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bonnes, m'ont paru moins éloignées de le devenir '; et peutêtre la réponse qu'il attend de l'Empereur Alexandre contribuera-t-elle à les améliorer.

Hier matin, j'ai reçu de M. de Metternich un billet qui m’invitait à une conférence pour le soir à huit heures; je ne fatiguerai point Votre Majesté des détails de cette conférence, qui a été abondante en paroles et vide de choses. Ces détails se trouvent dans ma lettre au Département. Le résultat a été que l'on a formé une commission de vérification composée de trois membres nommés

par

le sort; que les pouvoirs leur seront envoyés pour être vérifiés, et qu'après la vérification on devra réunir le Congrès. Ce soir, une nouvelle conférence a eu lieu. On y a lu et arrêté le projet de déclaration relatif à la vérification des pouvoirs. Cette déclaration sera publiée demain, et j'en envoie ce soir la copie dans une dépêche au Département. J'ai cru que Votre Majesté préférerait que tout ce qui est pièce fùt toujours joint à la lettre que j'adresse à M. de Jaucourt, afin

que le Département en ait et en conserve la suite. Telle est depuis huit mois la situation de la France, que dès qu'elle a atteint un but, elle en a devant elle un autre qu'une égale nécessité la presse d'atteindre, le plus souvent sans qu'elle ait à choisir entre plusieurs moyens d'y arriver. A peine eut-on renversé l'oppresseur et mis en liberté

1 Le 3 janvier, M. de Talleyrand pourra écrire au Département : « L'ambassade anglaise au Congrès, qui dans l'origine avait embrassé un système dont nous n'avions pas à nous louer, en a changé entièrement, et marche anjourd'hui dans le même sens que nous. »

d'éclater les veux qui, dans le secret des cæurs, rappelaient dès longtemps et de toutes parts Votre Majesté dans le sein de ses États, qu'il fallut pourvoir à ce qu'Elle pût trouver désarmée, au moment de son arrivée, la France couverte de cinq cent mille étrangers, ce qu'on ne pouvait obtenir qu'en faisant à tout prix cesser les hostilités par un armistice. Ensuite, pour débarrasser immédiatement le Royaume des armées qui en dévoraient la substance, il fallut tendre uniquement à la prompte conclusion de la paix. Votre Majesté semblait ne plus avoir qu'à jouir de l'amour de ses peuples et du fruit de sa propre sagesse, quand un nouveau but s'est offert à sa constance et à ses efforts, celui de sauver, s'il se peut, l'Europe des périls dont la menacent l'ambition et les passions de quelques puissances, et l'aveuglement ou la pusillanimité de quelques autres. Les difficultés de l'entreprise ne m'en ont jamais fait regarder le succès comme entièrement impossible; la lettre dont Votre Majesté a bien voulu m'honorer, en date du 21 octobre, en rehausse en moi l'espérance, en même temps que les témoignages de satisfaction qu'Elle daigne accorder à mon zèle me donnent un nouveau courage.

Je suis, etc.

Vienne, 31 octobre 1814.

XV

No 10.

Vienne, 6 novembre 1814.

SIRE,

M. le comte de Noailles, arrivé ici mercredi matin, 2 novembre, m'a apporté le supplément d'instructions que Votre Majesté a bien voulu me faire adresser'. Les résolutions de Votre Majesté sont maintenant connues du Cabinet autrichien, de l'Empereur d'Autriche lui-même et de la Bavière. J'ai cru plus utile de n'en point parler encore à lord Castlereagh, toujours prompt à s'alarmer d'une intervention de la France, et je n'en ai pas parlé au comte de Munster, qui, à peine sorti des mains de ses médecins, fait les préparatifs de son mariage avec la comtesse de la Lippe, sæur du Prince régnant de Buckebourg.

M. le comte de Noailles a pu, dès le jour de son arrivée, assister à une conférence qui a fini sans résultat; il s'agissait d'examiner si, la vérification des pouvoirs une fois terminée, on nommerait des commissions pour préparer

1. Les instructions supplémentaires du Roi apportées par M. de Noailles avaient mis les plénipotentiaires dans la possibilité de faire des insinuations sur la part active que la France prendrait pour arrêter un équilibre réel et durable, et pour empêcher que la Russie ne s'empare du grand-duché de Varsovie et la Prusse de la Saxe." (Lettre des plénipotentiaires au Département.)

les travaux; combien on en nommerait, comment et par qui elles seraient nommées. M. de Metternich a fait un long discours pour établir que le nom de commission ne pouvait pas convenir, parce qu'il supposait une délégation de pouvoirs, laquelle supposait à son tour une assemblée délibérante, ce que le Congrès ne pouvait pas être. Il a proposé diverses expressions à la place de celle dont il ne voulait pas, et n'étant lui-même satisfait d'aucune, il a conclu qu'il en faudrait chercher une autre dans la prochaine conférence, qui n'a point encore eu lieu. Ces scrupules sur le nom de commission étaient sans doute étranges et surtout bien tardiss après que l'on n'avait pas fait difficulté de le donner aux trois ministres chargés de vérifier les pouvoirs, et aux cinq qui préparent l'organisation politique de l'Allemagne. Mais si j'avais pu croire que M. de Metternich avait une autre intention que de chercher un prétexte pour gagner du temps, j'en aurais été détrompé par lui-même.

Après la conférence, il me proposa d'entrer dans son cabinet, et me dit que lord Castlereagh et lui étaient décidés à ne point souffrir que la Russie dépassât la ligne de la Vistule; qu'ils travaillaient à engager la Prusse à faire cause commune avec eux sur cette question, et qu'ils espéraient y réussir; il me conjura de leur en laisser le temps et de ne pas les presser. Je voulus savoir à quelles conditions ils se flattaient d'obtenir le concours de la Prusse. Il me répondit que c'était en lui promettant une portion de la Saxe, c'està-dire quatre à cinq cent mille âmes de ce pays, et particulièrement la place et le cercle de Wittemberg, qui peuvent être considérés comme nécessaires pour couvrir Berlin; de

sorte que le Royaume de Saxe conserverait encore de quinze à seize cent mille âmes, Torgau, Kænigstein , et le cours de l'Elbe, depuis le cercle de Wittemberg jusqu'à la Bohême.

J'ai su que dans un conseil d'État présidé par l’Empereur lui-même et composé de MM. de Stadion, du prince de Schwarzenberg et de Metternich, ainsi

que

du comte Zichy et du général Duka, il a été établi en principe que la question de la Saxe était encore d'un plus grand intérêt pour l'Autriche

que

celle même de la Pologne, et qu'il allait du salut de la Monarchie de ne point laisser tomber entre les mains de la Prusse les défilés de la Thuringe et de la Saale. (J'entre dans plus de détails sur cet objet dans ma lettre de ce jour adressée au Département. )

Cette circonstance m'a fait prendre un peu plus de confiance dans ce que m'avait dit sur ce sujet M. de Melternich que je ne le fais ordinairement. Si l'on parvient à conserver le Royaume avec les quatre cinquièmes ou les trois quarts de sa population actuelle et ses principales places et positions militaires, nous aurons beaucoup fait pour la justice, beaucoup pour l'utilité, et beaucoup aussi pour la gloire de Votre Majesté.

L'Empereur de Russie a répondu au Mémoire de lord Castlereagh; je verrai sa réponse, et j'aurai l'honneur d'en parler à Votre Majesté, plus pertinemment que par des on dit, dans ma première dépêche.

Je sais seulement, d'une manière sûre, que l'Empereur se plaint de l'injustice qu'il prétend qu'on lui fait en lui supposant une ambition qui n'est pas dans son cæur; il se représente en quelque sorte comme opprimé, et, sans

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