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j'ai résumé brièvement les principaux événements de la vie de M. de Torcy et fixé par quelques dates les points les plus saillants de ses négociations. J'ai recueilli au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale la plupart des éléments de cette introduction; grâce à l'extréme obligeance et aux particulières bontés de M. le marquis de Colbert-Chabanais et de M. le comte de Colbert-Laplace, j'ai complété ces renseignements à l'aide des documents conservés dans les archives du château de Mailloc. Messieurs de Colbert voudront bien permettre que je leur témoigne ici toute ma reconnaissance.

I

La famille Colbert a tenu dans l'État et le gouvernement au dix-septième siècle une place considérable. Sitôt que JeanBaptiste Colbert, celui que l'histoire nomme à bon droit le Grand, arriva par Mazarin à la faveur de Louis XIV, il appela près de lui ses frères et ses cousins, les mit dans les emplois, les constitua dans les charges, et, avec eux tous, établit, d'une façon qui semblait indestructible, la fortune de la famille. Chacun des Colbert servait à l'édifice, en était une pierre. Qu'ils entrassent dans le militaire, dans le clergé ou dans la robe, peu importait : quelle que fût la carrière adoptée, ils arrivaient vite aux fonctions les plus hautes, et bientôt le Conseil du Roi ne fut plus composé en quelque sorte que de Colbert ou d'alliés des Colbert; dans l'armée, ils eurent les meilleurs régiments; dans l'Église, les plus grosses abbayes et les plus riches évêchés; dans la robe, les plus hautes charges. Qu'on prenne les dignités accumulées, et l'on verra quelle puissance elles donnent, quelle somme de grandeur elles représentent.

Voici le grand Colbert : son fils ainé est ministre de la Marine, son second fils est bailli de Malte et colonel du régiment de Champagne. Le troisième est archevêque de Rouen,

а

le quatrième est lieutenant général, le cinquième est intendant de la Bibliothèque du Roi et abbé de Bonport, puis capitaine lieutenant des gendarmes flamands. Colbert a trois filles : elles épousent trois ducs : Chevreuse, Beauvilliers, Mortemart. Mais c'est là sa ligne directe ; il a dû pour ses enfants prélever le meilleur grain. Certes, il l'a fait; mais pourtant, chez les cousins Colbert du Terron, il y a une intendance de marine, une présidence de Parlement, l'évêché d'Auxerre, une grande croix de Saint-Louis; chez les Saint-Pouanges ', la charge de premier maître d'hôtel de la Reine mère, celle de surintendant des bâtiments du Roi, celle de secrétaire des commandements de la Reine, celle de grand trésorier des ordres, l'archevêché de Toulouse et l'évéché de Mâcon; il ne faut pas parler des conseillers d'État, des maîtres des requétes, des maîtres des comptes, des conseillers au Parlement; chacun des Villacerf quelqu'une de ces charges. Tout le monde est employé, tout le monde, petit ou grand, concourt à la grandeur de la maison en faisant sa propre

fortune. Jean-Baptiste Colbert n'a eu garde d'oublier ses frères. L'un, Édouard, est comte de Maulevrier, capitaine aux gardes, lieutenant général et chevalier des ordres du Roi ; ses fils sont lieutenants généraux et colonels du régiment de Navarre. L'autre, Charles Colbert, est conseiller au Parlement, maitre des requétes, député pour l'exécution des ordres du Roi dans les provinces de Bretagne, Touraine, Anjou et Maine. Il épouse le 2 janvier 1664 Françoise Béraud, fille de Joachin Béraud, bourgeois de Lyon, qui, après s'être enrichi dans la fabrique des liards, devint garde des rôles des offices de France et acheta la seigneurie de Croissy en Brie ?. De ce mariage naît à

! C'est des Saint-Pouanges que descendent les représentants actuels du nom de Colbert. La fortune des Saint-Pouanges venait en partie de l'alliance de JeanBaptiste, seigneur de Saint-Pouanges et de Villacerf, avec Claude Le Tellier, sæur du chancelier. Ils s'étaient peu rattachés aux Colbert.

. Le 17 février 1654, de Me Anthoine Fouquet, sieur de Marcilly, conseiller au Parlement. Elle fut érigée en marquisat en faveur de Charles Colbert par lettres patentes données à Saint-Germain au mois de juillet 1676.

Paris, le 14 septembre 1665, un fils qui, tenu sur les fonts baptismaux par son oncle, le grand Colbert, reçoit de lui les prénoms de Jean-Baptiste. C'est le futur marquis de Torcy.

La plupart des Colbert, les descendants du grand ministre particulièrement, sont par leurs alliances et leurs charges entrés à la Cour. Peu à peu, ils se sont introduits dans ce qu'on nomme la grande noblesse, celle qui dédaigne la robe et considère comme une déchéance les secrétaireries d'État. Ils sont devenus d'épée, et certes, ils font bien dans les régiments qu'ils commandent, ils tiennent bien leurs places de courtisans, mais ils ont perdu l'accent d'origine et le trait de nature. Ils ne sont plus Colbert, et ce n'est pas à eux qu'il faudrait parler comme d'une gloire de cette élévation qu'ils doivent à un homme de génie. Ils remontent bien plus haut à présent que ce Colbert qui tenait à Reims le magasin de draps à l'enseigne du Long vêtu. Ils viennent d'Écosse, le Roi d'Angleterre l'a déclaré (1" mai 1687), la ville d'Inverness l'a attesté, et Ceorges Gothbert, baron de Castlehill, l'a reconnu. Ils ont eu de grandes alliances dans des temps très-anciens. Ils sont gentilshommes, et cela les oblige.

La Cour les entraîne et les emmène. Plus de travail, plus d'écritures, plus rien de ce qui sent le bourgeois et le robin. Si Seignelay consent encore à être secrétaire d'État, c'est en grand seigneur qu'il remplit sa charge. Il lui faut la vie de plaisir en même temps que la vie de travail. Il lui faut des honneurs, tous les honneurs; et le fils de Seignelay et d'une Matignon, ce marquis de Lonré qui a épousé une princesse de Purstemberg, que peut-il étre, sinon d'épée ? Ainsi, même ce grand ministère de la marine, créé, on peut le dire, par JeanBaptiste Colbert, va à d'autres. Fils, petits-fils, frères, neveux, petits-neveux, l'air de la cour, le vent de vanité a soufflé sur eux tous : ce vent qui fait germer les dettes, qui tue dans les cerveaux l'activité, qui ne laisse que le courage de se battre et de

mourir!

Un rameau a résisté plus que les autres à ce vertige de grandeurs, a tenu deux générations, et cela grâce aux femmes. Ce rameau est resté Colbert : c'est-à-dire tout de travail et médiocrement de cour : c'est celui de Charles Colbert de Croissy. Croissy a eu de grandes charges : il a été ambassadeur, plénipotentiaire, ministre et secrétaire d'État, mais dans ses fonctions il ne s'est point enrichi. La grosse dot que sa femme lui a apportée a coulé presque entière dans la représentation du Roi à l'extérieur. Plus de sept cent mille livres sur quinze cents qui faisaient cette fortune y passèrent : donc peu d'argent. Puis cette femme sut être une vraie mère. Les grandeurs du père ne furent point pour éblouir les enfants. Pendant

que

Charles Colbert de Croissy allait en Angleterre en 1668, comme ambassadeur du Roi, ses fils restaient auprès du grand-père, le vieux Béraud, homme cultivé, qui aimait les lettres et prenait plaisir à y instruire ses petits-enfants. A huit ans, Torcy savait

У déjà assez de latin pour écrire en cette langue, et lorsqu'il fut rejoindre son père en Angleterre, c'est en latin qu'il correspondit avec M. Béraud. Lorsque, en 1674, M. de Croissy partit pour le congrès de Nimègue, il mit en pension, au collége de la Marche, ses fils, Jean-Baptiste,appelé déjà M. de Torcy,et Charles Joachim, destiné à l'Église. C'était rue de la Montagne-SainteGeneviève, un des plus vieux colléges de Paris', un college de médiocre extérieur et de médiocre pension, point en faveur auprès des grands et peu fréquenté par les gens de noblesse. . M. de Torcy n'en fit point pour cela de moins bonnes études. Il y acquit cette connaissance profonde des langues latine et française qui se remarque dans tout ce qu'il a écrit. Il y lut prodigieusement, s'attachant de préférence aux livres d'histoire, montrant de bonne heure une maturité d'esprit excep

· Madame d'Ancezune l'affirmé, et il la faut croire. Pourtant, dans la liste des acteurs récitant à la tragédie-ballet donnée le 5 août 1677 au college des Jésuites, je trouve un Jean-Baptiste Colbert de Paris. (E. Boysse, le Théâtre des Jésuites, Paris, 1880. In-12.)

tionnelle. En 1679, M. de Croissy fut nommé par le Roi secrétaire d'état des Affaires étrangères, en remplacement de M. de Pomponne. Il revint en hâte de Nimègue assez à temps pour voir son fils soutenir brillamment sa thèse de philosophie. La thèse soigneusement imprimée était dédiée au Roi et avait pour frontispice un dessin de M. Lebrun. Ce fut une occasion de présenter à Louis XIV le jeune Torcy et ses quatorze ans. Le Roi fut fort obligeant : il dit à M. de Croissy : « La figure m'en plaît.

A seize ans, Torcy avait terminé ses exercices '; son père le prit dans ses bureaux et, pour le former, lui donna à lire les anciennes dépêches. En 1683, il l'emmena avec lui au voyage de la cour en Franche-Comté. Madame de Croissy accompagnait son mari, et il paraît que, pour le jeune homme, le voyage ne fut pas tout plaisir. Il était « encore comme un petit garçon, essuyant pendant la route toutes les corrections qu'on a coutume de faire aux enfants sur sa façon de se tenir, sur celle de parler plus ou moins ». C'était, dit madame d'Ancezune dans un court récit qu'elle a laissé de la vie de M. de Torcy son père, par le désir extréme que ses père et mère avaient de le rendre parfait de bonne heure, dans un temps où l'on peut dire qu'on y était plus difficile à contenter »

mais ce voyage qui ne fut qu'une longue remontrance ne fut guère amusant.

Torcy allait heureusement se dédommager. Le 12 septembre 1683, Don Alphonse, roi de Portugal, vint à mourir : M. de Croissy proposa son fils pour complimenter le nouveau Roi. Louis XIV l'agréa, et Torcy partit au commencement de 1684. Il n'avait pas dix-neuf ans. Il faudrait conter par le menu chacune des démarches de ce jeune homme pour montrer à quel point son esprit sagace avait su profiter des enseignements qu'il avait reçus. Il est en mars à Lisbonne, où il est reçu avec

»,

'Le 29 septembre 1683, Jean-Baptiste Colbert, fils ainé du marquis de Croissy, obtint une dispense d'âge afin que « nonobstant qu'il n'ait fait les années d'études et satisfait aux conditions portées par l'édit du mois d'avril 1679, il puisse obtenir les degrés de bachelier et de licencié, et soit admis au serment d'avocat ». (Arch. de Mailloc.)

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