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LIX.

Dans une occasion aussi essentielle, l'abbé de Chanterac remplit avec courage les devoirs les plus austères de l'amitié. Il écrivit à Fénelon avec une franchise et une fermeté qui donnent la plus haute idée de son caractère.

« Pour faire ici (à Rome) des impressions plus L'abbé de

» fortes sur les esprits, les agens de M. de Meaux Chanterac décide Féné. » promettent toutes les semaines de nouvelles lon à répondre à la Re- » confessions de madame Guyon, et de nouvelles lation sur le » découvertes de ses abominations. Ils publient Quiclisme.

» en même temps qu'on a ici beaucoup de lettres » originales que vous lui écriviez, qu'on ne veut » montrer qu'à la dernière extrémité pour sauver » votre réputation. Jugez quelle est ma douleur » de vous voir exposé à une conduite și injuste, » et même quelle est ma peine d'être obligé à vous » apprendre moi-même des choses si affligeantes. » Je ne vous les dis aussi que pour vous faire > voir la nécessité absolue et indispensable où » vous vous trouvez de répondre promptement » et publiquement sur tous les faits, et de les » éclaircir si nettement, qu'on ne puisse plus vous » confondre avec madame Guyon, et qu'on voie » même les injustices de vos parties, d'avoir voulu » rendre votre réputation suspecte, pour fortifier » leurs fausses accusations contre votre doctrine. ». Tous vos amis, ou plutôt toutes les personnes

» de piété, sont dans l'afliction du retardement » que vous apportez à faire imprimer vos réponses. » Il s'agit de tout pour vous et pour la bonne » doctrine, de votre foi, de votre réputation, de >> l'honneur de votre ministère. Le jugement de » votre livre dépend absolument de la vérité ou » de la fausseté des faits qu'on vous oppose. Si » vos moeurs sont suspectes, on ne doit plus dou» ter que vous n'ayez abusé des expressions des » saints et des bons mystiques, et que vous n'ayez » cherché à cacher sous leurs paroles-un-sens tout » contraire au leur, pour autoriser les plus dam» nables maximes des quiétistes. Mais dès - lors » qu'en vous justifiant pleinement sur tous ces » faits, vous ôterez tout sujet de douter ou de » votre piété sincère, ou de votre bonne inten» tion en faisant votre livre, on ne pourra plus » l'entendre que dans le sens où les saints ont » entendu ce que vous leur faites dire, ou ce que » vous dites après eux.

» Vous ne pouvez point espérer que l'on veuille » se persuader ici que votre respect pour la Cour » de France, ou pour les personnes qui en ont » la faveur, vous empêche de répondre publi» quement et d'imprimer. Non; car on dit déjà » fort hautement que c'est la seule crainte qui » vous retient; que vous voulez ménager madame » Guyon de peur qu'elle ne parle de vous, et » qu'elle ne découvre tous vos secrets. Il ne peut » point y avoir, disent-ils, de considérations hu» maines qui vous retiennent dans une occasion » si essentielle, et où il y và de tout pour vous. :» Voilà l'extréniité où votre silence vous réduit, » et je dois avoir cette fidélité de vous dire, quoi » qu'il m'en coûte, que votre perte est infailli» ble , et pour le livre, et pour la réputation, » et peut-être même pour la doctrine, si l'on ne » vous entend pas parler hautement, et avec la » même liberté et la même assurance que vous » avez fait jusqu'ici.

» Souffrez, Monseigneur, que je vous le dise'; u vous le devez encore plus sur les faits que sur » la doctrine. Le juge peut suppléer le droit » d'une partie qui ne sait pas l'expliquer ou le » défendre; mais il ne peut jamais, sous quelque » prétexte que ce puisse être , suppléer les faits ; » et ce n'est point assez que vous les proposiez • en particulier et en secret, il faut les rendre » publics, afin qu'ils puissent servir de preuve. » Le juge n'y doit point avoir égard que quand ils » sont certains, et ils ne sont certains et avérés que » lorsqu'ils ont été communiqués à la partie, et »

qu'elle n'a pas pu les convaincre de faux. Tout » ce que je dirois dans des conversations parti

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» culières, ou même tous les écrits que je ferois » lire en secret, seroient inutiles et ne prouve» roient rien. Il faut que ce soit vous-même qui

parliez., et qui parliez à vos parties, en expo»sant la vérité des faits dans des circonstances » si exactes, qu'eux-mêmes soient obligés d'en » convenir de bonne foi, ou du moins qu'ils ne

puissent pas les contredire. C'est à vous à les » faire taire et à leur fermer la bouche. Encore » une fois, votre silence dans cette occasion se» roit regardé ici comme une pleine et entière » conviction de tout ce qu'on vous impute, ou » de tout ce qu'on veut faire entendre contre » vous. Ne pensez pas, je vous supplie, que quand » je parle ainsi, je suive en cela mes seules lu» mières ; c'est le sentiment universel, non-seu»lement de nos amis, mais même des cardinaux. » Ils s'en sont assez expliqués; et ceux mêmes qui » voudroient vous être les plus favorables, ne » pourront plus s'empêcher de regarder votre » livre comme très-dangereux, lorsqu'ils ne pour. » roient douter que vous l'ayez écrit , comme vos

parties le disent, pour favoriser madame Guyon » ou sa doctrine.

» Je réserve pour le dernier article celui de » votre réponse à M. de Paris. Ce que vous me » dites de la disposition de la Cour à l'égard de » vos amis, dont les intérêts vous sont bien plus » chers que les vôtres , me touche et me pénètre » tout comme vous; mais je ne sais s'il n'y a pas » encore plus à craindre pour eux, dans un si» lence qui vous condamne sans ressource à la » face de toute l'Eglise, que dans une réponse » douce et honnête qui justifiera en même temps sy votre doctrine et votre personne. Plus on veut » les rendre responsables de toutes vos démar» ches, plus il est certain que vous les entraî» nerez avec vous dans votre chute, lorsque vous » vous laisserez convaincre, par votre silence, » de tous les égaremens dont on veut vous rendre » suspect. La honte et la confusion d'une mau» vaise conduite, à laquelle on persuadera le pu» blic qu'ils ont eu part, n'est-ce pas une dis» grâce certaine et sans ressource dans l'esprit » du Roi, et celle qui pourroit davantage les af» fliger ?... Tous nos amis jugent vos réponses à » tous les faits, si nécessaires , que je les vois déjà » bien alarmés et tous afligés de ce qu'elles re» tardent si long-temps ; et vous voyez bien que » nos parties ne manqueront pas d'en tirer tous » les plus cruels avantages qu'ils pourront. Vous

ous êtes soutenu dans la doctrine, mais vous » succomberez dans les faits. Ils ont déjà dit ces » propres termes : Nous le verrons, ce grand ar

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