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Malgré mon innocence (1), j'avois toujours » craint des contestations de faits, qui ne peu» vent arriver entre des évêques sans un scandale » irrémédiable. Si mon livre est plein , comme » M. de Meaux l'a dit cent fois, des plus extra» vagantes contradictions et des erreurs les plus » monstrueuses, pourquoi mettre le comble au

plus affreux de tous les scandales, et révéler » aux yeux des libertins, ce qu'il appelle un » malheureux mystère, un prodige de séduction? » Pourquoi sortir du livre, si le texte suffisoit » pour le faire censurer? mais M. de Meaux com

mençoit à s'embarrasser et à être embarrassé » sur la dispute dogmatique. Dans cet embarras, » l'bistoire de madame Guyon paroît à M. de » Meaux un spectacle propre à faire oublier tout» à-coup tant de mécomptes sur la doctrine. Ce

prélat veut que je lui réponde sur les moindres » circonstances de l'histoire de madame Guyon; » comme un criminel sur la sellette répondroit à » son juge ; mais quand je le presse de répondre » sur des points fondamentaux de la religion, il » se plaint de mes questions et ne veut point

s'expliquer. Il attaque ma personne, quand il est » dans l'impuissance de répondre sur la doctrine: » alors il publie sur les toits ce qu'il ne disoit

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(1) Réponse à la Relation sur le Quiétisme.

qu'à l'oreille ; alors il a recours à tout ce qui » est le plus odieux dans la société humaine, le » secret des lettres missives qui, dans les choses » d'une confiance si religieuse et si intime, est » le plus sacré après celui de la confession, n'a » plus rien d'inviolable pour lui. Il produit mes » lettres à Rome; il les fait imprimer pour tour» ner à ma diffamation les gages de la confiance » sans bornes que j'ai eue en lui ; mais on verra » qu'il fait inutilement ce qu'il n'est jamais per» mis de faire ».

Fénélon montre ensuite que s'il a été trompé par madame Guyon, il a pu l'être très - innocemment sur les témoignages honorables que M. d'Arenthon, évêque de Genève, avoit rendus à sa piété et à ses moeurs, depuis même qu’on avoit voulu noircir sa réputation. Il rapporte, à ce sujet, des expressions très-fortes d'une lettre de ce prélat, du 8 février 1695.

Il va plus loin : il oppose à Bossuet Bossuet lui-même, qui, après avoir examiné six mois de suite madame Guyon, après l'avoir eue sous ses yeux pendant ce long intervalle, dans un monastère de son diocèse, après avoir pris une connoissance approfondie de tous ses manuscrits les plus secrets, l'avoit autorisée à approcher habituellement des sacremens, et avoit fini, en condamnant

»

les erreurs de sa doctrine, par approuver qu'elle exprimât, dans une déclaration authentique qu'il avoit lui-même dictée, qu'elle avoit toujours eu l'intention d'écrire dans un sens très-catholique, ne comprenant pas alors qu'on en pút donner un autre.

« Si M. de Meaux (1), qui avoit une connois» sance détaillée des manuscrits les plus secrets » de madame Guyon, de ces manuscrits dont il » a rapporté, dans sa Relation, des fragmens si » remarquables, pour la représenter comme in» fectée des principes les plus dangereux et les

plus extravagans, a cru cependant qu'on pouvoit » excuser ses intentions, comment moi, à qui » tous ces manuscrits, toutes ces visions, tous » ces prétendus miracles étoient entièrement in» connus, n'aurois - je pas eu le droit de présu» mer intérieurement en faveur des intentions de » madame Guyon, comme M. de Meaux en pré» sumoit dans des actes publics ». - Il rappelle également l'acte de soumission à M. le cardinal de Noailles, que madame Guyon avoit souscrit le 28 août 1696, dans lequel ce prélat l'admettoit à reconnoître ses erreurs, en

cusant ses intentions, et la maintenoit dans la participation aux sacremens.

(1) Réponse à la Relation sur le Quiétisme.

« J'ai

»

: « J'ai donc pu être trompé sur les intentions » de madame Guyon (1), comme l'ont été des

prélats si respectables qui étoient devenus ses » supérieurs naturels par son séjour dans leurs » diocèses, et qui devoient être beaucoup plus » instruits sur les détails les plus secrets de sa » doctrine et de ses meurs.

Quant aux bruits qui courent contre les » meurs de madame Guyon depuis son emprison» nément, j'en laisse l'examen à ses supérieurs ; » s'ils se trouvoient véritables, plus je l'ai estimée, » plus j'aurois horreur d'elle; plus j'en ai été édi» fié, plus je serois scandalisé de l'excès de son

hypocrisie. L'Eglise demanderoit un exemple » sur cette personne qui auroit caché une si hor» rible dépravation sous tant de démonstrations » de piété.

» Je demande actuellement à M. de Meaux, » devant Dieu, qu'il m'explique précisément » qu'est-ce qu'il est en droit de vouloir au-delà ? » Qu'y a-t-il de clair parmi les hommes, si tout » ce qu'on vient de voir ne l'est pas. Le but de » M. de Meaux n'est pas de me faire condamner » les livres de madame Guyon, mais de persua» der au public que je ne les ai jamais condamnes » jusqu'ici; il ne songe pas à me les faire aban(1) Réponse à la Relation sur le Quiétisme. FÉNÉLON. Tom. II.

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» donner, mais à dire que je l'ai soutenue : c'est » mon tort qu'il cherche pour sa justification ».

On voit que Fénelon se croyoit obligé de suspendre encore son jugement sur les étranges accusations qu'on avoit répandues dans le public contre madame Guyon; mais la force avec laquelle il provoquoit lui-même la punition de cette femme si elle étoit trouvée coupable, annonçoit assez son mépris pour ses vils détracteurs. Le noble dédain avec lequel il les bravoit ne leur permit plus d'attribuer son silence à la crainte d'être compromis par les aveux de madame Guyon.

Nous ne répéterons point tout ce que dit Fém nélon sur ce qui s'étoit passé pendant les conférences d'Issy, sur la signature des trente-quatre articles, sur les circonstances de son sacre , sur son refus d'approuver le livre de M. de Meaux, sur la publication du livre des Maximes , sur le refus des conférences. Nous avons déjà rapporté tous ces faits à leur époque, sans dissimuler la diversité de quelques circonstances que les deux adversaires cherchoient à y mêler pour en tirer des conséquences favorables. Mais on croit pouvoir affirmer que, dans sa Réponse à la Relation sur le Quiétisme, Fénélon représenta toutes ces circonstances avec tant de candeur et de vérité,

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