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JI.

vaincus de la force des raisons présentées par Fénélon; et l'engagement qu'il prenoit, acheva de les convaincre de sa bonne foi.

Fénélon, se confiant en leurs dispositions, se hâta d'annoncer à Bossuet sa détermination, II étoit au moment de partir pour Cambrai; et en partant, il remit le manuscrit de Bossuet au duc de Chevreuse, avec la lettre suivante (1) pour ce prélat: « J'ai été très-fâché, Monseigneur, de ne pou

Fénélon re» voir emporter à Cambrai ce que vous m'avez fuse d'ap» fait l'honneur de me confier; mais M. le duc de prouver

le

livre de Bos» Chevreuse s'est chargé de vous expliquer ce qui suet. » m'a obligé à tenir cette conduite. Il a bien » voulu, Monseigneur, se charger aussi du dépôt, » pour

le remettre ou dans vos mains à votre re» tour de Meaux, ou dans celles de quelque per» sonne que vous aurez la bonté de lui nommer. » Ce qui est très-certain, Monseigneur, c'est que

j'irois au-devant de tout ce qui peut vous plaire, » et vous témoigner mon extrême déférence, si v j'étois libre de suivre mon coeur en cette occa» sion. J'espère que vous serez persuadé des rai» sons qui m'arrêtent, quand M. le duc de Che» vreuse vous les aura expliquées. Comme vous » n'avez rien désiré que par bonté pour moi, je (1) Du..... août 1696.

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Bossuet.

» crois que vous voudrez bien entrer dans des » raisons qui me touchent d'une manière capitale; » elles ne diminuent en rien la reconnoissance, » le respect, la déférence et le zèle avec lesquels

» je vous suis dévoué ». III. Bossuet peint assez naturellement dans sa RelaMécontentement de tion sur le Quiétisme, l'impression que fit sur lui

cette lettre de Fénélon, lorsqu'elle lui fut remise par le duc de Chevreuse. « Quoi! M. de Cambrai » va montrer que c'est pour soutenir madame » Guyon qu'il se désunit d'avec ses confrères ! » Tout le monde va donc voir qu'il en est le pro» tecteur!ce soupçon qui le déshonoroit dans tout » le public, va donc devenir une certitude! quel » seroit l'étonnement de tout le monde de voir » paroître à la tête de mon livre l'approbation de » M. l'archevêque de Paris et de M. de Chartres » sans la sienne? n'étoit-ce pas mettre en évidence » le signe de sa désunion d'avec ses confrères, ses

consécrateurs, ses plus intimes amis? Quel scan» dale ! quelle flétrissure à son nom! de quels » livres vouloit-il être le martyr? pourquoi ôter » au public la consolation de voir dans l'appro» bation de ce prélat le témoignage solennel de » notre unanimité ».

Fénélon répondoit qu'il n'étoit point le protecteur des erreurs de madame Guyon, mais son ami; l'interprète de ses véritables sentimens qu'il connoissoit, mais non pas l'apologiste de ses expressions qu'il condamnoit; que le public étoit instruit de ses relations d'amitié avec elle, et ne pouvoit être surpris de sa répugnance à flétrir une femme dont il jugeoit les intentions pures et innocentes; qu'en refusant d'approuver l'ouvrage de Bossuet, il ne se séparoit point de l'archevêque de Paris et de l'évêque de Chartres, qui n'exigeoient pas son concours et ne blâmoient point son refus; que sa foi et sa réputation n'étoient point attachées à l'ouvrage de l'un de ses collègues; qu'il en devoit compte à l'Eglise seule, et qu'il seroit fidèle à remplir ce devoir sacré.

C'étoit en effet un engagement qu'il avoit contracté. Cette obligation étoit devenue encore plus indispensable depuis son refus d'approuver le livre de Bossuet. L'archevêque de Paris, l'évêque de Chartres et madame de Maintenon n'avoient consenti à excuser son refus, qu'à condition qu'il donneroit une exposition publique de ses véritables sentimens.

Ce ne fut donc point par un élan indiscret que Fénélon provoqua

les scandales et les malheurs dont son livre devint l'occasion, et l'auteur la victime. Son vou sincère eût été de continuer à garder le silence qu'il s'étoit prescrit sur ces

IV. Fénélon

matières. Il est possible que le chancelier d'Aguesseau n'ait

pas

été instruit de tous ces détails, lorsqu'il a écrit que Fénélon s'étoit donné à luimême la mission de purger le quiétisme de tout ce que cette secte avoit d'odieux.

Fénélon avoit pris avec madame de Maintenon compose son l'engagement de ne rendre son ouvrage public, livre des Ma- qu'après l'avoir soumis à l'examen du cardinal de ximes des Saints. Noailles et de M. Tronson. C'est ce qu'il fit, « et il

» remit à ce prélat (1) le manuscrit de son Expli» cation des Maximes des Saints sur la vie inté» rieure. Cet ouvrage étoit dans l'origine beaucoup

plus étendu qu'il n'a paru dans le livre imprimé; » il y avoit mis tous les principaux témoignages >> de la tradition. Le cardinal de Noailles le trouva » trop long; par déférence pour lui, Fénélon l'a» brégea ; il le rapporta en cet état au cardinal » de Noailles, qui le relut encore avec lui et l'abbé » de Beaufort, principal grand vicaire du diocèse » de Paris. Non content de ce premier examen; » Fénélon laissa son manuscrit entre les mains » du cardinal de Noailles ». Il lui écrivit même pour provoquer de sa part l'examen le plus rigou

reux. « Rien ne presse, Monseigneur, pour donFénélon au

» ner au public l'ouvrage que vous lisez. Vous cardinal de » savez mieux que personne ce qui m'a engagé à

(1) Réponse à la Relation sur le Quiétisme.

Lettre de

»

»

» le faire.... C'est de bonne foi que je me suis livré Noailles, 17

octob. 1696. » à vous pour supprimer, retrancher, corriger, (Manuscr.) » ajouter ce que vous croirez nécessaire. Encore » une fois, je ne presse ni ne retarde; c'est à vous,

Monseigneur, à décider..... à l'égard du choix » d'un homme qui puisse vous aider dans un si

grand travail, vous savez que je vous ai donné » tout pouvoir sur moi et sur mon ouvrage.

» Le cardinal de Noailles garda le manuscrit » de Fénélon environ trois semaines, et le lui » rendit, en lui montrant des coups de crayon

qu'il avoit donnés dans tous les endroits qui » lui parurent devoir être retouchés pour une » plus grande précaution; Fénélon retoucha en » sa présence tout ce qu'il avoit marqué, et il » le fit précisément comme ce prélat l'avoit dé» siré. Le cardinal de Noailles, touché de tant » de confiance, ne put s'empêcher de dire peu » de jours après au duc de Chevreuse, qu'il ne » trouvoit à M. de Cambrai qu'un défaut, celui » d'être trop docile ».

Fénélon a publié ces faits à la face de toute la France et de toute l'Europe, et le cardinal de Noailles ne les a jamais contredits. « Il a seule» ment prétendu (1) qu'il avoit représenté à Fé» nélon que le projet étoit hardi; mais malgré la

(1) Réponse à la Relation sur le Quiétisme.

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