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XLIII.
I.re Lettre

Bossuet.

Mais à peine faisoit-il paroître un ouvrage, que Fénélon lui opposoit les apologies les plus spécieuses. Ces apologies, toujours écrites avec une précision et une clarté qui sembloient initier tous les lecteurs aux secrets de la théologie la plus sublime, se répandoient avec le plus grand succès, et inspiroient un intérêt général pour sa cause. Nous n'extrairons des réponses de Fénélon que les seuls traits qui peuvent entrer dans un récit historique.

« Monseigneur, en finissant votre dernier livre, » je me suis mis devant Dieu, comme je voudrois de Fénélon à » y être au moment de ma mort. Je l'ai prié ins» tamment de ne pas permettre que je me sédui» sisse moi-même. Je n'ai craint, ce me semble, » que de me flatter, que de tromper les autres, » que de ne pas faire valoir assez contre moi » toutes vos raisons. Plût à Dieu que je n'eusse » qu'à m'humilier, selon votre désir, pour vous » appaiser et finir le scandale. Mais jugez vous» même, Monseigneur, si je puis m'humilier » contre le témoignage de ma conscience, en » avouant que j'ai voulu enseigner le désespoir » le plus impie sous le nom de sacrifice absolu de » l'intérêt propre, puisque Dieu, qui sera mon » juge, m'est témoin que je n'ai fait mon livre » que pour confondre tout ce qui peut favoriser » cette doctrine monstrueuse »,

Ibid.

»

Fénélon se plaint ensuite de ce que, par des rapprochemens forcés, par des altérations dans son texte, par la rigueur avec laquelle on pèse, on juge toutes ses paroles, sans égard à tout ce qui précède et à tout ce qui suit de propre à en déterminer le sens, on dénature ses expressions, on les envenime, on les détourne de leur signification naturelle et raisonnable.

« Plût à Dieu, Monseigneur, que vous ne » m'eussiez pas contraint de sortir du silence que

j'ai gardé jusqu'à l'extrémité. Dieu , qui sonde » les caurs, a vu avec quelle docilité je voulois » me taire jusqu'à ce que le père commun eût » parlé, et condamner mon livre au premier

signal de sa part. Vous pouvez, Monseigneur, » tant qu'il vous plaira , supposer que vous devez » être contre moi le défenseur de l'Eglise, comme » saint Augustin le fut contre les hérétiques de » son temps. Un évêque qui soumet son livre, et » qui se tait après l'avoir soumis, ne peut être * comparé ni à Pélage, ni à Julien. Vous pouviez » envoyer secrètement à Rome , de concert avec » moi, toutes vos objections; je n'aurois donné » au public aucune apologie, ni imprimée, ni ► manuscrite ; le juge seul auroit examiné mes » défenses ; toute l'Eglise auroit attendu en paix » le jugement de Rome ; ce jugement auroit tout » fini. Lá condamnation de mon livre, s'il est

»

» mauvais, étant suivie de ma soumission sans » réserve, n'eût laissé aucun péril pour la séduc» tion; nous n'aurions manqué en rien à la vérité: » la charité, la paix, la bienséance épiscopale » auroient été gardées ». La seconde lettre est une discussion théologique • Lettre

de Fénélon à sur l'amour propriétaire et mercenaire, et sur

Bossuet l'amour pur et désintéressé. Elle est d'un grand intérêt pour ceux qui voudroient se former une idée exacte de cette discussion; mais elle n'est pas susceptible de ce que l'on peut appeler une simple analyse.

La troisième lettre est terminée par un des plus n.° Lettre beaux mouvemens de sensibilité dont aucune lan- de Fénélon à gue ait jamais offert le modèle.

« Qu'il m'est dur, Monseigneur, d'avoir à sou» tenir ces combats de paroles, et de ne pouvoir » plus me justifier sur des accusations si terribles, » qu'en ouvrant le livre aux yeux de toute l'E» glise, pour montrer combien vous avez défi» guré ma doctrine. Que peut-on penser de vos » intentions ? Je suis ce cher auteur que vous a portez dans vos entrailles pour le précipiter, on avec Molinos, dans l'abîme du quiétisme. Vous » allez me pleurer partout, et vous me déchirez » en me pleurant! Que peut-on penser de ces

larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'au

Bossuet,

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» torité à vos accusations? Vous me pleurez, et » vous supprimez ce qui est essentiel dans mes

paroles ! Vous joignez, sans en avertir, celles qui » sont séparées ! Vous donnez vos conséquences » les plus outrées comme mes dogmes précis, » quoiqu'elles soient contradictoires à mon texte » formel. Quelque grande autorité, Monseigneur, » que vous ayez justement acquise jusqu'ici, elle. » n'a point de proportion avec celle que vous » prenez dans le style de ce dernier livre. Le » lecteur sans passion est étonné de ne trouver, » dans un ouvrage fait contre un confrère soumis. » à l'Eglise, aucune trace de cette modération » qu'on avoit louée dans vos écrits contre les mi» nistres protestans. Pour moi, Monseigneur, je, » ne sais si je me trompe, et ce n'est pas à moi à » en juger, mais il me semble que mon cæur n'est

point ému, que je ne désire que la paix, et que » je suis avec un respect constant pour votre per

» sonne..... »

Fénélon, dans sa quatrième lettre, se plaint à Bossuet des altérations de son texte, qui tendoient à jeter de l'odieux sur sa doctrine. Une pareille infidélité, réelle ou prétendue, devoit changer son style et lui communiquer l'émotion de son ame. On voit qu'il a de la peine à renfermer au fond de son cour tous les sentimens qui l'op

pressent;

pressent; et une indignation involontaire vient communiquer à son langage et à ses expressions une chaleur et une véhémence qui doivent être attribuées à la situation violente où ses adversaires l'avoient placé. « Est-ce donc ainsi qu'on peut s'arroger le droit IV. Lettre

de Fénélon à v de retrancher des mots essentiels qui changent Bossuet. » toute la signification du texte, pour convaincre » un auteur d'impiété et de blasphême ?..... Je ne » puis finir sans vous représenter la vivacité de » votre style, en parlant de ma réponse à votre » sommaire. Voici vos paroles sur votre confrère, » qui vous a toujours aimé et respecté singuliè» rement : Ses amis répandent partout que c'est » un livre victorieux, et qu'il y remporte sur moi » de grands avantages; nous verrons. Non, Mon» seigneur, je ne veux rien voir que votre triom

phe et ma confusion, si Dieu en doit être glo» rifié. A Dieu ne plaise que je cherche jamais » aucune victoire : contre personne , et encore » moins contre vous. Je vous cède tout

pour

la » science, pour le génie, pour tout ce qui peut » mériter l'estime. Je ne voudrois qu'être vaincu » par vous, en cas que je me trompe. Je ne vou» drois

que

finir le scandale en montrant la pu» reté de ma foi, si je ne me trompe pas. Il n'est » donc

pas question de dire : Nous verrons. Pour FÉNÉLON. Tom. II.

8

»

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