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L'école de Sorèze jouissait à cette époque d'une grande célébrité dans le Languedoc. Maîtres de sciences, de belles-lettres, de beaux-arts, d'exercices physiques, tout s'y trouvait réuni et cette école a conservé de nos jours sa réputation dans le Midi, grâce à Lacordaire dont elle garde les traditions et le souvenir. Dom Despaulx remplissait les fonctions de prieur de l'abbaye et de chef suprême du collège. Ecclésiastique très éclairé, moine philosophe, savant profond, ce religieux était de tous respecté (1). Montgaillard fit ses premières études sous sa direction et sous la surveillance de Samson (que l'on retrouve sous l'Empire, général de division); dom Lamée lui enseigna l'histoire, M. Kueguelin les langues vivantes, dom Blondela (2) la philosophie. La nature l'avait doué d'une imagination active et d'une mémoire prodigieuse ; à treize ans c'était un vrai prodige, un Pic de la Mirandole, parlant toutes les langues, phénomène de gentillesse, d'esprit et de science ; Montgaillard a dit plus tard que tout ce bagage faisait de lui « un sot très distingué ».

Sur ces entrefaites, Son Altesse Royale, Monsieur, comte de Provence, eut l'académique fantaisie de visiter les provinces méridionales de la France, sous le nom de marquis de Grosbois.

(1) Après avoir régi pendant trente années le collège de Sorèze, dom Des. paulx en fut expulsé par dom Ferlus,

qui dénonça son chef comme ennemi de la nation et l'obligea å fuir. Dom Despaulx vint à Paris, y prêta le serment constitutionnel et obtint de l'Assemblée constituante une pension de 6 000 livres, dont il fut dépouillé après le 10 août 1792. De graves dangers l'attendaient pendant la Terreur; un ancien élève de Sorèze, Payen, put l'en préserver. Payen, membre de la commune de Paris, répondit des principes républicains et du civisme de l'ex-bénédictin; il fit plus, il donna un diner auquel furent invités Robespierre et Tallien, leur présenta son ancien maître et la vie de dom Despaulx fut de ce jour à l'abri des orages. Le pauvre septuagénaire, donnait pour vivre, des leçons à 24 sols le cachet; logé à l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, il allait chercher ses élèves au fond du faubourg Saint-Honoré et faisait des lieues pour gagner un écu ; son neveu, Barris, plus tard président à la Cour de cassation, surnommé Barbaris, Marcorelle et Caffarelly, anciens élèves de Sorèze, rappelèrent dom Despaulx à la justice du premier consul qui le nomma inspecteur de l'instruction publique; il remplit ces fonctions pendant dix-huit ans et mourut en 1818, âgé de quatre-vingt-douze ans.

(2) Dom Blondela quitta l'abbaye de Sorèze pour celle de Saint-Valery-surSomme, et le froc du moine pour l'uniforme du soldat. Il fut nommé souslieutenant de hussards, se battit aussi bravement qu'il avait dit la messe, et parvint en deux campagnes au grade de chef d'escadron ; il était attaché en 1794 à l'état-major de Lille.

Il se rendit à Sorèze le 23 juin 1777, et visita le collège avec la pompe d'un fils de France, entouré de seigneurs brillants d'or, de diamants et de croix ; MM. de Lévis et de Chabrilland étaient à ses côtés. Dom Despaulx présenta Montgaillard comme l'élève le plus digne de paraître devant un personnage aussi auguste. Le prince s'arrêta, prit un livre et demanda la traduction de l'ode d'Horace : « Eheu fugaces posthume. » Montgaillard, pénétré de respect, débita ses explications avec la volubilité d'un écolier maître de son sujet ; mais arrivé à cette strophe où le poète latin dit aux grands de la terre : « Linquenda tellus et domus et placens uxor », les larmes le suffoquèrent. Monsieur, étonné, demanda la cause de ces sanglots et Montgaillard, tremblant, hasarda ces mots : « C'est que je n'ose dire au prince qu'il doit mourir un jour. » La naïveté de cette adoration pénétra à travers les broderies royales. Monsieur sourit, demanda le nom de l'élève, s'il était gentilhomme, à quel état le destinaient ses parents, et prenant des mains de M. de Lévis de belles tablettes, y inscrivit le nom de Montgaillard en ajoutant avec grâce : « Voulez-vous être mon page ? nous ferons plus ample connaissance; » et sur la timide affirmation de l'enfant, Son Altesse Royale dit : « Dès ce moment vous êtes à moi, petit page, et je prendrai soin de vous. » « En vérité, cet élève est charmant », ajouta Monsieur en se retournant pour sortir de la classe.

Le prince vint le soir au cabinet d'histoire naturelle, accompagné de son page. Des blocs de pétrifications extraits de la Montagne Noire étaient sur une table et quelques-uns présentaient la forme d'un cour. - « Oh ! s'écria Monsieur, en frappant sur « ces pierres, voilà des caurs bien durs, je ne m'attendais pas « à en trouver; ici. Monseigneur, répliqua Montgaillard, ce « sont les seuls qui ne s'attendrissent pas en votre présence. — « Comment donc, c'est mon petit page de ce matin, il est en vérité « adorable; cet élève ira loin », dit Monsieur en embrassant le jeune courtisan.

Montgaillard fut célébré dans le Courrier d'Avignon, dans le Mercure, dans l'Esprit des journaux (4 juillet 1777). Ses parents ravis s'informerent aussitôt du trousseau convenable pour un

page et en voyèrent au château de la Bruguière chez un de leurs parents, le marquis Dulac de Montledier, dont le fils aîné était premier page de la grande écurie, afin de savoir la manière dont il fallait s'équiper. Mais un mois s'écoula, le comte de Provence rentra à Versailles et aucun avis ne vint de la cour au village de Montgaillard; en revanche, la promesse de Sorèze fut la première chose dont Louis XVIII se ressouvint sur les bords du Rhin, quand, dix-neuf ans plus tard, Montgaillard lui fut présenté par le prince de Condé, comme l'habile négociateur de la conspiration de Pichegru.

Au lieu d'être envoyé à Paris, Montgaillard fut dirigé sur Bordeaux avec un brevet de cadet gentilhomme au régiment d'Auxerrois, obtenu par la protection du colonel, M. de Damas. Il emportait les recommandations paternelles résumées dans ce conseil un peu voltairien, « Méfie-toi, lui avait dit son père, « du devant d'une femme, du derrière d'une mule et de tous les « côtés d'un prêtre. »

C'était en septembre 1777; Montgaillard se rendit à Saint-JeanPied-de-Port, d'où le régiment vint à Blaye s'embarquer pour l'Amérique, où il allait soutenir l'insurrection des colonies anglaises. Le comte d'Ossun, colonel de « Royal des vaisseaux », en garnison à Blaye, parent de Montgaillard, procura à son neveu une belle réception. Il existait alors dans les régiments un usage passé en force de loi: lorsque deux corps se rencontraient, les officiers se traitaient à outrance d'orgies; le point d'honneur en dépendait. Un carnaval surgissait tout à coup dans la ville, des bacchanales s'y célébraient, et si quelque bourgeois voyait la chose de mauvais cil, on assommait le manant qui avait le tort de se plaindre. Le libertinage de garnison était une conséquence du libertinage de cour; les colonels faisaient leur apprentissage à Versailles et les officiers prenaient modèle sur ces bonnes mœurs; c'était le bon ton.

Pour son coup d'essai, Montgaillard fit un coup de maître: il demeura ivre mort pendant trente-six heures; grâce à M. d'Ossun, des laquais le jetèrent dans son lit, et il en sortit pour monter à bord du Patriote, navire de 400 tonneaux, capitaine Grammont, qui transportait le second bataillon à la Martinique ; le colonel, l'état-major et le premier bataillon s'embarquèrent sur le Duc-deChartres.

Montgaillard entrait à regret dans l'armée pour laquelle il était sans vocation, car ce fanfaron n'avait au fond du ceur aucune vigueur morale, aucun courage physique, et l'obéissance passive fut toujours insupportable à ce caractère indépendant et versatile qui ne sut jamais se fixer à rien. L'instruction dont il était gorgé lui faisait dédaigner la turbulente oisiveté de ses camarades ; à peine soldat, il rêva une autre carrière.

Le régiment d’Auxerrois débarqua en novembre 1777 à SaintPierre-de-la-Martinique. Il était formé d'assez vieux officiers qui dataient des batailles de Creveld et de Fontenoy, la plupart incapables de commander une évolution, mais connaissant à fond toutes les drôleries licencieuses de Versailles : l'Ode à Priape, le Chapitre des Cordeliers, Bijoux indiscrets, Angola, le Sopha, Piron. Chaque officier possédait son recueil manuscrit de chansons grivoises et les mentors les faisaient copier à leurs pupilles. Passer la journée dans les cafés, et les soirées au jeu, nouer toutes les semaines de nouvelles intrigues, tirer l'épée sans motif, faire des dettes et ne pas les payer, séduire les femmes, battre les maris et en rire, telle était la vie de garnison. Montgaillard la mena comme les autres, fréquentant la maison du vicomte de Damas, son colonel, du marquis de Bouillé, gouverneur général des Petites Antilles, et celle des principaux colons. Il eut ainsi occasion de connaître Joséphine de la Pagerie et fut reçu chez son père, capitaine du port, dont l'habitation était l'un des rendez-vous des officiers du régiment d'Auxerrois. Joséphine avait treize ans, elle était pétrie de grâces, plus séduisante que jolie, mais déjà remarquable par la souplesse et l'élégance de sa taille; dansant comme une fée, amoureuse comme la colombe et d'une légèreté, d'une coquetterie, pour ne pas dire plus, à étonner même dans les colonies, capricieuse et dépensière, quoique sa famille vécut dans la médiocrité.

La marquise de Bouillé, créole de la Guadeloupe, femme du gouverneur, aimait le jeu avec passion; comme le maréchal de

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Richelieu à Bordeaux, elle transformait son hôtel en maison de banque. On juge si les officiers en profitaient ; le service fini, ils accouraient chez la marquise et mettaient leur bourse sur son tapis vert, où la Marseillaise (sorte de jeu de trente-un) en avait vite raison. Le marquis de Bouillé tolérait ces habitudes dans l'impossibilité où il était de les réprimer. Adoré de ses troupes, il faisait la guerre avec autant de courage que de désintéressement, s'occupant avant tout de ses soldats, partageant leurs dangers, s'exposant au feu comme le premier grenadier du régiment. Les ennemis l'estimaient et le craignaient; sa justice et sa loyauté inspiraient une égale confiance; aucun gouverneur général n’honora davantage le nom français en Amérique, il en revint pauvre et couvert de gloire. Frédéric II rendit hommage à ses talents militaires, les Anglais honorèrent son caractère, le commerce de la ville de Londres lui offrit une épée d'or, et lorsque M. de Bouillé, si imprudent pour son âge et si égaré par ses sentiments, se sépara du roi, après la fuite de Varennes, et quitta la France pour ne jamais la revoir, la Grande-Bretagne qu'il avait combattue, l'accueillit avec une estime et des égards particuliers.

Sous les ordres de M. de Bouillé, le régiment d'Auxerrois contribua puissamment à la prise de la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique, Saint-Eustache, Tabago; il échoua devant SainteLucie et Saint-Christophe. Dans l'expédition tentée pour reprendre sur les Anglais l'île de Sainte-Lucie, le régiment dont faisait partie Montgaillard eut beaucoup à souffrir en attaquant le Morne Fortuné, surnommé le « Gibraltar des Antilles ». Il fallut battre en retraite et regagner l'escadre sur des canots qui étaient foudroyés par l'ennemi; au milieu de l'embarquement, Montgaillard faillit périr et dut la vie à la générosité d'un grenadier qui le porta sur ses épaules. Le régiment prit sa revanche à Saint-Eustache, dans les circonstances suivantes :

Le capitaine de la compagnie de chasseurs d'Auxerrois, chevalier de La Mothe, à peine débarqué, par une nuit sombre, se met de son propre mouvement à la tête de deux cents hommes des régiments de Walsh, Dillon et Auxerrois, marche vers le

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