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transition à une éruption de cynisme impie qui dure cent ans, avant de s'éteindre dans le sang des martyrs.

» La bourgeoisie pervertie par l'exemple d'en haut, par une longue habitude d'adulation et de servile docilité, incapable de résistance et de responsabilité ; la nation presque entière absorbée dans des préoccupations d'antichambre, etc. »

Le maréchal de Vauban, dans son projet d'une dixme royale décrivait ainsi l'état des populations en 1698: « La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus, m'ayant donné occasion de voir et visiter plusieurs fois et de plusieurs façons, la plus grande partie des provinces du royaume,... j'ai souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions, et de remarquer le bon et le mauvais du pays, d'en examiner l'état et la situation et celui des peuples, dont la pauvreté ayant souvent excité ma compassion, m'a donné lieu d'en recher

cher la cause... Il est certain que ce mal est poussé à l'excès, et que s'y l'on n'y remédie, le même peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais; les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs étant pleins de mendiants que la faim et la nudité chassent de chez eux.

» Par toutes les recherches que j'ai pu faire depuis plusieurs années que je m'y applique, j'ai fort bien remarqué que, dans ces derniers temps, près de la dixième partie du peuple est réduit à la mendicité effectivement; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mémes sont réduits, à très-peu de chose près à cette malheureuse condition, etc.

» La cherté du sel le rend si rare, qu'elle cause une espèce de famine dans le royaume ; le menu peuple ne peut faire aucune salaison de viande pour son usage, faute de sel. Il n'y a point de ménage qui puisse nourrir un co

chon, ce qu'il ne fait pas parce qu'il n'a pas de quoi avoir pour le saler. Ils ne salent même leur pot qu'à demi, et souvent point du tout. »

Ces récits paraissent tristes et affligeants, et cependant les auteurs sont loin d'en avoir assombri les couleurs.

Mais la révolution de 1789 vint mettre un terme à ces misères. Elle fut le mouvement général de la nation contre les privilégiés ; la réaction de la raison, de la justice et du droit contre les abus, la conséquence morale de la civilisation et du progrès des lumières. Le but principal de ce grand événement fut de constituer un nouvel état social sur les larges assises de l'égalité civile et politique. La France était divisée en provinces ayant chacune leurs limites, leurs administrations, leur justice et leurs lois; toutes les limites furent abolies, les administrations, les juridictions diverses confondues en une et même organisation. En un mot, il y eut une France homogène, une et in

divisible, comme on disait alors. Le rêve des gens de bien de tous les siècles se trouva réalisé. La France était constituée. L'empire vint à son tour qui organisa la révolution, et dota le pays du Code civil, le plus beau monument de la civilisation moderne, le vrai livre de la démocratie sociale.

Depuis cette époque, et sous chacun des gouvernements qui se sont succédé, on a vu l'instruction s'infiltrer chaque jour davantage dans les classes les plus humbles du corps social, et avec elle l'aisance et la moralité, C'est que le travail prenait dans les mœurs et dans l'opinion la place qui lui était due, et acquérait en considération le prix du bien-être et de la fortune qu'il répandait dans la société.

Et cependant, malgré cette incontestable amélioration dans les classes laborieuses, trois révolutions se sont produites dans l'espace de quarante-trois ans ; la forme du gouvernement a été changée trois fois dans son principe.

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Comment allier ce besoin de changement avec ces progrès si sensibles dans l'ordre physique et moral? Comment expliquer ces révolutions périodiques, pour ainsi dire, et que rien ne semble faire prévoir? Ces révolutions ont une raison d'être, il existe une cause à ces changements subits qui bouleversent la nation. Cette cause, il faut la rechercher et, une fois connue, y porter remède, pour que les mêmes faits ne se renouvellent plus.

Quand on examine comment se sont accomplis les mouvements de 1830 et de 1848, quand on cherche à connaître le motif qui poussait les ouvriers à prendre part à ces révolutions, on se demande avec étonnement si ces hommes, qui désertent en masse l'atelier pour courir aux barricades, ne sont pas frappés de vertige et s'ils ont bien la conscience de leurs actions.

En effet, quelle influence si grande pouvaient 'avoir pour les travailleurs, en juillet 1830, les

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