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Ainsi, l'Autriche privée de notre appui n'aurait d'autre ressource que de prolonger indéfiniment le Congrès ou de le dissoudre, ce qui ouvrirait la porte aux révolutions, ou de céder et de consentir à des choses que Votre Majesté est résolue à ne jamais sanctionner.

Dans ce cas, il ne resterait aux ministres de Votre Majesté qu'à se retirer du Congrès en renonçant à rien obtenir de ce qu'Elle désire le plus. Cependant, l'état de choses qui se trouverait établi en Europe pourrait rendre inévitable dans très-peu d'années la guerre que l'on aurait voulu éviter ; et l'on pourrait alors se trouver dans une situation où l'on aurait moins de moyens de la faire.

Je crois non-seulement possible, mais encore probable, que si la réponse de l'Empereur de Russie ôle toute espérance de le voir céder à la persuasion, le prince de Metternich me demandera si et jusqu'à quel point l'Autriche peut compter sur notre coopération.

Les instructions qui nous ont été données par Votre lajesté portent que la domination de la Russie sur toute la Pologne menacerait' l'Europe d’un danger si grand, que s'il ne pouvait être écarté que par la force des armes, il ne faudrait pas balancer un seul moment à les prendre, ce qui semblerait m'autoriser à promettre en général pour ce cas les secours de Votre Majesté.

Mais pour répondre d'une manière positive à une de

1. Il (M. de Talleyrand) s'effrayait de l'importance que la Russie pouvait prendre en Europe; il opinait sans cesse pour qu'on fondât une puissance indépendante entre nous et les Russes, et il favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. « C'est le royaume de Pologne,

mande précise, pour promettre des secours déterminés, j'ai besoin d'une autorisation et d'instructions spéciales. J'ose supplier Votre Majesté de vouloir bien me les donner, et d'être persuadée que je n'en ferai usage que dans le cas d'une évidente et extrême nécessité. Mais je persiste à croire

que le cas que je prévois ne se présentera pas. Toutefois, pour être préparé à tout, je désirerais que Votre Majesté daignât m'honorer le plus promptement possible de ses ordres.

Depuis la déclaration que j'ai eu l'honneur d'envoyer à Votre Majesté, les ministres des huit puissances ne se sont point réunis.

Un comité', composé d'un ministre d'Autriche, d'un Prussien et des ministres de Bavière, de Wurtemberg et de Hanovre, travaille à la constitution fédérale de l'Allemagne; ils ont déjà tenu une conférence. On doute que, vu la diversité des intérêts de ceux qu'ils représentent, et de leurs propres caractères, ils parviennent à s'accorder.

Je suis, etc.

Vienne, 17 octobre 1814.

« disait-il toujours, qu'il faut créer. Voilà le boulevard de notre indépen« dance; mais il ne faut pas le faire à demi. ,

(Mémoires de madame de Rémusal, t. III, p. 90.) 1 Pour l'Autriche, le prince de Metternich et le baron de Wessenberg; pour la Prusse, le prince de Hardenberg, le baron de Humboldt; pour la Bavière, le prince de Wrède; pour le Hanovre, le comte de Münster, le comte de Hardenberg; pour le Wurtemberg, le baron de Linden. Le célèbre publiciste et professeur à Gættingen, M. de Martens, y tenait la plume en qualité de secrétaire général.

IX

N.

Vienne, 19 octobre 1814.

SIRE,

M. de Labrador, pour avoir été de la même opinion que moi dans les conférences auxquelles nous avons été l'un et l'autre appelés, et peut-être aussi pour être venu assez souvent chez moi, où lord Castlereagh l'a trouvé une fois, a essuyé les plus vifs reproches de la part des ministres des quatre Cours; on l'a traité de transfuge, d'homme qui se séparait de ceux auxquels l'Espagne était redevable de sa délivrance, et ce qui est digne de remarque, M. de Metternich est celui qui a montré sur ce point le plus de chaleur. W. de Labrador n'en a pas pour cela changé d'opinion, mais il s'est cru obligé de rendre les visites qu'il me fait plus rares. On peut juger par là jusqu'à quel point les ministres moins indépendants par leur position ou leur caractère personnel sont ou peuvent se croire libres d'avoir des rapports suivis avec la légation de votre Majesté'.

1. Le Roi de Bavière a demandé à M. de Labrador s'il voyait quelquefois le prince de Talleyrand. L'ambassadeur d'Espagne a dit que oui. « Je je voudrais bien aussi, dit le Roi, mais je n'ose pas. »

(Lettre de Talleyrand à Jaucourt, 28 octobre 1814.)

Les cinq ministres qui ont été réunis pour s'occuper du projet de constitution fédérale ont été requis de donner leur parole d'honneur de ne communiquer à qui que ce soit les propositions qui leur seraient faites. C'est surtout contre la légation de France que cette précaution, assez inutile, a été prise : n'ayant pu lui faire accepter dans les négociations le rôle qu'on a essayé de lui faire prendre, on veut l'isoler. Cependant, à travers les ténèbres dont on veut l'environner et que l'on s'efforce, à mesure que le temps avance, de rendre plus épaisses, un rayon de lumière a paru : peut-être tenons-nous le fil qui peut nous faire pénétrer dans le labyrinthe d'intrigues où l'on avait espéré d'abord de nous égarer. Voici ce que nous avons appris d'un homme que sa position met éminemment en mesure d'être bien informé :

Les quatre Cours n'ont point cessé d'être alliées, en ce sens que les sentiments avec lesquels elles ont fait la guerre lui ont survécu, et que l'esprit avec lequel elles ont combattu est le même qu'elles portent dans les arrangements de l'Europe.

Leur projet était de faire ces arrangements seuls; puis elles ont senti que l'unique moyen de les faire considérer comme légitimes était de les faire revêtir d'une apparente sanction. Voilà pourquoi le Congrès a été convoqué. Elles auraient désiré d'en exclure la France, mais elles ne le pouraient pas après l'heureux changement qui s'y était opéré, et, sous ce rapport, ce changement les a contrariées. Cependant, elles se sont flattées que la France, longtemps et uniquement occupée de ses embarras intérieurs, n'inter

viendrait au Congrès que pour la forme. Voyant qu'elle s'y présentait avec des principes qu'elles ne pourraient pas combattre et qu'elles ne voulaient pas suivre, elles ont pris le parti de l'écarter de fait sans l'exclure et de concentrer tout entre leurs mains, pour marcher sans obstacle à l'exécution de leur plan. Ce plan n'est au fond que celui de l'Angleterre'. C'est elle qui est l'âme de tout; son peu de zèle

pour les principes ne doit point surprendre; ses principes sont son intérêt; son but est simple : elle veut conserver sa prépondérance maritime, et avec cette prépondérance le commerce du monde; pour cela elle a besoin que la marine française ne lui devienne jamais redoutable, ni combinée avec d'autres, ni seule ; déjà elle a pris soin d'isoler la France des autres puissances maritimes par les engagements qu'elle leur a fait prendre : le rétablissement de la Maison de Bourbon lui ayant fait craindre le renouvellement du pacte de famille, elle s'est hâtée de conclure avec l'Espagne le traité du 5 juillet ’, lequel porte que ce pacte ne sera jamais renouvelé; il lui reste de placer la France, comme puissance continentale, dans une situation qui ne lui permettra de vouer qu'une petite partie de ses forces au service de mer; dans cette vue, elle veut unir étroitement l'Autriche et la Prusse, en rendant celle-ci aussi

1. Je trouvai lord Castlereagh médiocrement initié à la situation du continent, plein de droiture, étranger à toute prévention et à tout préjugé, aussi juste que bienveillant. Je ne tardai pas à me convaincre que ses idées sur la reconstitution de la France dans un sens conforme aux intérêts généraux de l'Europe ne diffèrent en aucun point des miennes. »

(Mémoires du prince de Metternich, t. I, p. 181.) 2 Voir d'ANGEBERG, Congrés de Vienne, p. 203.

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