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Dieu veut

que

cette union soit entièrement découverte; et ce peu de mots annonçoit de si terribles révélations, qu'une profonde et religieuse tristesse parut s'être emparée de tous les cæurs et de tous les esprits. Il sembloit qu'on dût cesser de croire à la vertu, si Fénélon n'étoit pas vertueux.

Au milieu de cette violente tempête, Fénélon restoit calme et tranquille. C'est dans les lettres qu'il écrivit alors à l'abbé de Chanterae, qu'on admire, avec un nouveau mélange de respect et d'attendrissement, cette douce sérénité de la paix et de l'innocence; c'est même avec un esprit de gaîté qu'il relève le courage abattu de l'abbé de

Chanterac. LV. Fénélon étoit même décidé à ne point réMotifs de délicatesse

pondre à la Relation de Bossuet; il faisoit plus qui font hé- encore : il venoit d'adresser à l'abbé de Chanterac, siter Fénélon à répondre.

une réponse latine à la dernière lettre du cardinal de Noailles, au sujet des faits et des procédés. Cette réponse étoit embarrassante pour le cardinal; elle le mettoit en contradiction avec lui-même sur plusieurs faits essentiels. Fénélon ordonna à l'abbé de Chanterac d'en retirer tous les exemplaires.

Quelle considération pouvoit donc commander le silence à Fénélon, et le faire consentir à laisser son honneur, sa réputation et la dignité de son

Lettre de
Fénélon à

caractère exposés aux plus honteux soupçons ? C'est ici le plus beau trait peut-être de la vie de Fénélon, et ses lettres à l'abbé de Chanterac vont nous apprendre que c'étoit encore à l'héroïsme de l'amitié qu'il consentoit à sacrifier ce qui lui étoit plus cher que la vie, son honneur. Elles nous feront connoître la cruelle perplexité et les combats qui agitèrent son coeur dans cette pénible circonstance.

« J'avois préparé, mon cher abbé, une réponse » à la lettre de M. de Paris pour la faire impri- l'abbé de

Chanterac, » mer; mais des amis très-sages, et qui n'ont rien

13 juin 1698. » de foible, m'ont mandé que, dans l'extrême (Manuscr.) » prévention où on a mis le Roi, le reste de mes » amis , qui est ce que j'ai de plus précieux au » monde, ne tenoit plus qu'à un cheveu; c'est le » terme dont on s'est servi, m'assurant que c'étoit » les perdre que de continuer à écrire publique» ment contre M. de Paris. On a déjà sacrifié » quatre personnes pour me punir d'avoir ré

pondu à mes adversaires et pour m'imposer » silence, sans vouloir me donner l'avantage de » pouvoir dire qu'on me l'a imposé. Le public » voit assez que je dois enfin me taire par pro» fond respect pour le Roi, et par ménagement » pour mes amis. Il est capital néanmoins de bien » observer deux choses : 1.° les causes de mon

»)

» silence sont si délicates, qu'il faut bien se gar» der de les divulguer. On me feroit un grand » crime si on pouvoit me convaincre d'avoir dit » qu'on a chassé mes amis pour m'imposer silence. » Ce n'est pas l'intention du Roi, mais c'est celle » de mes parties, et il faut que cela soit remarqué » par le public sans que je le dise moi-même; » 2.9 si on explique mal à Rome mon silence, je » suis prêt à hasarder tout, plutôt que de lui lais» ser aucun soupçon sur ma conduite et sur mes » sentimens. C'est à eux à peser ce que je puis et » ce que je dois faire dans l'extrémité où l'on me » met. Je sens mon innocence, je ne crains rien » du fond; mais je vois par expérience que plus » je montre l'évidence de mes raisons, plus on » s’aigrit pour perdre mes amis.... Je n'oserai plus » imprimer, à moins que je ne voie plus de liberté » et moins d'inconvéniens à craindre pour ceux » qui me sont plus chers que moi-même ».

Fénélon se détermina quelques jours après à envoyer à l'abbé de Chanterac sa réponse à la lettre du cardinal de Noailles; mais il avoit eu l'attention de ne la composer qu'en latin,

d'en retrancher tout ce qui pouvoit blesser ce prélat, et de la réduire à la seule discussion des faits les plus essentiels; il s'étoit même encore abstenu de la faire imprimer. En l'adressant à l'abbé de Chanterac, il lui écrivoit (1): « Je vous ai » mandé les tristes raisons qui font que je n'ose » la faire imprimer; elle explique tout dans la

plus exacte vérité. Montrez-la, mais ne la » livrez point, à moins qu'on ne le veuille ab» solument; et, en ce cas, représentez secrète» ment le danger des suites ».

On jugera encore mieux la cruelle situation de Fénélon par une autre de ses lettres (2).

L'unique chose qui m'afflige et me perce le » cæur, c'est de n'oser publier ma réponse à » M. de Paris sur les faits, de peur de perdre » mes plus précieux amis; mais il faut mourir » à tout, même à la consolation de justifier son » innocence sur la foi. J'attends humblement les ». momens de Dieu ».

Les inquiétudes de Fénélon pour les deux seuls amis qui lui restoient à la Cour, n'étoient en effet que trop fondées; les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse étoient alors menacés de perdre leurs places et d'essuyer une honteuse disgrâce. C'est ce que nous apprenons par des lettres manuscrités de M. de Beauvilliers à M. Tronson; car, dans toutes les crises fâcheuses où il se trouvoit réduit, c'étoit toujours à ses sages inspira

(1) 20 juin 1698. ( Manuscrits.) (2) 27 juin 1698. Manuscrits.)

tions qu'il avoit recours. C'étoit un homme étranger au monde et à la Cour, un ecclésiastique enseveli dans l'obscurité d'un séminaire, qu'un homme de la Cour de Louis XIV, un des hommes les plus sages et les plus éclairés de son temps, alloit interroger; et il avoit toujours le bonheur de n'en recevoir que des conseils aussi conformes aux règles du devoir, qu’utiles à ses véritables intérêts. Les lettres de M. de Beauvilliers (1) à M. Tronson ne permettent pas de douter que

madame de Maintenon ne fût alors très-décidée LVI. à faire renvoyer M. de Beauvilliers, et que, M. de Beauvilliers enco- pour y parvenir plus sûrement, elle en exigeoit re menacé de des aveux et des déclarations qui lui paroissoient perdre sa place. incompatibles avec la justice et l'honneur. LVII.

M. Tronson pensoit « que, quoique M. de Il a recours aux conseils » Beauvilliers n'eût aucun empressement à rester de M. Tron- » à la Cour, il étoit cependant obligé de faire

toutes choses possibles (salva conscientid), » pour se maintenir dans le poste où la Provi» dence l'avoit mis, eu égard aux circonstances » particulières et au bien de la religion et de » l'Etat ». Il traça en conséquence à M. de Beauvilliers un projet de déclaration qui déconcertoit tous les projets de la malveillance, en le dispensant de s'exprimer contre son propre sentiment.

(1) Du 10 juin 1698. (Manuscrits.)

son.

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