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le territoire d'un royaume très respectable. De plus, s'il est bien vrai qu'il y ait une immense et choquante disproportion entre cette étendue territoriale et la population, qui pour toute l'Amérique n'est pas de beaucoup supérieure à celle de la France, s'il y a une singulière incohérence dans cette population, si les guerres civiles, sans cesse renouvelées, sont aussi funestes aux intérêts qu'à la formation d'un ordre politique régulier, il n'y a pas à s'y méprendre, il ne s'accomplit pas moins dans ces contrées agitées un mouvement de civilisation croissant d'année en année, se manifestant sous toutes les formes, et ici les chiffres ont leur éloquence. En réalité, à n'observer que ce signe, le commerce sud-américain s'est développé depuis quelques années dans des proportions imprévues; il s'est élevé récemment, pour l'ensemble des Etats indépendants de l'Amérique du Sud, à plus de deux milliards de francs. Ce qu'il y a de caractéristique d'ailleurs, et ce que M. Calvo met justement en lumière, c'est la part croissante de la France dans ce mouvement d'échanges. Un jour, il y a onze ans, à l'occasion d'une intervention dans le Rio de la Plata, un homme d'Etat d'un esprit lumineux et pénétrant, M. Thiers, signalait dans l'assemblée législative de cette époque l'importance particulière des relations de la France avec l'Amérique du Sud, nonseulement au point de vue du chiffre du commerce, qui était dès lors de 150 millions, et qu'il considérait comme devant s'élever à 200 millions, mais encore au point de vue de la navigation. Il montrait la marine marchande française n'ayant qu'un rôle très secondaire dans les relations commerciales avec les Etats-Unis, et ayant au contraire la première, la plus grande place dans les relations avec l'Amérique du Sud, « Il y a donc un avenir immense! » ajoutait l'orateur.

Ce qui semblait une utopie à cette époque est moins que la réalité aujourd'hui, et les prévisions de M. Thiers ont été dépassées. Ce n'est pas le chiffre de 200 millions qu'a atteint en dix ans le commerce de la France avec l'Amérique, c'est le chiffre de 618 millions. Il avait pourtant commencé humblement : il était en 1825 de 12 millions. Le commerce français s'est partout accru rapidement en Amérique, dans le Rio de la Plata, au Pérou, au Chili, au Brésil, et, chose plus remarquable, il a dépassé en certains pays le commerce

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anglais lui-même. A quoi tient cet accroissement du commerce français, partout sensible, excepté au Mexique, où il y a eu au contraire une diminution, suite inévitable de la décomposition du pays? Il y a sans doute l'affinité de civilisation, de moeurs, de race, d'éducation; mais en même temps M. Calvo n'hésite pas à signaler comme une des causes de ce progrès l'esprit de ménagement et de conciliation dont la France se montre animée dans ses relations avec l'Amérique, une politique plus humaine, moins violente pour les Etats faibles que n'est d'habitude la politique de l'Angleterre. Voilà des faits qui ne sont point à négliger, qu'il faut peser au contraire dans ce qu'ils ont de moral et de matériel, quand il s'agit des relations de la France avec le Nouveau-Monde, quand on se trouve conduit à cette nécessité extrême des interventions, des réclamations.

Les interventions, les réclamations, les demandes d'indemnités, c'est là, il faut le dire, le cauchemar permanent de l'Amérique du Sud, et plus d'un Américain a songé à provoquer la formation d'une sorte de confédération de tous les Etats du Nouveau-Monde, ne fûtce que pour créer une force défensive suffisante et opposer une résistance commune aux pressions périodiques de l'Europe. Qu'il y ait parfois quelque exagération et quelque péril dans ce système, qui tend à faire peser de si sévères responsabilités sur les gouvernements sud-américains, qu'il y ait des abus dans ces demandes d'indemnités

y qui se sont multipliées, cela est bien possible; mais il y a pour rassurer et désarmer l'Europe un moyen bien plus simple que tous les projets de résistance et les combinaisons d'un droit nouveau américain : c'est de créer enfin un ordre régulier où tous les intérêts nationaux et étrangers soient garantis, où les relations des deux continents soient à l'abri de ces violentes secousses qui se reproduisent trop souvent, et où les seules interventions possibles soient celles du travail, de l'industrie, des immigrations allant du vieux monde dans le nouveau pour y porter et féconder les germes de la civilisation. Cet avenir est, je crois, celui qu'entrevoit patriotiquement M. Calvo, et c'est déjà s'y préparer que de montrer par l'étude du passé comment l'Amérique du Sud a cheminé jusqu'ici dans cette voie laborieuse et difficile des révolutions politiques et diplomatiques.

CH. DE MAZADE.

DU COMMERCE DE LA FRANCE DANS L’AMÉRIQUE DU SUD (1).

M. Charles Calvo (2) s'est proposé de mettre en lumière les actes diplomatiques relatifs à l'Amérique latine depuis l'époque de la découverte de cette vaste et belle contrée jusqu'à nos jours. Ce travail, bien digne de la noble intelligence que n'a pas effrayée une entreprise si considérable, formera 16 vol. in-8°. Trois sont déjà livrés à la publicité, et l'on peut dès à présent apprécier l'immense service que M. Calvo va rendre à l'Amérique latine d'abord, à laquelle il restitue les documents les plus précieux de son histoire, à la diplomatie, qui trouvera dans son livre le texte exact des traités, etc., que cette contrée a passés soit avec la mère-patrie, soit avec d'autres nations européennes, et enfin aux écrivains qui suivent avec intérêt la lutte engagée au sein de ces nombreux Etats entre la barbarie et la civilisation. L'ouvrage de M. Calvo permettra à un grand nombre de lecteurs de découvrir à leur tour l'Amérique latine, car, il faut bien l'avouer, au risque de froisser notre amour-propre national, elle est fort peu connue dans notre pays, où elle n'a guère été étudiée qu'au point de vue des sciences naturelles et du pittoresque. Mais elle mérite d'être envisagée sous d'autres aspects; on sait notamment qu'elle offre à notre commerce et à notre industrie un vaste marché pour des transactions avantageuses. Il nous sera facile de démontrer sommairement combien la France est intéressée à entretenir des relations de plus en plus suivies avec ces Etats de l'Amérique du Sud qui pourraient être les plus puissants du monde si le chiffre de leur population était en rapport avec l'étendue de leur territoire. Qui ne sait, en effet, que tel d'entre eux qui est à lui seul plus grand que toute l'Europe, ne compte, toute proportion gardée,

(1) Revue du Monde colonial, organe des intérêts agricoles, industriels , commerciaux, maritimes, scientifiques et littéraires des Deux-Mondes. Paris, 15 oct. 1862, page 305.

(2) Recueil complet des traités, conventions, capitulations, armistices, et autres actes diplomatiques de tous les Etats de l'Amérique latine, etc., pré. cédé d'un Mémoire sur l'état actuel de l'Amérique, etc., par M. Charles Calvo, chargé d'affaires du Paraguay, t. I. Paris, Durand, éd., rue des Grès.

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qu'un très petit nombre d'habitants. Ainsi le Brésil, dont la superficie est de 147,624 milles carrés géographiques, ne renferme que 7,677,800 åmes. On peut dire sans exagération que ces régions sont presque désertes si on les compare à notre vieux continent, où des populations agglomérées se disputent un sol qui devient de jour en jour trop étroit pour les contenir. Aussi voit-on chaque année des habitants déshérités de cette terre qui n'est plus assez féconde pour nourrir tous ses enfants, s'éloigner avec regret du ciel natal pour aller demander aux solitudes de l'Amérique de quoi creuser un sillon et une tombe.

L'Amérique latine comprend, outre le Brésil, le plus important et le plus peuplé de ses Etats, les républiques du Chili, du Rio de la Plata (Provinces Argentines, Paraguay, Uruguay), du Pérou, de la Bolivie, de l'Equateur, de la Nouvelle-Grenade, du Vénézuéla, du Centre-Amérique et du Mexique. Ces Etats ne sont pas, comme pourraient le penser quelques esprits prévenus, étrangers aux progrès de la civilisation moderne. La jeunesse y est instruite et sérieuse, et elle ne vient en Europe que pour y perfectionner son éducation. Elle a du reste sous les yeux de glorieux modèles dans les hommes que les suffrages de leurs concitoyens ont portés au pouvoir suprême. Qui n'a pas entendu parler - pour ne citer que quelques

· du général Paëz, l'illustre lieutenant de Bolivar, actuellement chef civil et militaire du Vénézuéla; de Carlos-Antonio Lopez, président de la république du Paraguay, et de son fils le brigadier général Lopez, dont la médiation habile et désintéressée a fait rentrer la province de Buénos-Ayres dans la Confédération Argentine après sept ans de séparation ? La brutale agression dont le bateau à vapeur qui transportait ce général au retour de sa mission pacifique fut l'objet de la part de deux navires de guerre anglais, a eu récemment un grand retentissement dans le monde diplomatique et a valu à M. Lopez les plus honorables sympathies.

La République Argentine a confié ses destinées au général Mitré, doublement illustre par ses talents militaires et par les savants ouvrages dont il a enrichi la littérature de l'Amérique du Sud.

Les pays que gouvernent ces hommes éminents s'efforcent de rivaliser avec les nations de l'Europe par leur zèle à s'approprier

noms

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toutes les inventions, toutes les découvertes qui peuvent contribuer au bien-être des populations, au développement de leurs lumières et de leur moralité. Les chemins de fer, la télégraphie électrique, ont reçu plus d'extension au Chili, au Brésil, dans la Plata et le Pérou que dans beaucoup de contrées de l'Europe. Enfin, dans l'Amérique du Sud, le commerce a pris un essor qui a de beaucoup dépassé les prévisions éloquemment exprimées par M. Thiers, dans un discours qu'il fit, en 1850, à l'assemblée législative, au sujet de la longue mésintelligence qui régnait depuis dix ans entre la République Argentine et la France et l'Angleterre. L'éminent homme d'Etat, voulant montrer combien la France avait intérêt à se maintenir en bons rapports avec l'Amérique du Sud, s'écriait : « Ecoutez cette proportion : Dans l'Amérique du Nord, pour trois cent cinquante bâtiments américains il y a cinquante batiments français. Dans l'Amérique du

a Sud, pour deux cent quatre-vingt-quinze bâtiments français il y a quarante et quelques bâtiments étrangers, et dans ces quarante et quelques il y a trente-neuf espagnols et dix américains. Voilà donc toute l'importance du commerce de l'Amérique du Sud : une rapidité d'accroissement telle qu'elle surpasse même la rapidité d'accroissement du commerce dans l'Amérique du Nord. »

M. Thiers, après une étude approfondie de la question, considérait comme la dernière limite du possible le chiffre de 200 millions auquel il espérait voir s'élever le montant des affaires commerciales de la France avec les Etats de l'Amérique méridionale. Eh bien ! durant les dix années qui se sont écoulées depuis que M. Thiers prononça ce mémorable discours, notre commerce avec cette contrée a pris un accroissement qui tient du prodige. Mais remontons plus haut pour mieux en apprécier les progrès : En 1825, il ne dépassait pas 12 millions de francs; en 1848, il s'élevait déjà à 150 millions ; en 1855, en y comprenant quelques colonies, il montait à 413 millions, et en 1860, qui est l'époque de son apogée, il a atteint le chiffre de 618 millions de francs!

Après avoir démontré avec plus de détails et, par conséquent, avec plus de clarté que nous ne pouvons le faire ici, l'importance commerciale de l'Amérique du Sud, M. Charles Calvo s'efforce de prouver que les guerres civiles dont elle est trop souvent le théâtre,

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