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j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté : je la supplie de vouloir bien la garder et de me permettre de la lui demander à mon retour.

Votre Majesté verra dans cette pièce que M. de Metternich avait promis aux Prussiens non pas, comme il me l'avait assuré, une portion de la Saxe, mais la Saxe tout entière, promesse qu'il avait heureusement subordonnée à une condition dont l'inaccomplissement la rend nulle. Votre Majesté verra encore par cette note que II. de Metternich abandonne Luxembourg aux Prussiens, après m'avoir assuré à diverses reprises qu'il ne leur serait pas donné. Cette même note révèle encore le projet dès longtemps formé de placer l'Allemagne sous ce qu'on appelle l'influence, et ce qui serait réellement la domination, absolue et exclusive, de l'Autriche et de la Prusse.

Maintenant, M. de Metternich proteste qu'il n'abandonnera point la Saxe. Quant à la Pologne, il m'a fait entendre qu'il céderait beaucoup, ce qui signifie qu'il cédera tout, si l'Empereur Alexandre ne se désiste de rien.

J'étais encore avec lui quand on lui a apporté l'état de l'armée autrichienne; il me l'a fait voir. La force actuelle de cette armée consiste en trois cent soixante-quatorze mille hommes, dont cinquante-deux mille de cavalerie, et huit cents pièces de canon. C'est avec ces forces qu'il croit que la Monarchie autrichienne n'a point de meilleur parti à prendre que de tout souffrir et de se résigner à tout. Votre Majesté voudra bien remarquer que le nombre des troupes est l'effectif de l'armée.

Je ne fermerai la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à

Votre Majesté qu'au retour d'une conférence à laquelle je vais me rendre ce matin.

Je sors de la conférence : je m'y suis trouvé avec M. de Nesselrode, M. de Metternich et lord Castlereagh; on a fait entrer M. de Saint-Marsan, à qui l'on avait donné rendezvous. Il n'a été question que de la réunion du pays

de Gênes au Piémont. Une espèce de pouvoir donné par

le Gouvernement provisoire de Gênes, fabriqué il y a quelques mois par lord William Bentinck, a fait naître quelques difficultés. Elles seront levées en établissant que Gênes est un pays vacant. Il a été convenu que les huit puissances se réuniraient demain pour en faire la déclaration, et pour donner à M. de Brignole, député de Gênes, copie du protocole dans lequel cette déclaration sera contenue; il ne restera plus à déterminer que le mode de réunion. J'ai profité de la conférence d'aujourd'hui pour parler de la succession de Sardaigne. M. de Saint-Marsan, que j'avais prévenu, avait reçu

de sa Cour des instructions conformes au droit de la Maison de Carignan; j'ai proposé un mode de rédaction qui les reconnaît; M. de Saint-Marsan l'a adoplé et soutenu, et j'ai tout lieu de croire qu'il sera admis.

Les conférences pour les affaires de Suisse ne tarderont point à commencer.

Je suis, etc.

Vienne, 12 novembre 1814.

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Mon Cousin, j'ai reçu votre n° 10, et j'attends avec impatience les importants détails ultérieurs que vous m'annoncez.

Je saisis avidement l'espoir que vous me donnez pour la Saxe, et je crois pouvoir m'y livrer avec quelque confiance, du moment que le prince de Metternich parle, non d'après lui-même, mais d'après l'avis d'un conseil. J'aimerais sûrement bien mieux que ce Royaume restât entier; mais je crois que son malheureux Roi devra encore s'estimer heureux si on lui en sauve les deux tiers ou les trois quarts.

Quant à l'échange proposé, je n'aime pas, en général, à céder du mien; je répugne encore plus à dépouiller autrui, et après tout, les droits du prince-évêque de Bàle', moins importants sans doute au repos de l'Europe, ne sont pas moins sacrés que ceux du Roi de Saxe. Si cependant

L'évêché de Bale, principauté ecclésiastique de l'Empire germanique jusqu'en 1801, avait été incorporé à la France. Il allait être partagé entre les cantons de Båle et de Berne.

la spoliation du premier de ces princes est inévitable, mů par

la double considération de conserver au Roi de Sardaigne une portion de ses États, et de rendre un grand service au canton de Berne, je consentirai à l'échange, et je vous envoie une autorisation ad hoc, dont vous ferez usage aux cinq conditions suivantes, dont la première n'est qu’une règle de conduite pour vous : 1° impossibilité de sauver la principauté de Bale ; 2o garantie au Roi de Sardaigne de ce qui lui reste de la Savoie'; 3° restitution au canton de Berne de sa partie de l'Argovie ? ; — 4° libre exercice de la religion catholique dans la portion du pays de Gex cédée au canton de Genève ? ; — 5° libre navigation pour

la France sur le lac de Genève. A ce prix, vous pouvez signer l'échange. Sur quoi, etc.

1 Le traité du 30 mai 1814 avait laissé Chambéry et Annecy à la France (elle les perdit par le traité du 20 novembre 1815); de plus, le canton de Genève allait recevoir plusieurs communes de la Savoie, au sud et à l'est de la ville.

Quatre villes libres : Aarau, Brugg, Lenzbourg, Zofingen, sous la souveraineté de Berne; on sait que l'on constitua un canton d'Argovie.

3 La partie du pays de Gex baignée par le Léman, chef-lieu Versoix.

N° 12.

Vienne, 17 novembre 1814.

SIRE,

Avant que l'Empereur Alexandre eût ramené la Prusse à lui, les personnes de sa confiance lui ayant conseillé de se tourner du côté de la France, de s'entendre avec elle, et de me voir, il avait répondu qu'il me verrait volontiers, et que désormais, pour lui faire demander une audience, il fallait que je m'adressasse, non au comte de Nesselrode, mais au prince Wolkonsky, son premier aide de camp. Je dis à la personne par laquelle l'avis m'en fut donné, que si je faisais demander une audience à l'Empereur, les Autrichiens et les Anglais ne pourraient pas l'ignorer, qu'ils en prendraient de l'ombrage et bâtiraient là-dessus toute sorte de conjectures, et qu'en la faisant demander par la voie inusitée d'un aide de camp, je donnerais à mes relations avec l'Empereur un air d'intrigue qui ne pouvait convenir ni à l'un ni à l'autre. A quelques jours de là, comme il demandait pourquoi il ne m'avait pas vu, on lui fit connaitre mes motifs, et il les approuva, en ajoutant: «Ce sera donc moi qui l'attaquerai le premier. » Ayant souvent l'occasion de me trouver avec lui dans de grandes réunions, je m'étais

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