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INTRODUCTION

Au commencement de cette année, j'étais admis à visiter à Londres la collection d'autographes et de manuscrits de M. Morrisson, un des amateurs les plus intelligents et les mieux servis qui soient en Europe. Entre toutes les merveilles qu'étalait devant moi M. A. W. Thibaudeau, deux volumes me frappèrent d'une façon particulière. L'un, relié en maroquin citron, portait sur un des plats la couleuvre des Colbert, sommée de la couronne de marquis et entourée de colliers des ordres du Roi. Au bord, courait une légère dentelle merveilleusement poussée, interrompue aux angles par la couleuvre héraldique. Au dos, point de titre; entre les nervures seulement, la couleuvre six fois répétée. Le livre était relié en portefeuille. Sur le second plat, une serrure admirablement ciselée et gravée montraitun T surmonté d'une couronne et encore la couleuvre couronnée. A l'intérieur, doublé en une étoffe tissée d'or et de soie bleue, bordée d'un petit galon d'or, une des gardes avait été ménagée en forme de carnet. La partie mobile de la reliure était doublée de maroquin bleu semé de couleuvres et de chardons.

L'autre volume, plus orné peut-être encore et d'un travail plus délicat, avait été habillé d'une reliure à mosaïques gaufrées où, sur le ton général jaune saumon, les bruns verts couverts d'ornements à froid , les rouges chargés de quelques points d'or, faisaient un effet exquis. Le dos de ce second volume portait le mot : « Journal. » Point d'armoiries, sauf sur la serrure, un véritable chef-d'oeuvre de dessin et de gravure. Là, un T et la couleuvre sommée de la couronne. Les gardes,

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comme dans le premier volume, étaient doublées d'étoffe bleue tissée d'or. La partie volante du portefeuille, doublée de maroquin rouge, était couverte d'une très-légère mais continue dentelle d'or dont je n'ai vu l'analogue nulle part, ni comme dessin ni comme exécution. Ces deux volumes sont au point de vue de la reliure surtout le second entre les chefsd’æuvre de l'art du dix-huitième siècle; non point du dix-huitième siècle Pompadour et féminin, mais de celui qui, tout approché encore du grand art de la Renaissance, en a gardé la tradition et conservé, dans une mesure, l'austérité.

Et quand j'ouvris, si préparé que je fusse par ce T et par ces couleuvres héraldiques, quels furent mon étonnement et ma joie en reconnaissant l'écriture de ce grand et honnête homme, Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, pour lequel j'entretins de tout temps une véritable et sincère passion! J'avais dû renoncer à m'occuper de lui, car je ne rencontrais presque que de l'officiel, et j'ai appris à me défier des pièces diplomatiques dont on ne peut contrôler la véracité par des documents plus intimes. La dépêche officielle ment souvent et dissimule toujours. Elle est d'ordinaire le paravent derrière lequel passe inaperçue la lettre particulière dans laquelle on dit la vérité. Faire de l'histoire diplomatique avec des pièces dites officielles, et uniquement avec elles, c'est s'exposer à des erreurs continuelles.

Dans les volumes appartenant à M. Morrisson, ce n'étaient point des dépêches que je rencontrais : c'était un bulletin au jour le jour, un journal de ce qu'avait dit, pensé, écrit Torcy; de ce qu'on avait dit autour de lui au Conseil, de ce qu'on avait discuté, résolu et tenté sous les ordres du Roi Louis XIV, pour le salut de la France, pendant la fin de l'année 1709, l'année 1710 tout entière et les quatre premiers mois de 1711'. Au point de vue historique, ce document avait une

'Le premier volume, maroquin citron, petit in-ho entièrement autographe, comprend : 71 pages pour novembre et décembre 1709, 246 pages pour l'année

valeur hors ligne. Nul parmi les mémorialistes de la fin du règne de Louis XIV n'avait accès dans le Conseil d'État. On ne connait de journal, ni des Pontchartrain, ni de Voysin, ni de Beauvilliers, ni de Desmaretz. Les Mémoires qu'a écrits M. de Torcy sur les négociations de Gertruydenberg et d'Utrecht traitent de l'extérieur, des rapports des plénipotentiaires de France avec les députés des États Généraux, ne parlent que rarement et brièvement des avis du Conseil. D'ailleurs, pour la période où les négociations sont suspendues, ils se taisent. Publier ce journal, c'était apporter dans le grand débat toujours ouvert sur la guerre de la succession d'Espagne le témoignage de l'homme le mieux instruit, le plus sincère, le plus droit, le plus éclairé et le plus généreusement patriote qui fût peut-être en France à cette époque.

Je dois cette faveur, dont je suis profondément reconnaissant, à la générosité de M. Morrisson et à la gracieuse entremise de M. W. Thibaudeau.

Ces trois années, si importantes qu'elles aient été dans la carrière du marquis de Torcy, ne forment qu'une période fort courte d'un ministère qui dura plus de vingt ans, d'une vie qui dura quatre-vingts ans. Sommes-nous destinés à voir apparaitre d'autres fragments de ce journal? En existe-t-il même? Je crois pouvoir affirmer que le journal se termine réellement au 29 mai 1711, à la page 69 du second volume manuscrit, car en suite, occupant le reste du volume, se trouve recopiée, d'une écriture très-fine et qui n'est point celle de M. de Torcy, la Relation des causes de la guerre commencée en l'année 1701 et de la paix signée à Ulrecht en l'année 1713, ce qui est le titre véritable de l'ouvrage publié à Amsterdam en 1756, à la Haye

1710, 35 pages pour janvier et février 1711. Le tome II, maroquin à mosaïques, comprend 3 feuillets non paginés, 69 pages numérotées, autographes, 1 feuillet blanc, 223 feuillets non autographes, 34 feuillets blancs.

L'écriture toujours très-lisible est tantôt plus, tantôt moins fine selon la gravité des événements et la quantité de matière. Les abréviations sont trèsfréquentes.

a.

***

en 1757, à Londres en 1758, sous le titre de : Mémoires de M. de pour servir à l'histoire des négociations depuis le traité de pair de Ryswick jusqu'à la paix d'Utrecht. Mais pour la partie antérieure à novembre 1709, il convient d'être beaucoup moins affirmatif. En effet, le premier volume commence sans titre, sans préambule, sans explication, au 6 novembre 1709. Les abréviations sont continuelles, non-seulement pour les mots d'un usage fréquent, mais pour un grand nombre de noms propres. C'est là la suite d'un récit antérieur. Il arrivera peut-être à quelque chercheur heureux une bonne fortune analogue à celle qui m'est advenue.

J'ai copié ce manuscrit et je le publie tel qu'il est, sauf les abréviations que j'ai suppléées. J'ai été amené à substituer, à cause de ces abréviations mêmes, l'orthographe moderne à l'orthographe employée par M. de Torcy. La valeur du document est à mon avis historique et non linguistique. J'ai restreint autant que possible et resserré les notes, ne donnant qu'une brève indication sur les personnages et précisant seulement par quelques mots les affaires que M. de Torcy n'avait nul besoin de s'expliquer à lui-même. J'ai néanmoins indiqué quelques références aux dépêches du temps, conservées au Dépôt des Affaires étrangères. Il n'était point inutile de

prouver l'entière bonne foi et l'absolue véracité de mon auteur'.

Ceci n'est qu'une publication de pièces. Les documents que j'ai recueillis dès à présent, et dont celui-ci est un des plus importants, me permettront peut-être d’écrire plus tard la vie de M. de Torcy, mais son Journal avait à mes yeux une trop grande importance pour que je ne m'empressasse point de profiter de la bienveillance de M. Morrisson pour le rendre à mon pays.

Ce n'est que pour éviter au lecteur l'ennui de recourir à des précis historiques ou à des dictionnaires biographiques, que

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"C'est au même dépôt que j'ai retrouvé un document qui, indiqué dans le journal, le complétait utilement.

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