclaré officiellement le protecteur des populations latines de l'Archipel, et, à défaut de consuls établis dans les îles, il avait chargé les couvents latins de protéger les indigènes contre la rapacité des gouverneurs turcs et les déprédations des corsaires. A Smyrne, à Salonique, en Épire, à Raguse, les agents de France faisaient contrepoids à l'autorité des pachas. En Syrie, deux des dynasties de la montagne se disputaient le titre de consul de France à Beyrouth. En 1649, en 1737, le Roi déclare prendre « en sa protection et sauvegarde spéciale la nation entière des Maronites ». L'émir des Druses, ces ennemis héréditaires des Maronites, écrivait, s'adressant à Louis XIV : « A mon maître, à mon seigneur, à mon père. » Nos consuls de Saïda et Tripoli de Syrie voyaient les cheikhs, les évêques, les abbés de la Syrie entière descendre à leur porte et venir prendre leurs ordres. Dans tout le Liban, c'était par des réjouissances publiques, et en faisant parler la poudre, qu'on célébrait les naissances ou les mariages des princes français, les victoires du Roi. A Jérusalem, l'influence française, malgré l'ardeur des haines confessionnelles, maintenait aux Latins la

possession des Saints Lieux; c'était la conquête pacifique du Sépulcre. Dans les monastères du Sinaï figuraient à la place d'honneur les portraits de Louis XIV et de Colbert. En Égypte, nous étions si

bien les maîtres qu'il n'y eut longtemps au Caire qu'une nation, celle de France, et qu'ensuite, pour deux négociants d'Angleterre et deux de Hollande, nous en avions cinquante.

Toute cette influence qu'exerçaient sur tous les points de l'empire les consuls et vice-consuls de France, les innombrables monastères et missions des Basiliens, des Franciscains, des Jésuites, c'était à l'ambassade de France, à Constantinople, qu'elle venait se concentrer. Plus obéi et mieux informé que le sultan, l'ambassadeur avait danscha que ville de l'empire ses agents : consuls, missionnaires, maîtres d'école, chefs de tribu ou chefs d'église.

L'ambassadeur de France était vraiment un vice-empereur de l'Orient, le grand-vizir des chrétiens. Il exerçait le droit de vie et de mort : en 1611, Sancy-Harlay faisait dresser une potence à la porte de son palais et y faisait pendre un de ses serviteurs; plus tard, M. de la Haye faisait précipiter du haut d'une terrasse un Français accusé de trahison.

Si le moindre de ses privilèges était méconnu, fût-ce par un des ministres du sultan, l'ambassadeur se rendait justice luimême au besoin

par

les armes, comme le comte de Ferriol en 1699. Il célébrait par des illuminations et des salves d'artillerie, qui retentissaient jusque dans le sérail, les fêtes de son maître.

C'était en grande pompe, en grand cortège, qu'il se rendait à l’office catholique, et tout le clergé, tous les chefs d'ordres religieux, le nonce du pape lui-même, figuraient dans sa suite. Dans les autres cours, l'envoyé du Roi cède le pas à celui de l'Empereur; à celle de Constantinople, il ne le cède à personne, car en Orient le Roi de France a pris les titres d'Empereur et de Majesté impériale '. Un jour l'ambassadeur d’Angleterre essaie de prétendre au moins à l'égalité, en revendiquant pour son maître les titres de « Seigneur de la mer et de Protecteur de la religion sans images » : le vizir Kupruli le prend par les épaules et le repousse brutalement, lui demandant « qui l'avait rendu si hardi de prendre la place de l'ambassadeur de France >>

1. Le traité de février 1535, conclu par La Forest, donnait au Roi le titre de Padischah.

L'amitié du sultan n'était pas moins importante à la France pour la guerre que pour le maintien pacifique de nos privilèges commerciaux et de notre protectorat religieux. Il fut pendant longtemps le seul allié assez puissant pour rétablir l'équilibre, rompu à notre détriment par Charles-Quint, entre la maison de France et la maison d'Autriche. Le 24 février 1525, François ler était battu et fait prisonnier à Pavie; mais, en décembre de la même année, Frangipani apportait à Soliman le Magnifique une lettre où le captif de Madrid priait « le grand empereur du monde, maître du siècle », de l'aider à repousser « un orgueilleux ». Le 15 février 1526, Soliman répondait par une lettre touchante où il consolait le Roi en lui rappelant « qu'il n'y a rien d'extraordinaire à ce que des empereurs soient vaincus et faits prisonniers ». Il ajoutait : « Nuit et jour, notre cheval est sellé et notre sabre ceint !... A quelque objet que s'attache votre volonté, qu'elle soit exécutée ! »

Sa meilleure réponse fut l'invasion de la Hongrie avec cent mille hommes et trois cents bouches à feu, l'écrasement de la chevalerie magyare à Mohacz (août) et l'entrée triomphale dans Bude (10 septembre 1526). Au sac de Rome, à la perte de Naples, répond l'apparition de Soliman avec cent vingt mille hommes et quatre cents canons sous les murs de Vienne (septembre 1529). Au sacre de Charles-Quint comme empereur à Bologne, à la chute de la république florentine, répond la dévastation de la Styrie et de l'Archiduché (1532). En 1538, le sultan concentrait

ent mille hommes en Albanie pour envahir l'Italie, n'attendant que

la descente des Français en Piémont, et Barberousse abordait près d'Otrante avec soixante-dix galères. En 1541, pendant que Charles-Quint perdait toute une flotte et toute une armée devant Alger, Soliman installait un gouverneur ottoman à Bude. En 1543, les escadres française et ottomane faisaient leur jonction devant Nice et emportaient la ville.

Henri II osa ce que son père n'avait point osé : conclure un traité formel avec le sultan (février 1553). Soliman, moyennant un subside de 300000 pièces d'or, mettait soixante galères à sa disposition, et Torghoud aidait le baron de la Garde à la conquête de la Corse (1554).

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La France sut, dès lors, de quelle formidable catapulte elle disposait contre l'édifice imposant mais hétérogène de la puissance autrichienne.

Seulement il n'y eut plus jamais d'alliance, pendant toute la durée de l'ancien régime français, entre le Roi de France et le sultan des Turcs'. Il y eut même, au xvii® siècle, une réaction contre la politique hardie et sans préjugés de François Ier et Henri II. Louis XIV fut toujours tiraillé entre deux courants d'idées : l'idée politique, qui lui faisait désirer l'alliance ottomane; les idées de chevalerie, de croisade, de solidarité chrétienne, de guerre à l'infidèle, qui l'entraînèrent, en plusieurs circonstances, à prêter le secours de ses armes à ses ennemis héréditaires contre le plus fidèle de ses alliés. De là, la bataille de Saint-Gothard, le 1er août 1664, et les expéditions de Candie, de 1668 à 1669, avec le duc de la Feuillade, le duc de Navailles, le duc de Beaufort. Rappelons que c'est à Louis XIV qu’est adressé le mémoire de Leibniz sur la conquête de l'Égypte. « Louis XIV, dit M. de la Jonquière, ne cessa, tout le temps de son règne, de nourrir des projets de conquête sur la Turquie », et l'auteur cite un manuscrit de la Bibliothèque nationale, sur les voies et moyens de la conquête, avec un chapitre intitulé : « Des forces nécessaires pour brûler Constantinople. »

Quand Louis XIV refuse, en 1673, en 1687, de s'allier soit à Alexis Mikhaïlovitch, soit à Sophie Alexiévna, contre les Turcs, il allègue soit la guerre de Hollande qu'il a sur les bras, soit les dangers dont le menacent ses voisins; il oppose des considérations d'intérêt commercial, de sécurité de ses sujets en Orient, de part insuffisante de gloire à recueillir après les autres croisés; jamais il n'avoue qu'il a besoin du sultan contre l'Empereur. Bien plus, entraîné par des habitudes de style, sûr d'ail

1. Le marquis de Villeneuve avait été chargé, en 1733, par le grand-vizir, de proposer une alliance à Louis XV; les Turcs en faisaient une condition absolue de leur concours pour la guerre de la succession de Pologne. Villeneuve écrivait : « Je sais combien ce parti est opposé aux sentiments d'un prince aussi pieux que Sa Majesté; je sais aussi qu'il n'y a que la justice et la nécessité absolue qui puissent autoriser et rendre licite une alliance avec les infidèles. » Dans le conseil du Roi, le cardinal Fleury fut le premier à invoquer les raisons de religion contre l'alliance proposée, et la fit rejeter. Le roi de Suède fut moins scrupuleux dans le traité defensif du 19 juillet 1740, que négocia pour lui le marquis de Villeneuve : c'est le premier que les Turcs aient signé avec une puissance chrétienne.

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