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servir d'instruction aux souscripteurs et actionnaires de

la Banque du Peuple,

Par P.-J. PROUDHON, représentant de la Seine.

I

Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'égale, qu'aucune n'égalera jamais.

Je veux changer la base de la société, déplacer l'axe de la civilisation, faire que le monde qui, sous l'impulsion de la volonté divine, a tourné jusqu'à ce jour d'occident en orient, mû désormais

par la volonté de l'homme, tourne d'orient en occident.

T. II

Il ne s'agit pour cela que de renverser les rapports du travail et du capital, de telle sorte que le premier, qui a toujours obéi, commande, et que le second, qui a toujours commandé, obéisse.

Je me propose donc, et telles seront les conséquences irrécusables, irrésistibles, de cette interversion de deux idées économiques, de créer un ordre nouveau, où le travail, autrefois plus offert que demandé, soit à l'avenir plus demandé qu'offert,

où le crédit, qui maintenant se fait payer, se donne pour rien, et avec plus de bénéfice encore pour le prêteur; - où le débouché, jadis toujours insuffisant, soit insatiable;- où la circulation, que nous voyons s'arrêter invariablement chaque fois que le capital circulant lui fait défaut, devienne plus rapide et plus pleine par la suppression de ce capital; - où les peuples, qui de nos jours, pour conserver leur capital d'exploitation et leur industrie, sont forcés de se tenir en garde contre les produits étrangers, montrent autant d'avidité à s'en fournir qu'ils montrent actuellement de prudence à s'en préserver; -- où la division du travail, qui, sous le régime de l'ancienne économie politique, énerve, démoralise, abrutit l'ouvrier, augmente sans cesse sa vigueur, sa dignité et son intelligence;

où la concurrence, aujourd'hui la cause de l'oppression du faible, soit sa force et sa garantie ; – où les charges publiques, qu'il est de l'essence de la vieille société d'augmenter sans cesse, diminuent toujours et soient acquittées sans impôt; où l'accroissement de la population, toujours plus rapide, d'après la loi de Malthus, que l'accroissement de la production, devienne, par la constitution nouvelle du travail, moins rapide que cette dernière, et trouve son équilibre.

Ainsi, la base économique de la société étant révolutionnée de fond en comble, les institutions, les lois, les meurs, la philosophie, la littérature, l'art, doivent subir à leur tour une pareille révolution.

Comme si le sol français, arraché tout à coup des flancs de l'Europe, se trouvait transporté du 45e degré de latitude sous l'équateur; que ses montagnes fussent abaissées en plaines et ses plaines exhaussées en montagnes; que les fleuves et les rivières fussent partout déplacés et le système d'irrigation interverti; alors, le climat, les cultures, le tempérament des hommes ayant subi des modifications profondes, toute l'économie agricole-industrielle étant transformée, le caractère des populations, la langue, les usages, le gouvernement, la religion, changeraient, et un nouvel ordre de choses, une autre civilisation serait substituée à l'ancienne.

Je comprends toute l'étendue de mon programme : elle est incalculable. Je sais quelles résistances, quelles difficultés m'attendent; elles sont immenses.

J'ai contre moi l'ignorance du prolétariat, la méfiance des classes moyennes, la haine des privilégiés. J'ai l'hésitation de notre jeune démocratie, la jalousie des sectes, l'apathie de l'époque, l'animadversion du pouvoir, l'opposition de la science, les anathèmes de l'Église, les calomnies de l'opinion.

Mais je sais aussi qu'il n'y a de vrai que ce qui touche à l'infini; qu'une seule question résolue résoudra toutes les autres ; qu'il me suffit d'ouvrir la voie par une première démonstration, par la production d'un premier fait, pour que la raison publique s'ébranle, et que la chaîne entière des déductions soit parcourue.

Je sais de plus que si les obstacles sont grands, mes moyens sont plus puissants encore. Que me peuvent et la conjuration des intérêts, et le soulèvement des préjugés? N'ai-je donc pas, pour contraindre le siècle, fait un pacte avec la nécessité! Et pour dompter le capital, n'ai-je point traité avec la misère! J'ai pris mon point d'appui sur le néant, et j'ai pour levier une idée! C'est avec cela que le Travailleur divin créa le monde de la nature, que fut faite la première génération du ciel et de la terre. C'est avec cela que l'homme, l'éternel rival de Dieu, doit créer le monde de l'industrie et de l'art, la deuxième génération de l'univers !...

L'idée régénératrice, comme un astre rutilant, est apparue dans le ciel : Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine! Cette idée est celle de l'égalité et de la solidarité des conditions parmi les hommes. Que tous adorent et se soumettent!

On dit que, lorsque Constantin alla combattre le tyran Maxence, il aperçut dans le ciel une croix lumineuse, entourée de ces mots : C'est par ce SIGNE que tu vaincras !... Il comprit aussitôt que l'institution polythéiste était abrogée; qu'il n'y avait de salut pour lui, pour l'empire, que dans le Christ. Il se soumit, il fut vainqueur; et ce fut fait de la vieille Rome.

Mais cette croix, ce SIGNE du chrétien, cet hiéroglyphe de la nouvelle société, quel en était le sens et que voulait-il dire?

La croix exprime cabalistiquement l'addition : c'est le symbole de l'appropriation individuelle, At a. Le christianisme, en déclarant l'égalité des hommes devant Dieu et leur fraternité en Christ, abolissant avec les castes l'antique esclavage, posait en principe, contrairement au droit quiritaire, le droit pour tous de l'appropriation de la terre et des capitaux. Les tendances de l'Eglise primitive avaient été au communisme;

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