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Quoi qu'il en soit, il est certain que les Rocques de Montgaillard faisaient partie de la noblesse de Languedoc (1). Lors de la convocation des États généraux ils reçurent assignation par M. Gauzy, juge mage en la sénéchaussée de Castelnaudary, pour assister et concourir à la nomination des députés. L'assignation portait : A M. Rocques de Montgaillard, seigneur de Montgaillard, au principal manoir dudit fief, situé à Montgaillard. Et il résulte du procès-verbal de l'assemblée générale des trois ordres de la sénéchaussée de Castelnaudary, en date du 28 février 1789, que M. de Rocques, co-seigneur de Montgaillard, fut représenté à cette assemblée par Jacques de Ricard, seigneur et baron de Villeneuve (2).

Le père de Montgaillard avait acheté à M. de Saint-Félix de Mauremont, une partie des censives et droits de justice qu'il possédait à Montgaillard; les religieux bernardins de Boulbonne tenaient le reste, et le roi était aux trois quarts seigneur haut justicier du village comme comte de Lauragais. Les censives et droits donnaient un produit annuel de onze à douze cents livres, ce qui portait à huit mille livres le revenu total de la famille, qui possédait encore une maison à Toulouse (3). Ces revenus étaient modiques, mais suffisants pour tenir à cette époque un rang honorable en province.

Marie-Anne-Louise de Villeneuve du Croisillat, mère de Maurice de Montgaillard, avait apporté en dot vers 1759 plus de par

(1) On peut citer en ce qui les concerne la lettre suivante, relative à la conscription, adressée à M. de Rocques, seigneur de la Peirière, à Montgaillard.

« Monsieur, le roi ayant convoqué l'arrière-ban et désirant un certain nombre de gentilshommes pour servir cette année, j'ai ordre de vous avertir que vous êtes du nombre de ceux que M. le comte de Broglie, lieutenant général des armées du roi et commandant en cette province, a choisis ; que vous ayez à faire votre équipage, à vous bien monter et vous rendre le 12 de mai prochain à Carcassonne, où l'assemblée se fera, et où vous recevrez les avis du roi pour marcher où il lui plaira de vous commander; ce sont des ordres précis auxquels vous ne devrez pas manquer. »

Signé : de MARION LAIGER, lieutenant principal.
Castelnaudary, le 25 avril 1689.
V. page 31, note 2, le blason supposé de la famille de Montgaillard.
(2) Arch. Nat. B. III 42, p. 84, 104.

(3) Cette maison, située rue des Pénitents-Gris, fut vendue en 1766 pour 27000 francs et l'école de chirurgie y fut installée.

chemins que d’écus. C'était une personne altière et ignorante, très satisfaite d'elle-même, quoique défigurée par la petite vérole, et qui paraît avoir mené aussi rudement son mari que ses enfants.

Ceux-ci étaient au nombre de quatre : Maurice, désigné plus tard sous le nom de comte de Montgaillard ; Xavier, qui prit le titre de marquis (1); Honoré, qui se donna celui d'abbé de Montgaillard (2), et une seur qui épousa en Languedoc M. de Saint-Félix des Varennes.

(1) Bernard-François-Xavier de Montgaillard, né à Montgaillard le 11 novembre 1764, placé à Brest dans la marine en qualité d'aspirant, fut renvoyé de son corps; nommé plus tard sous-lieutenant au régiment de Bourbon, il émigra après l'assassinat du vicomte de Belzunce, se rendit dans les PaysBas et revint à Paris à la fin de 1792. Réfugié chez Mme de Montmignon, belle-soeur de son frère Maurice, il épousa Marie-Charlotte-GenevièveAntoinette de Montmignon. Ces Montmignon, originaires de la Somme, n'étaient pas riches, mais ils attendaient la succession de la marquise de Crussol d'Amboise, née Bercin, petite-fille et unique héritière du ministre de la guerre Le Blanc, destitué et mis à la Bastille sous la Régence; celui-ci avait laissé en mourant une fortune de huit millions et sa petite-fille en avait bien recueilli deux cent mille livres de rente, deux beaux hôtels rue Saint-Florentin no 3, un boisseau de diamants et la plus belle vaisselle plate de Paris : les Montmignon et les Mesgrigny se trouvaient ses plus proches parents. Mme de Crussol périt sur l'échafaud avec Mme Élisabeth; son mari avait été massacré dans la journée du 10 août. Quoique la condamnation révolutionnaire eût fortement entamé la fortune de la marquise, les héritiers Montmignon en eurent encore de très beaux restes; Xavier de Montgaillard reçut des droits de sa femme plus de cent mille écus. Rentré en France vers 1799, il paraît avoir été chargé par Louis XVIII d'une mission auprès de Charette. Il fut arrêté le 5 pluviðse an VIII, enfermé au Temple avec Saint-Aubin de Sandouville, et remis en liberté le 11 du même mois. Il mourut vers 1840 en Picardie dans les terres de sa femme (Arch. Nat., 6237).

(2) Guillaume-Honoré de Montgaillard, né le 4 juin 1772 à Montgaillard, fut élevé à l'école militaire de Sorèze. Battu un jour par ses camarades et lancé sur les pentes des montagnes au pied desquelles est située la petite ville de Sorèze, il roula de rochers en rochers et se démit l'épaule. On destina ce bossu à l'Église et on l'envoya aux doctrinaires de Gimont, près Auch; il y fit de bonnes études et par l'appui de son frère, Maurice, lié avec Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, il fut placé au séminaire de Saint-Raphaël. Le prélat se proposait de le nommer grand vicaire et de lui conférer la cure de Saint-Estèphe, mais la Révolution survint et le petit collet se sauva en Espagne; il rejoignit à Séville le curé de son village, gagna Gibraltar, et se rendit en Angleterre, où il fut admis auprès de plusieurs personnages célèbres, Burke notamment. Il habita Hambourg, plusieurs villes d'Allemagne, et on le trouve à Rastadt pendant la tenue du congrès.

Rentré en France en 1799, il y vécut dans l'oisiveté jusqu'en 1805, époque où il fut employé dans l'administration militaire sous les ordres du général

Au demeurant, aucun lien de famille n’existait avec les Percin Lavallette Montgaillard, établis à Toulouse, auxquels appartenait le colonel du régiment de Bourgogne, mort maréchal de camp en 1792.

Du côté paternel la parenté n'était pas nombreuse : elle se réduisait à une seur de M. de Montgaillard qui avait épousé M. Olivier, cultivateur de Fronton, à cinq lieues de Toulouse, et à quelques alliances avec les Quinquiry, d'Aure, Montoussaint, Saint-Germain, Lavallade, etc. ; mais du côté maternel le cousinage se répandait en souches et généalogies multiples.

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Lagrange. On le soupçonne, entre temps, d'avoir été un des agents secrets du Directoire; il espionne Cambacérés pour le compte de Barras, tant et si bien que le jurisconsulte lui dit un jour : « Citoyen, vous ne servirez plus « dorénavant auprès de moi ceux qui vous emploient å me suivre, car je ne a dirai rien de ce que vous pourrez entendre, et, afin de vous empêcher « de voir ou d'agir, ma porte vous sera désormais fermée. »

Lors de la levée de boucliers que firent les royalistes de Toulouse en 1799, sous la conduite du général Rougé, du comte de Paulo, et du marquis de Villeneuve, propres parents de Montgaillard, l'abbé vendit, dit-on, le complot au Directoire et se sauva à Paris.

On le retrouve plus tard de 1809 à 1814 occupant divers emplois de finance à Cassel, à Vienne et å Lubeck. Il se lie dans cette ville avec M. de Puymaigre qui dit de lui dans ses Souvenirs sur l'émigration (p. 136): « C'était un petit

homme, contrefait, mordant dans son style comme dans sa conversa

tion, åpre, difficile à vivre, mais plein d'esprit. » Sous la Restauration, Honoré de Montgaillard s'occupa uniquement de travaux historiques. Son principal ouvrage, qui eut un succès considérable, l'Histoire de France de 1787 à 1825, a été publié sous son nom, mais avait été en très grande partie préparé par son frère Maurice.

L'abbé de Montgaillard s'est peint lui-même dans sa réponse à Fouché, que le ministre de la police rappelait avec une sorte d'admiration. Dénoncé comme entaché de fanatisme religieux et monarchique et accusé d'avoir trempé, le 21 janvier 1793, son mouchoir dans le sang de Louis XVI, l'abbé de Montgaillard est interrogé. « On assure que vous êtes fanatique et a l'acte dont vous vous êtes rendu upable au moment de la mort de Capet « en est une preuve manifeste. Je suis athée en religion, en politique et « en amour », répond l'abbé. — C'était un sceptique, jouisseur parfait, égoïste incorruptible, incapable de déranger ses habitudes en présence des plus graves événements. Il mourut à Ivry le 28 avril 1825, s'étant jeté par la fenêtre dans un accès de folie.

L'abbé de Montgaillard a pris soin du reste de tracer lui-même dans son testament le portrait de son âme : « J'ai 8000 francs de rente, à qui les lé

guerai-je ? à ma famille ? je la méprise; au clergé ? je le déteste; aux pauvres a malades ? ils me dégoûtent. Mais si je ne fais pas de testament, c'est le gou« vernement qui sera mon héritier, et le gouvernement m'ennuie mille fois

plus que tout le reste. Va donc pour les pauvres malades; ils ne me doi« vent pas de reconnaissance : car si je teste en leur faveur, ce n'est qu'en a haine de tous les autres. »

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Mmo de Montgaillard avait une scur (1) (mariée à Coussin Duvalès, allié aux Montesquiou), et deux frères, le comte et le marquis de Villeneuve du Croisillat (2).

L'aîné fut le plus déterminé chasseur et le plus intrépide buveur du Languedoc. Quoique septuagénaire, ce M. de Croisillat participa en 1799 à l'insurrection toulousaine, dont il était le trésorier, avec M. de Villèle, père du ministre de Charles X. Après la déroute de la bande commandée par le comte de Paulo (3), jeune étourdi dont le général Barbaud, son camarade de Sorèze, eut pitié et qu'il fit évader à Montrejeau, M. du Croisillat, condamné à mort par contumace, fut réduit à vivre pendant sept à huit mois entre deux plafonds, dans une cachette fabriquée de ses mains. Il obtint sa grâce par l'intermédiaire de son neveu Maurice de Montgaillard, alors en faveur auprès de Bonaparte (4).

Le marquis de Villeneuve ayant épousé à Paris une femme de finance fort riche (Mile Amblard), se fit grand seigneur, monta dans les carrosses du roi, fut présenté à la cour et produisit une généalogie à la Montesquiou : « Vous êtes les Montmorency du Languedoc », lui avait dit Chérin, en taxant ses quartiers. Le marquis tenait grand état de maison à Saint-Pons-de-Thomières; l'évêque de Saint-Pons, Chalabre, y était fréquemment et l'évêque d'Arras, Conzié, s'y installait lorsqu'il quittait son diocèse.

Ces détails ignorés méritaient d'être connus, car toutes les

(1) Elle servit de marraine à Maurice de Montgaillard.

(2) Ces Villeneuve n'étaient pas de même famille que ceux de Provence, Vence, Trans, Bargemont.

(3) Ce comte de Paulo, allié des Montgaillard, amnistié de tous points après le 18 brumaire, faillit devenir prince de sang impérial. Très bel homme, quoique de peu d'esprit, il plaisait fort à Hortense Beauharnais et encore plus, dit-on, å Joséphine Bonaparte; on parlait mariage, mais sa jactance et ses indiscrétions ne convinrent pas au premier consul; il fut exilé en Languedoc, épousa Mlle de Fontanges, nièce de l'archevêque de ce nom, et mourut peu après.

(4) Une de ses filles, Pauline, épousa un vicomte de Luppé. Son fils, Auguste, émigra et se mourait de misère en Angleterre vers 1792. Il put rentrer en France, à Boulogne, grâce aux soins de son cousin Maurice de Montgaillard, épousa à Bayonne Mlle Bretoux et fut plus tard enrichi par la succession d'un parent éloigné, Villeneuve-Beauville, le bel esprit de la famille, académicien de Toulouse et littérateur des jeux floraux.

biographies se contredisent sur les origines de Maurice Rocques de Montgaillard. Pour les uns, il est fils d'un paysan, d'autres le font naître à Toulouse ou à Villefranche (Rhône); il importait d'indiquer d'une façon certaine dans quel milieu de famille et de parenté il fut élevé. Le fanatisme entoura son berceau ; encore au maillot, il fut inscrit au catalogue des pénitents bleus de Toulouse. Un de ses grands oncles paternels avait été dominicain, un oncle maternel était jésuite : il naquit pour ainsi dire entre saint Ignace et saint Dominique, voué à saint François de Sales, dévolu au monarchisme, et cette éducation se prolongea jusqu'au jour où il fut envoyé à l'école royale militaire de Sorèze (mai 1769). Auparavant il avait reçu quelques leçons du curé de son village, l'abbé Roches.

Ce curé offrait la taille, la figure et la maigreur de Don Quichotte, il en possédait le caractère, la trempe d'esprit, c'était le plus grand redresseur de torts judiciaires du Languedoc; il eût défié en champs clos les treize parlements. Couché sur un grabat, sans feu, bravant les saisons, vivant de peu, il distribuait ses revenus aux avocats. Prêtre fort instruit, casuiste rigoureux, homme de meurs austères, entêté comme une vieille femme, c'était un type de précepteur à l'esprit et au cœur fermés (1). Montgaillard lui dut d'apprendre le latin d'Église.

(1) L'abbé Roches avait la rage des procès, il plaidait contre le domaine, les intendants et le grand conseil, contre l'archevêque, même contre le roi, lorsqu'il trouvait cette bonne fortune. On venait de trente lieues consulter ce nouveau Cujas, ce Vincent de Paul des plaideurs, car il se constituait le défenseur des victimes du fisc. Ses consultations faisaient autorité au barreau ; point d'avocat, de filou, de contrebandier qui connut mieux la chicane, le despotisme des coutumes, le vice des ordonnances royales, l'autorité des lois, les exactions de la maltôte administrative, les jongleries du palais et la probité des juges. Quand les troubles de 1789 éclatèrent, le pauvre curé plaida contre la Révolution, protesta, se refusa à tous les serments exigés et ne voulut à aucun prix consentir à dire une messe pour l'âme de Mirabeau, quoiqu'elle en eût, assurait-il, grand besoin. La garde nationale de Villefranche-de-Lauragais vint enlever M. Roches de son presbytère, on le garrotta et il fut emprisonné; il espérait cette fois plaider et de la belle manière, mais ce n'était plus le temps du papier timbré ; M. Roches s'estima heureux de franchir les Pyrénées, se mit dans un couvent à Séville et y mourut de la fièvre jaune. Cet ecclésiastique avait été nommé par la sénéchaussée de Castelnaudary, député aux États généraux ; il n'accepta pas et ce fut grand dommage : un pareil original eût fait sensation à Paris.

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