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à l'extrême vieillesse, sentit les premières atteintes du mal qui l'allait terrasser si vite. Quelques semaines plus tôt, en pleine santé, il figurait au congrès européen des journalistes assemblé à Lisbonne. De la plage de l'Océan où il était en villégiature, il revint à Dijon, dans sa maison de la place Saint-Michel, n° 33, et parut se trouver bien de l'air natal. Mais les choses empirèrent sourdement et vers la fin du mois, le médecin interrogé par le malade qui se raidissait contre la souffrance et le danger pressenti, eut le cruel devoir de lui dire la vérité. Eh bien, cet homme qui avait tant de motifs d'aimer la vie, elle lui avait été si douce, si légère! reçut le coup virilement, en chrétien qu'il avait toujours été, et se prépara avec fermeté à la mort qui le frappa le lundi 4 septembre. Le mercredi un nombreux cortège d'amis le conduisit à l'église voisine, cette paroisse Saint-Michel où il avait été baptisé 74 ans plus tôt, puis au cimetière dans la tombe de famille où il repose désormais auprès de ses parents, de ses sœurs et de tous les siens.

Dans le n° du 16 septembre, le rédacteur du Journal amusant rendait hommage en excellents termes à ce vieux et dévoué collaborateur.

Un Dijonnais, peintre de grand talent, depuis de longues années fixé à Paris, où sans préjudice du reste il est devenu un des maîtres du jour dans l'art admirable et difficile du portrait, M. Louis Galliac (H. C.), né à Dijon le 25 août 1849, a exposé en 1889, aux Champs-Elysées, un maître portrait de Louis Morel. Il l'a représenté en action, assis à sa table de travail, le crayon à la main, mais pointant sur le

spectateur ses yeux fouilleurs d'artiste habitué à scruter les formes pour faire affleurer et rendre visible la force cachée qui les rend vivantes. C'est l'attitude de Louis Morel dans le portrait en photographie dont une transposition héliographique accompagne ces pages. Je ne crois pas possible, en vérité, de mieux exprimer le dedans comme le dehors d'un être humain, et le Louis Morel de Galliac compte. parmi les meilleurs portraits de l'école contemporaine. Oui, voilà bien tout entier l'homme d'esprit, le galant homine que nous avons connu et aimé, mais aussi le satirique au crayon acéré comme son regard et dont la devise aurait pu être le vieil adage latin, Ridendo dicere verum quid vetat?

HENRI CHABEUF.

Avril 1900.

LE COMMUNISME ET LE FÉMINISME

A ATHÈNES

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Le dialogue de Platon connu sous le nom de « La République » est célèbre entre tous, mais on connait moins la comédie « l'Assemblée des femmes >> où Aristophane a su mettre en scène les erreurs de la doctrine du philosophe. Il y aurait peut-être quelque intérêt à rechercher si ses traits frappent juste et si la verve impitoyable du poète comique saisit tout ce qu'ont d'impraticable les théories communistes de Platon. Car celui-ci fait de l'Etat une véritable personne et comme un corps dont les citoyens ne sont que les membres dociles. Ainsi l'Etat est le maître, le citoyen est l'esclave, tandis qu'au contraire, dans nos idées modernes, l'Etat est constitué dans le but de protéger la vie et les biens des hommes associés : être défendu et rester libre, voilà l'immense avantage de la vie sociale.

Or on sait que Platon ignore ou méconnait ce principe si simple et si vrai, lui qui, au début du livre VIII de sa République (1), admet que « dans un Etat qui « aspire à la perfection tout est mis en commun,

(1) Pour toutes les citations nous renvoyons à la traduction de Victor Cousin.

« les femmes, les enfants, l'éducation ainsi que les <«<exercices qui se rapportent à la guerre et à la << paix; les chefs conduiront les guerriers dans des logements tels que nous avons dit, communs à <«< tous, où personne ne possède rien en propre et «ils s'y établiront tous ensemble. Les guerriers «n'auront la propriété de quoi que ce soit, car ils <<< sont comme autant d'athlètes destinés à combattre «<et à veiller pour le bien public; ils doivent pour« voir à leur sûreté et à celle de leurs concitoyens « et recevoir de ceux-ci, pour prix de leurs services, <«< ce qui leur est nécessaire chaque année pour leur «< nourriture. »>>

D'autre part au livre V, § 11, Socrate ou plutôt << Platon avait dit : « Les femmes de nos guerriers <<< seront communes toutes à tous; aucune d'elles << n'habitera en particulier avec aucun d'eux; les << enfants aussi seront communs et les parents ne << connaîtront pas leurs enfants ni ceux-ci leurs pa<< rents. » A ces paroles Glaucon, l'interlocuteur de Socrate, reste interdit et il lui dit aussitôt : « Tu << auras beaucoup de peine à faire passer cette loi <«<et à montrer qu'elle ne prescrit rien que de pos«sible et d'utile. - SOCRATE. Je ne crois pas qu'on «me conteste les grands avantages de la commu«nauté des femmes et des enfants, si elle se peut « réaliser; mais je pense qu'on m'en contestera « surtout la possibilité. GLAUCON. On pourra très << bien contester l'un et l'autre. »>

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Glaucon insiste alors pour que Socrate s'explique et justifie de suite la loi qu'il a proposée. Mais Socrate, sentant qu'il s'est trop avancé, sollicite pru

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demment un délai : « Laisse-moi prendre un peu « congé, comme ces esprits oisifs qui ont coutume « de se repaitre de leurs rêveries, lorsqu'ils peuvent « se donner carrière. Ces sortes de personnes né« gligent de chercher par quels moyens elles obtien« dront l'objet de leurs désirs, dans la crainte de « se fatiguer en examinant si la chose est possible a ou impossible; elles la supposent accomplie, ar« rangent tout le reste à leur gré et se plaisent à « énumérer les choses qu'elles seront après le suc« cès. Eh bien, je suis effrayé comme elles et je « désire renvoyer à un autre temps l'examen de la

possibilité de ce que je propose. Ainsi régions « d'abord les mariages. Il faudra selon nos principes « rendre les rapports très fréquents entre les hom« mes et les femmes d'élite et très rares entre les << sujets inférieurs de l'un ou de l'autre sexe. Il sera ir à propos d'instituer des fèles où nous rassemble« rons les époux futurs avec leurs épouses. Ces a fêtes seront accompagnées de sacrifices religieux. « Ensuite on fera tirer les époux au sort, mais avec « une telle adresse que les sujets inférieurs accu« sent la fortune et non les magistrats du lot qui ( décidera de leur union.-GLAUCON. Parfaitement. vr -- SOCRATE. Quant aux jeunes gens qui se seront « signalés à la guerre, on leur accordera, entre « autres récompenses, des relations plus fréquentes « avec les femmes. Ce sera un prétexte pour que « la plupart des enfants proviennent de ces unions.

GLAUCON. Très bien. » Voilà comment on pratique le vote et le tirage au sort quand on est dominé par l'esprit de secte ou de

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