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» Cependant on assure que madame Guyon n'a rien » écrit que pour accréditer cette damnable spiritualité » et pour la faire pratiquer, et que c'est là l'unique » but de ses ouvrages. Otez-en cela, vous dit-on, vous » ötez tout; elle n'a pu penser autre chose. L'abomi» nation évidente de ses écrits rend donc évidemment » sa personne abominable. Je ne puis donc séparer sa » personne d'avec ses écrits.

» Pour moi, j'avoue que je ne comprends rien à la » conduite de M. de Meaux. D'un côté, il s'enflamme » avec indignation, pour peu qu'on révoque en doute >> l'évidence de ce système impie de madame Guyon; » mais de l'autre, il la communie de sa propre main; » il l'autorise dans l'usage continuel des sacremens, et » il lui donne, quand elle part du couvent de Meaux, >> une attestation complète, sans avoir exigé d'elle » aucun acte où elle ait rétracté formellement aucune » erreur. D'où viennent, d'un côté tant de rigueur, » et de l'autre tant de relâchement. Pour moi, si je » croyois ce que croit M. de Meaux, des livres de ma» dame Guyon, et par une conséquence nécessaire de » sa personne même, j'aurois cru, malgré mon amitié » pour elle, être obligé en conscience à lui faire avouer >> et rétracter formellement, à la face de toute l'Eglise, » les erreurs qu'elle auroit évidemment enseignées » dans tous ses écrits.

» Je croirois même que la puissance séculière de» vroit aller plus loin; car, qu'y a-t-il de plus digne » du feu qu'un monstre, qui, sous une apparence de » spiritualité, ne tend qu'à établir et le fanatisme et » l'impiété, qui renverse la loi divine, qui traite d'im» perfections toutes les vertus, qui tourne en épreu» ves et en perfections tous les vices; qui ne laisse ni » subordination, ni règle dans la société des hommes ; » qui, par le principe du secret autorise toutes sortes » d'hypocrisies et de mensonges; enfin, qui ne laisse » aucun remède assuré contre tant de maux ? Toute

religion à part, la seule police suffit pour punir du » dernier supplicé une personne si empestée. S'il est » donc vrai que cette femme ait voulu manifestement » établir ce système damnable, il falloit la brûler, » au lieu de la congédier, comme il est certain que » M. l'évêque de Meaux l'a fait, après lui avoir donné » la communion et une attestation authentique, sans » qu'elle ait rétracté ses erreurs. Pour moi, je ne pour» rois approuver le livre, où M. de Meaux impute à » cette femme un systême si horrible dans toutes ses » parties, sans me diffamer moi - même, et sans lui » faire une injustice irréparable.

» En voici la raison : je l'ai vue souvent; tout le >> monde le sait; je l'ai estimée; je l'ai laissé estimer » par des personnes illustres dont la réputation est » chère à l'Eglise, et qui avoient de la confiance en moi. » Je n'ai pu ni dů ignorer ses écrits, quoique je ne les » aie pas tous examinés à fond dans le temps; du moins » j'en ai su assez pour devoir me défier d'elle, et pour » l'examiner en toute rigueur, je l'ai fait avec plus » d'exactitude que ses ennemis et ses examinateurs » ne le sauroient faire; car elle étoit bien plus libre, » bien plus dans son naturel, bien plus ouverte avec » moi dans des temps où elle n'en avoit rien à crain» dre. Je lui ai fait expliquer souvent ce qu'elle pen> soit sur les matières qu'on agite : je l'ai obligée à » m'expliquer la valeur de chacun des termes de ce » langage mystique, dont elle se servoit dans ses écrits. » J'ai vu clairement en toute occasion qu'elle les en» tendoit dans un sens très-innocent et très-catholique. » J'ai même voulu suivre en détail et sa pratique, et » les conseils qu'elle donnoit aux gens les plus ignorans » et les moins précautionnés. Jamais je n'ai trouvé v aucune trace de ces maximes infernales qu'on lui im» pute. Pourrois - je donc, en conscience, les lui im» puter par mon approbation, et lui donner le dernier » coup pour sa diffamation, après avoir vu de près si » clairement son innocence.

Que les autres, qui ne connoissent que ses écrits, » les prennent dans un sens rigoureux, et les censu» rent, je les laisse faire; je ne défends, ni n'excuse ni » sa personne, ni ses écrits. N'est-ce pas beaucoup faire, » sachant ce que je sais ? Pour moi, je dois, selon la jus» tice, juger du sens de ses écrits par ses sentimens » que je sais à fond, et non pas de ses sentimens par » le sens rigoureux qu'on donne à ses expressions, et > auquel elle n'a jamais pensé. Si je faisois autrement, ► j'acheverois de convaincre le public qu'elle mérite » le feu. Voilà ma règle pour la justice et la vérité.

» Venons à la bienséance ; je l'ai connue; je n'ai pu » ignorer ses écrits ; j'ai dû m'assurer de ses sentimens: » moi prêtre, moi précepteur des princes, moi appli

qué depuis ma jeunesse à une étude continuelle de

>>

» la

» la doctrine, j'ai dû voir ce qui est évident; il faut » donc

que j'aie tout au moins toléré l'évidence de ce >> système impie; ce qui fait horreur, et qui me cou» vre d'une éternelle confusion. Tout notre commerce » n'a donc roulé que sur cette abominable spiritualité, » dont on prétend qu'elle a rempli ses livres, et qui » est l'ame de tous ses discours. En reconnoissant toutes » ces choses par mon approbation , je me rends infini» ment plus coupable que madame Guyon même. Ce » qui paroîtra du premier coup d'æil au lecteur, c'est » qu'on m'aura réduit à souscrire à la diffamation de » mon amie, dont je n'ai pu ignorer le systéme mons» trueux, qui est évident dans ses ouvrages, et évi», dent de mon propre aveu; voilà ma sentence pro» noncée et signée par moi-même, à la tête du livre » de M. de Meaux, où ce systême est étalé dans toutes » ses horreurs. Je soutiens que ce coup de plume, » donné contre ma conscience par une lâche politique, » me rendroit à jamais infâme, et indigne de mon mi» nistère et de ma place.

» Voilà néanmoins ce que les personnes les plus >> sages et les plus affectionnées pour moi, ont souhaité » et préparé de loin. C'est donc pour assurer ma répu» tation, qu'on veut que je signe que mon amie mé» rite évidemment d'être brûlée avec ses écrits pour » une spiritualité exécrable , qui fait l'unique lien de » notre amitié! Mais encore, comment est-ce que je » m'expliquerai là-dessus. Sera - ce librement, selon » mes pensées, et dans un livre où je pourrai parler » avec une pleine étendue? Non : j'aurai l'air d'un

FÉNÉLON. Tom. II.

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» homme muet et confondu; on tiendra ma plume; » on me fera expliquer dans l'ouvrage d'autrui par » une simple approbation; j'avouerai que mon amie » est évidemment un monstre sur la terre, et que

le » venin de ses écrits ne peut

être sorti

que

de son cour; » voilà ce que mes meilleurs amis ont pensé pour mon » honneur. Eh! si mes plus cruels ennemis vouloient » me dresser un piége pour me prendre, n'est-ce pas » là précisément ce qu'ils me devroient demander ?

» On ne manquera pas de dire que je dois aimer » l'Eglise plus que mon amie, et plus que moi-même; » comme s'il s'agissoit de l'Eglise dans une affaire où >> la doctrine est en sûreté, et où il ne s'agit plus que » d'une femme que je veux bien laisser diffamer sans » ressource, pourvu que je n'y prenne aucune part » contre ma conscience.

» Oui, Madame, je brûlerois mon amie de mes » propres mains, et je me brûlerois moi-même avec » joie, plutôt que de laisser l'Eglise en péril. C'est » une pauvre femme captive, accablée de douleurs et » d'opprobres; personne ne la défend, ni ne l'excuse, » et l'on a toujours peur.

» Après tout, lequel est le plus à propos, ou que je » réveille dans le monde le souvenir de ma liaison » passée avec elle, et que je me reconnoisse ou le plus » insensé des hommes

pour
n'avoir

pas vu des infamies » évidentes ou exécrables, pour les avoir du moins » tolérées; ou bien que je garde jusqu'au bout un pro» fond silence sur les écrits et sur la personne

de » dame Guyon, comme un homme qui l'excuse inté

ma

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