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pas de même

et la publication de leurs ouvrages. Il n'en étoit

pour Fénelon; il lui étoit bien plus facile de composer que de faire imprimer; quoique placé dans le voisinage de Paris, il ne pouvoit se servir des imprimeurs de cette ville. Il étoit assez fondé à craindre que Bossuet ne fît servir l'autorité du gouvernement à y apporter des obstacles, ou du moins à y mettre des entraves. Il croyoit peu décent et peu convenable à un évêque de faire imprimer des écrits de religion en Hollande, pays si fameux par la licence de ses presses, et qui fournissoit alors l'Europe de tous les libelles que la haine de la religion et de l'autorité pouvoit inspirer à des esprits séditieux. Les bons flamands, qui exerçoient l'art de l'imprimerie, ne savoient pas assez de latin, comme l'observe Fénélon dans ses lettres, pour qu'on pât se confier à eux pour des ouvrages où la plus légère méprise pouvoit tirer à conséquence, et dénaturer entièrement les idées et les sentimens d'un auteur. On peut dire, en un mot, que la partie mécanique de sa défense lui donnoit plus de peine, et lui coûtoit plus de temps, que la composition même de cette multitude d'ouvrages qu'il opposa à ses adversaires. Il étoit obligé de les faire imprimer à Lyon avec le plus grand mystère , loin de ses regards et de

Lettre de

sa surveillance, « sans avoir même la liberté de

Fénélon à », revoir ses épreuves dans un genre de contro- l'abbé de » verse, où un simple déplacement de points ou Chanterac,

du 15 jan» de virgules pouvoit être traduit en hérésie ». vier 1698.

Fénélon se voyoit encore pressé par l'activité (Manuscr.) que Bossuet mettoit à poursuivre sa condamnation; ce prélat s'étoit persuadé que la lettre si pressante de Louis XIV détermineroit la Cour de Rome à s'écarter en cette occasion de la marche si grave et si mesurée qu'elle s'est toujours prescrite dans le jugement des questions de doctrine. Il écrivoit à son neveu (1): « Il faut faire entendre » que le livre de M. de Cambrai est court, la » matière bien examinée, déjà jugée en la per» sonne de Molinos, du Père Lacombe, de ma» dame Guyon, et qu'ainsi l'on doit être prêt (2). » Les politiques répandent ici ( en France) qu'on » aura (à Rome) de grands ménagemens pour ne

point flétrir un archevêque; je ne les puis croire; » ce seroit tout perdre : plus une erreur si perv nicieuse vient de haut, plus il en faut détruire >> l'autorité ».

Bossuet engagea le Roi à témoigner au nonce une espèce d'impatience de ce que le Pape différoit autant de prononcer. Mais Innocent XII répondit : « Que puisque les trois prélats s'étoient

(1) 21 octobre 1697. (2) 27 octobre 1697.

Lettre de » rendus les dénonciateurs de l'archevêque de l'abbé de Chanterac, 4

» Cambrai, et avoient donné la plus grande pujanvier 1698. » blicité à leurs accusations, il étoit nécessaire en (Manuscr.)

» toute justice et en tout tribunal d'écouter les » réponses de l'accusé ». Louis XIV, toujours juste et modéré, lorsqu'il ne suivoit que son propre mouvement, sentit la justice et la convenance de cette réponse. Il dit au nonce, dans une seconde conversation : « Qu'il ne sollicitoit un jugement » que pour la sûreté des consciences, et qu'il re» cevroit avec soumission la décision de Sa Sain» teté, telle qu'elle croiroit devoir le prononcer ».

L'abbé Bossuet craignant les reproches de son oncle sur les lenteurs qu'il éprouvoit, lui écrivit (1) que les agens de l'archevêque de Cambrai mettoient en jeu tous les ressorts imaginables pour retarder la décision, et suspendre le jugement du saint Siége. Bossuet crut trop facilement son ne

et se hâta de représenter au Roi combien il étoit essentiel à sa gloire et à la tranquillité de l'Eglise, d'accélérer la conclusion de cette grande affaire. Il rédigea un mémoire qu'il fit adopter à Louis XIV, et que ce prince remit au nonce. Ce mémoire (2), où il seroit facile de reconnoître le

veu,

(1) 4 février 1698.

(2) On le trouve au tome xın des OEuvres de Bossuet. (Edit. de Deforis.

cachet

cachet de Bossuet, quand même nous n'en trouverions

pas

l'aveu dans ses lettres, étoit fait pour convaincre le Pape et ses ministres, que le Roi attachoit la plus haute importance au livre de l'archevêque de Cambrai. Louis XIV s'y exprimoit comme s'il eût pu avoir une connoissance théologique de tous les points de cette controverse, et un avis personnel sur ces questions si obscures et si abstraites.

Nous ne voyons pas sur quel fondement l'abbé Bossuet avoit supposé que l'archevêque de Cambrai cherchoit à suspendre ou à éluder le jugement de son livre. Toutes les lettres de Fénélon portent au contraire les témoignages les moins équivoques de son empressement et même de son impatience pour la décision de cette controverse. Il écrivoit à l'abbé de Chanterac (1): « Après » que vous aurez produit toutes mes défenses ; » ne perdez pas un moment pour presser la con» clusion. C'est sur le texte qu'il faut juger, et » non sur des accusations sans fin....; le Pape, » fort âgé, peut mourir; de nouvelles intrigues » peuvent nous traverser.... Si on veut à Rome » temporiser, en nous laissant toujours écrire, » l'affaire s'envenimera de plus en plus, et le scan» dale croîtra toujours. M. de Meaux, à force (1) Le 27 janvier 1698. (Manuscrits.) FÉNÉLON. Tom. II.

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» d'écrire, ne fera point qu'il y ait dans le texte » de mon livre autre chose que ce qu'il y a déjà » attaqué ».

Fénélon ne s'étoit pas dissimulé un moment qu'il achevoit de se perdre à la Cour, et de se faire une ennemie puissante de madame de Maintenon, en s'engageant dans un combat direct avec le cardinal de Noailles. Un nouveau lien alloit unir encore plus étroitement madame de Main tenon avec toute la maison de Noailles. Elle venoit de déclarer (1) le mariage de mademoiselle d'Aubigné, sa nièce, avec le jeune comte d'Ayen, fils aîné du maréchal, et neveu du cardinal de Noailles.

(1) Le 17 mars 1698.

Des manuscrits dont nous avons eu connoissance depuis la première édition de cet ouvrage, nons ont appris que c'étoit Fenelon lui-même qui avoit proposé et engagé le mariage du comte d'Ayen avec mademoiselle d'Aubigné, à la grande satis. faction de la maison de Noailles; que la considération d'un si grand service portoit la maréchale de Noailles à entretenir le cardinal de Noailles son beau-frère, dans le désir de concilier et de terminer l'affaire du livre des Maximes par les voies les plus douces, et en recevant les explications de M. de Cambrai; mais que M. de Meaux, dans une conférence qui eut lieu en présence de madame de Maintenon, entre M. de Paris, M. de Chartres et lui, avoit si fortement représente la nécessité de se déclarer, jusqu'à dire à M. de Paris même qu'il perdoit l'Eglise, et qu'il n'y avoit que ce seul moyen de la sauver, qu'enfin M. de Paris y avoit donné les mains, après que madame de Maintenon: en eût été convaincue elle-même. (Manuscrits.)

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