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» de la vraie fraternité, je ne puis m'empêcher » de les distinguer un peu les uns des autres.

» Il ne me reste, Madame, que deux choses » à vous représenter : la première est que, si le » Pape me condamné, je tâcherai de porter ma » croix sans murmure, et avec un cour soumis ; » et que si le Pape veut bien suivre les règles » communes, comme je l'espère, pour me justi » fier, je serai pour mes confrères dans la même » situation que s'ils ne m'avoient jamais attaqué, » La seconde chose est que toutes les croix dont » on tâche de m'accabler, ne me sont point aussi » pesantes que celle de vous avoir causé tant de

déplaisir. Puis-je me plaindre de ce que vous » avez cru trois grands prélats plus que moi seul, » et que vous avez préféré la sûreté; de l'Eglise » à ma réputation particulière ? En considérant » les impressions que vous avez reçues, je conclus

qu'il étoit naturel que vous allassiez plus loin, » et qu'il faut qu'un reste de bonté vous ait rete.. » nue. C'est ce que je ressens, et que je ressen» tirai toute ma vie, comme je le dois. Je prie » Dieu de tout mon cour, Madame., qu'il vous » console autant que je vous ai affligée malgré » moi, et qu'il vous donne ses grâces les plus » abondantes pour remplir ses desseins sur vous ».

Un langagę si doux et si modéré, une atten

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tion si délicate à éviter tout ce qui pouvoit rappeler à madame de Maintenon, la légèreté avec laquelle elle étoit sortie de son caractère, en faisant elle-même les honneurs d'un livre (1) si offensant pour un ancien ami, dut toucher une ame naturellement sensible à la noblesse et à la générosité. Nous n'avons point sa réponse à cette lettre, et il est bien vraisemblable qu'elle n'y a point répondu : elle n'étoit plus à temps d'arrêter la marche d'une affaire qui avoit fait tant d'éclat et dont on attendoit à chaque instant le jugement définitif. D'ailleurs, on étoit parvenu à persuader à madame de Maintenon (2), « que, si » l'archevêque de Cambrai n'étoit pas condamné, » ce seroit un fier protecteur pour le quiétisme ».

Innocent XII auroit sincèrement désiré d'épargner la flétrissure d'une censure à un archevêque dont il honoroit les vertus et les 'talens (3). Il apporta beaucoup de lenteur à la décision qu'on

(1) La Relation de Bossuet.

(2) Lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles, 7 août 1698.

(3) On rapporte généralement que dans le cours de cette controverse, le pape Innocent XII exprima en ces termes son opinion personnelle : Erravit Cameracensis excessu amoris Dei : peccavit Meldensis defectu amoris proximi. « L'archevêque de » Cambrai a erré par excès d'amour de Dieu; l'évêque de Meaux s'a péché par défaut d'amour du prochain

LXVIII. 6odocteurs

désiroit avec tant d'impatience; et il eut l'attention de donner à ces lenteurs le motif honorable de la solennité qu'exigeoit l'importance de la cause et le mérite des grands évêques qui attendoient son jugement. Il vouloit toujours se flatter qu'à la faveur de ces délais, quelqu'événement propice le délivreroit de la nécessité de prononcer.

L'abbé Bossuet, dans la vue de balancer l'impression qui résultoit, en faveur de Fénélon, du partage des examinateurs de Rome, suggéra, au cardinal de Noailles et à son oncle, l'idée de faire paroître en France une censure prématurée du livre de l'archevêque de Cambrai. On publia donc tout-à-coup à Paris une censure de

de Sorbonne soixante docteurs de Sorbonne, qui condamnoit, signent une

censure de 12 avec certaines qualifications, douze propositions propositions extraites du livre des Maximes. Mais ce qui est du livre des

Maximes, le assez remarquable, c'est que cette censure fut 16 act. 1698. rédigée par M. Pirot, le même qui avoit lu le manuscrit de Fénélon, qui avoit fait les changemens adoptés par l'auteur, qui avoit jugé le livre correct et utile, et avoit dit publiquement que c'étoit un livre d'or. Cet acte, l'ouvrage d'un seul particulier, fut ensuite présenté à chaque docteur séparément, au nom du cardinal de Noailles, avec l'invitation de le souscrire et en laissant à peine le temps de le lire. Cette censure

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ne fut d'abord signée que d'environ soixante ou soixante-dix docteurs ; mais le mouvement une fois donné, un grand nombre d'autres docteurs y joignirent leurs signatures pour plaire à l'évêque

diocésain. Cette petite manæuvre ne produisit pas tout l'effet et n'eut pas le succès qu'on en avoit espéré. On eut lieu d'observer en cette occasion, comme en beaucoup d'autres, que ces sortes de signatures, surprises à la complaisance par l'intrigue ou la puissance, ont rarement le pouvoir de commander à l'opinion ; elles peuvent tout au plus faire un moment illusion à la crédulité. Fénélon n'eut pas de peine à démontrer l'inconvenance d'un acte aussi irrégulier; et le cardinal de Noailles eut besoin de se justifier à Rome, où l'on fut choqué, avec raison, de voir une faculté de théologie s'établir juge d'une question dont le jugement étoit déjà déféré au saint Siege

.. Rien n'est plus curieux pour un lecteur attentif, comme nous l'avons déjà fait remarquer, que

le contraste de la correspondance de l'abbé de Chanterac avec celle de l'abbé Bossuet. L'abbé de Chanterac croyoit que, dans une controverse de doctrine, on ne devoit employer que des raisonnemens, des autorités religieuses et des formes canoniques. Ses lettres sont toujours empreintes

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de cet esprit de piété, de science, de candeur et de simplicité. L'abbé Bossuet, au contraire, réclame sans cesse des coups de force et d'autorité. En lisant sa correspondance (1), on seroit tenté de-croire qu'il s'agissoit d'une négociation politique du plus grand intérêt pour la puissance de la France et la gloire de Louis XIV; et non d'une question asseż obscure, sur laquelle les théologiens étoient partagés, et que le chef de l'Eglise hésitoit encore à décider.

On doit plaindre Bossuet d'avoir cédé trop facilement aux impressions violentes d'un caractère aussi emporté que celui de son neveu. Les inquiétudes exagérées de l'abbé Bossuet, sur le jugement du saint Siege, portèrent son oncle à provoquer des mesures d'autorité qui n'auroient jamais dû intervenir dans une controverse de cette nature. Les partisans de Fénélon purent croire que

l'évêque de Meaux mêloit à son zèle pour la saine doctrine, un peu de ressentiment contre la personne de l'archevêque de Cambrai.

Quoi qu'il en soit, Louis XIV céda aux instances de Bossuet et du cardinal de Noailles, appuyées de celles de madame de Maintenon : il expédia un courrier extraordinaire au cardinal

(1) Voyez les tomes xii, xiv et av de l'édition des OEuvres de Bossuet, de dom Déforis.

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