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INTRODUCTION.

La marche de l'humanité dans la voie du progrès, bien que constante et continue à l'æil exercé du philosophe, parait souvent tout autre au regard de l'observateur superficiel. Le mouvement n'est pas uniforme. A des enjambées gi. gantesques succèdent des temps d'arrêt, parfois même des temps rétrogrades.

Depuis les néfastes journées de décembre 1851, la France est entrée à reculons dans une de ces périodes fatales qui feraient douter du progrès même, si du point de vue culminant de l'histoire, les accidents passagers ne disparaissaient dans l'ensemble de l'évolution humaniQue la grande nation sorte bientôt de cette impasse pour reprendre son rang à la tête de la civilisation, c'est mieux que notre espoir, c'est notre foi. Puisse ce livre, en l'éclairant, contribuer à sa délivrance !

Nous peindrons les derniers événements tels qu'ils sont, dans le cynisme et pour ainsi dire dans la naïveté de leur dégradation. Noblesse des caractères, élévation du but, éclat des actes, ici tout fera défaut. Jusqu'à ce semblant d'héroïsme que prennent parfois les crimes d'État, et qui en déguise l'horreur, tout a été refusé à cette entreprise pécuniaire et politique, la plus triste qui ait jamais affligé les annales d'un grand peuple. L'histoire n'y verra qu'une cuvre de voleurs de nuit ramassant de l'or dans une mare de sang et de boue.

Oui, de l'or, du sang et de la boue, voilà tout le 2 décembre, dans son but et dans ses moyens.

A le décrire, on rougit plus encore qu'on ne s'indigne, et le principal sentiment à surmonter, c'est le dégoût.

Les serments les plus solennels violés, une Constitution déchirée, le pouvoir usurpé par un guct-apens nocturne, les représentants du peuple conduits en voitures de galériens, dans la cellule des escrocs; les magistrats chassés de leurs siéges à la pointe des baïonnettes; les défenseurs de la loi assassinés par des soldats trompés, égarés, gorgés d'eau-de-vie; la liberté individuelle plus méprisée qu'à Moscou ; Paris, la Rome moderne, aux mains des modernes Vandales; la France exploitée grossièrement par une tourbe de malappris; les torches de la guerre civile promenées dans quarante départements, au nom de l'ordre; les meilleurs citoyens déportés ou bannis par milliers ; les villes et les campagnes dépeuplées; les familles dépouillées ; puis, comme de raison, l'outrage aux martyrs, l'apologie aux bourreaux ! Voilà quelles séries de turpitudes l'historien est condamné à parcourir pour dresser l'acte d'accusation de la conspiration militaire du 2 décembre.

Et tout cela, le croira-t-on, à quelques années, à quelques jours de cette révolution de février, la plus généreuse, la plus pure qui ait éclairé le monde, de cette révolution qui n'exerça pas une vengeance, qui abolit la peine de mort, qui n'exila personne, qui n'emprisonna personne, et qui n'imposa rien à ses ennemis, rien qu'une leçon d'oubli et de clémence! Est-ce bien le même peuple? Quiconque n'a pas suivi de près la marche des événements de 1848 à 1852 comprendra difficilement que la France ait pu reculer ainsi, en un jour, de plus d'un sièele. Nousmême, nous aurions peine à nous expliquer la soudaineté de la catastrophe, si nous n'avions vu charger la mine longtemps avant l'explosion.

Au moment de commencer notre triste récit, un coup d'oeil rétrospectif paraît donc indispensable pour l'intelligence de l'histoire. Les décembristes ne sont pas les seuls coupables, et la justice commande de faire à chacun sa part de responsabilité.

C'est une conjuration militaire qui a éclaté le 2 décembre, mais ce n'était pas la seule conspiration qui menaçât la république. Il y en avait trois. Celle que les démocrates redoutaient le moins l'a emporté en corrompant l’armée. Les autres attendent encore; et, il faut l'avouer, jusqu'à ce que la dernière espérance monarchique ait été balayée par le souffle de l'esprit républicain, jusqu'à ce que la bourgeoisie ait abandonné ses injustes préjugés contre la démocratic, la France restera ce qu'elle est depuis plus d'un siècle, ballottée entre les factions royalistes, déchirée par les intrigants, ou mise à l'enchère par des généraux vendus.

A ce triple complot légitimiste, orléaniste et impérialiste, ajoutez la connivence des principaux fonctionnaires, les peurs inoculées à la bourgeoisie, les soupçons follement jetés dans le ceur du peuple, l'impuissance enfin des républicains en minorité dans l'Assembléc, et tout s'expliquera.

Le mal assurément date de loin. Les ennemis

de la république, impuissants à l'emporter de vive force, se glissèrent dans son sein en l'acclamant dix-sept fois, le 4 mai 1848, lors de la mémorable séance d'installation de l'Assemblée constituante. Dès la première heure, ils envahirent les fonctions publiques afin d'être mieux placés pour battre en brèche les institutions nouvelles. Le premier coup porté fut la suppression brusque et violente des ateliers nationaux qu'il fallait dissoudre peu à peu, avec de grands ménagements, et remplacer par des entreprises sérieuses. Heureux d'exciter les ressentiments contre les hommes du 24 février, ils jetèrent ainsi, en pleine connaissance de cause, une masse d'ouvriers dans cette anxiété du lendemain, dans ce désespoir de la faim qui déterminèrent les fatales journées de juin. Sondez bien les mystères de la terrible insurrection, vous y verrez la main des royalistes, et surtout celle de l'échappé de Ham. La célèbre enquête Bauchard en a découvert assez de preuves saisissables, bien qu'elle ait été dirigée par nos plus dangereux ennemis. Nous aurons à dire, dans le cours de cet ouvrage, d'où sortait l'or qui paya les assassins du général Bréa.

Déguisé sous le nom de « parti de l'ordre, » la coalition s'organise puissamment après cette victoire. Elle établit son siége rue de Poitiers, d'où ses journaux et ses brochures, répandus à

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