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dans une messe funèbre, célébrée par le district de Saint-Jacquesl'Hôpital, une oraison, dans laquelle, considérant la conquête de la liberté comme la réalisation de la parole de Jésus, il bénissait les morts de juillet comme des martyrs de la cause éternellement sainte.

Il avait choisi un texte de saint Paul : Vocati estis ad libertatem, fratres, « Frères, vous êtes appelés à la liberté. » — «Les faux interprètes des divins oracles, s'écriait-il, ont voulu, au nom du ciel, faire

ramper peuples sous les volontés arbitraires des chefs ! ils ont consacré le despotisme! ils ont rendu Dieu complice des tyrans ! Ces faux docteurs triomphaient parce qu'il est écrit : Rendez à César ce qui est à César. Mais ce qui n'est pas à César, faut-il aussi le lui rendre? Or, la liberté n'est point à César, elle est à la nature humaine. »

Son discours remplit l'esprit de ses auditeurs d'un tel enthousiasme religieux et patriotique, qu'on lui décerna une couronne civique, et que deux compagnies le conduisirent à l'hôtel de ville, enseignes déployées et tambour battant. ( Révolutions de Paris.)

Cependant, tout à coup, au sein de cette fête, la voix de la méfiance vint se fait entendre. Il y eut; le 6, une petite émeute dont voici le motif. On arrêta un bateau qui descendait la Seine : il était chargé de poudres qui étaient sorties de l'arsenal sur un ordre signé : pour M. le marquis de Lafayette, La Salle. Il fut dit, et cela était vrai, que ces poudres étaient gâtées, et qu'on les envoyait à Essonne pour être rebattues. Mais le peuple, dans son premier mouvement, rejeta cette justification comme une défaite; il occupa la place de Grève, et courut chercher La Salle, qu'il ne trouva pas. Enfin, la garde nationale se porta en marche sur la place de l'Hôtel-de-Ville, et sans violence, par son nombre seul, en couvrant tout le terrain, elle écarta la population qui l'occupait auparavant : l'attroupement fut ainsi facilement dissipé. Mais cet événement ajouta aux inquiétudes qui tourmentaient déjà la bourgeoisie, en prouvant que le calme n'était qu'apparent.

Déjà cependant elle avait commencé à prendre ses mesures. L'assemblée des cent-vingt représentants avait perfectionné l'arrêté des électeurs concernant la presse. D'après une décision du 2 août , son comité de police avait défendu de publier aucun écrit sans qu'il portât en tête le nom d'un imprimeur et d'un libraire et sans qu'un exemplaire paraphé n'eût été déposé à la chambre syndicale. En outre le libraire ou l'imprimeur étaient déclarés responsables de l'écrit, sauf recours contre l'auteur. En même temps l'ordre avait été donné à l'administration des postes de ne colporter aucun écrit imprimé, à moins qu'il ne fût revêtu du visa et de l'autorisation du comité de la police. « Cette ordonnance est injuste, oppressive et contraire aux premiers éléments du droit, » s'était écrié Loustalot (Rev. de Paris, no IV). Le district de l'Oratoire en avait qualifié les dispositions « d'atteintes frappantes à la liberté de la presse. » Ces réclamations ne purent détourner la municipalité de son but. Le 5 elle invita les districts voisins du Palais-Royal à surveiller le rassemblement qui s'y donnait régulièrement rendezvous (1); et enfin, après l'affaire La Salle, l'assemblée des représentants de la commune, pour attaquer l'émeute dans ce qu'elle en croyait le principe, et éteindre la fermentation qu'avait occasionnée cette affaire, arrêta définitivement, et fit afficher, « que le commandant général de la garde nationale prendrait, avec les commandants des districts, les mesures les plus promptes et les plus sûres pour faire cesser les attroupements séditieux, qu'il ne faut pas confondre avec les assemblées de citoyens paisibles; défendre toutes motions hors des assemblées de districts, et pourvoir à tous autres désordres de la même nature. »

« L'assemblée, était-il ajouté, a notamment enjoint aux citoyens de Saint-Roch, Saint-Honoré, l'Oratoire, des Petits-Pères, des Filles-Saint-Thomas, et à tous autres, d'assurer l'exécution du présent arrêté, et de maintenir, chacun à son égard, la plus exacte police dans l'étendue de leurs districts respectifs, et de se prêter à cet effet tous secours nécessaires. Signé BAILLY, etc. »

Malgré cet arrêté, les réunions du Palais-Royal continuèrent. Les gardes françaises eux-mêmes s'organisèrent en société délibérante. Ils élurent une assemblée de trente-six représentants. On remarque parmi les membres du bureau le nom de Vialla, secrétaire.

Le 12, les ordonnances du roi pour le rétablissement de la paix furent affichées dans Paris.

« Il est difficile, dit Loustalot à cette occasion, de ne pas croire que les ravages dont plusieurs châteaux viennent d'être les théâtres ne soient pas les effets des vexations passées des seigneurs, et de l'animosité de leurs tenanciers... Que l'on nous cite un

(1) Les députés de ces districts, ceux de Saint-Roch, Saint-Honoré, etc., se réunirent en effet sur-le-champ. Il fut arrêté qu'on inviterait les bons citoyens à se présenter aux districts.

« Mais, fait encore observer Loustalot, il y a à Paris 40 mille étrangers logés en hôtel garni, qui ne sont pas censés habitants, et qui sont pourtant citoyens; ne faisant pas partie de la commune de Paris, ils ne peuvent assister aux délibérations des districts. Mais comme, dans les districts, on opine souvent sur des objets qui n'intéressent pas seulement la commune, mais toute la France, les étrangers se sont insensiblement formé in district, qui est le Palais-Royal. »

seigneur humain, charitable, qui ait été exposé à ces excès, nous renoncerons à notre idée !

« Quelle que soit, au reste, la cause de ces maux, il est souverainement juste d'y porter remède. S. M. charge tous les homines publics de les prévenir par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Voilà, en style ministériel, un ordre de faire feu sur tous ceux qui auraient le malheur de céder à des ressententiments que la loi désapprouve. Mais un nouvel ordre de choses ne devrait-il pas amener quelques changements dans le langage? N'est-ce pas in· vestir un très-grand nombre de petits agents du pouvoir, qui ont peu de lumières et beaucoup de vengeances à exercer, d'une puissance dictatoriale redoutable?... »

Ces réflexions, pleines du sentiment de la nécessité du pouvoir, et de défiance contre ses agents, sont la véritable expression de l'esprit des révolutionnaires de l'époque. On sympathisait si vivement aux besoins de la chose publique, qu'il arriva, lorsque les bons de l'emprunt de trente millions reçurent cours à la Bourse, et que pour en diminuer le taux, les agioteurs firent circuler des doutes sur la sûreté du crédit public; il arriva qu'on répondit à ces alteintes portées à l'intérêt national, par les motions les plus menaçantes. Le 13, un des motionnaires fut arrêlé, sur l'appel des agents de change, par une patrouille bourgeoise. « De quel cil, s'écrie encore Loustalot, l'assemblée nationale verra-t-elle des officiers dont plus d'un cahier réclame la suppression, réprimer les élans patriotiques sur lesquels elle a compté pour remplir l'emprunt, et les réprimer dans le seul but d'augmenter chez les agioteurs l'activité de l'intérêt individuel ? »

Tout Paris, d'ailleurs, se remuait pour les affaires publiques. Dans les districts, on s'occupait des élections pour les grades d'officiers de la garde nationale; et à cette occasion on s'élevait contre le clinquant de l'uniforme projeté pour eux, plus propre à exciter l'aristocratisme et la vanité que le patriotisme; on se plaignait de la manie des bourgeois de se choisir des chefs parmi les ci-devant nobles; on remarquait que, pendant que la matière à officier se présentait en surabondance, on manquait presque de soldats; et l'on citait le district de l'Oratoire-Saint-Honoré, qui , pour compléter ses cadres, était obligé de faire, par un placard, un appel aux personnes attachées à la finance, à la pratique et aux arts. On se moquait du district de la Sorbonne, qui nommait souslieutenant le fils de M. de Lafayette, âgé de dix ans, et forçait le général à accepter ce grade pour un enfant. On criait encore contre les cabales, les intrigues, les diners par lesquels on recherchait les grades, « Tout tend, s'écrie un écrivain patriote, à substituer une aristocratie des riches à l'aristocratie des nobles. »

La mésintelligence dans les districts devint donc assez vive. Deux partis commençaient à s'y dessiner. La division fut même si marquée dans le district Saint-Jacques-de-l'Hôpital, qu'il y eut une collisioni sanglante. Un membre remarqua que pour s'emparer des élections, on avait introduit des étrangers. Celte réflexion fut accueillie

par

des violences, et on en vint enfin à se battre à coups de sabre. Cinq des coupables furent arrêtés. Nous avons rapporté les récriminations de la minorité : mais elle n'était pas minorité partout. Dans quelques districts, les candidats furent soumis à une sévère investigation, et l'on exigea d'eux qu'ils prissent l'engagement signé de rester soldats s'ils n'étaient pas nommés officiers. Il paraît donc qu'il y avait beaucoup de volontaires pour commander, et peu pour obéir.

Le 14, on signa, au Palais-Royal, des réclamations contre l'arrêté qui défendait les assemblées du Palais-Royal.

Le 15, M. Lafayette se transporta à Montmartre pour visiter l'atelier de charité qui y était établi. « Il n'est pas de sentiment pénible qui n'entre dans l'âme, dit Loustalot, en voyant sur le même point dix mille hommes (1), sous des haillons, le visage hâve, l'æil et les joues creuses, le front assiégé de craintes, d'inquiétudes, et quelquefois de remords. M. le commandant leur a parlé avec cette bonté qui accueille les plaintes et qui console; mais, en même temps, avec cette fermeté qui réprime le murmure et décourage l'audace; il leur a annoncé que la ville continuerait à leur donner une paye journalière de vingt sols pour leur subsistance, et qu'elle serait bientôt dans la nécessité d'en faire conduire le plus grand nombre dans leurs provinces respectives. >>

De là, M. Lafayette alla visiter au faubourg Saint-Antoine les blessés de la Bastille , et leur promettre d'être leur organe auprès de la ville, et de rappeler leur misère et leurs droits à son souvenir.

L'annonce de cette double visite (2), qui corrigeait la nouvelle d'une mesure sévère, par des promesses de sympathie pour les hommes qui portaient une marque douloureuse des services rendus à la patrie , ne fut pas sans doute sans influence sur les démarches de quelques ouvriers, dont nous devrons bientôt nous occuper.

(1) Le nombre réel était de 17,000. Mémoires de Bailly.

(2) Les Révolutions de Paris, qui racontent cette promenade, ont eu jusqu'à deur cent mille souscripteurs. Prudhomme était le propriétaire et l'imprimeur de ce journal, Loustalot le rédigeait.

ASSEMBLÉE NATIONALE.-L'assemblée fut occupée jusque vers la fin du mois de la discussion sur la déclaration des droits. Nous rendrons compte plus tard de cette discussion, qui fut quelquefois assez animée (par exemple lorsqu'il s'agit d'établir le principe de la liberté absolue en matière religieuse), mais qui ne donna pas encore lieu aux partis de se dessiner nettement. Elle fut interrompue maintes fois par des rapports sur les troubles de provinces, par des réclamations de toute nature, par des adresses et des félicitations. L'assemblée était devenue un pouvoir universel auquel tout le monde s'adressait et qui intervenait partout. Nous avons déjà vu des exemples de ce genre; nous choisissons la séance du 21 pour en montrer d'autres.

SÉANCE DU VENDREDI 21 AOUT, AU SOIR. - M. le président annonce plusieurs adresses.

Un de messieurs les secrétaires rend compte de celle de Gié-surSeine, en date du 16 du courant, qui porte adhésion aux arrêtés de l'assemblée nationale, et félicitation sur ses principes;

De celle de Briare, du même jour, portant félicitation et expressions les plus vives de l'allégresse publique, et communication des mesures de prudence prises par la ville pour l'exécution du décret de sûreté et tranquillité du royaume;

De celle de Milhau en Rouergue, en date du 8 août, contenue dans un procès-verbal d'assemblée de la municipalité et des habitants de cette ville : la délibération desdits habitants tend à assurer la paix publique, la perception des deniers royaux, l'exécution des lois, l'obéissance aux tribunaux existants, et à former une association pour le bien public avec les villes de Villefranche et de Rhodez, et toutes les autres communautés qui voudront y adhérer.

L'assemblée ordonne l'impression de la délibération de la commune de Milhau, et vote des témoignages de satisfaction à lui donner en son nom par M. le président de l'assemblée nationale;

D'une lettre de M. l'évêque de Saint-Claude, qui annonce à l'assemblée sa vive satisfaction au sujet de l'arrêté du 4 et des jours suivants, et son adhésion aux maximes qui ont fait proscrire la main-morte. Par suite de cette adhésion, le prélat annonce qu'il a rendu la plénitude de l'état civil aux habitants du Mont-Jura; qu'il renonce à sa haute justice, l'une des plus importantes du royaume par son étendue, et qu'il sollicite la prompte érection d'une justice royale, destinée à mettre le calme et à faire régner le bon ordre parmi une population de près de quarante mille âmes placées sur la frontière.

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