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télégraphique qui annonçait que des ordres seraient expédiés au général divisionnaire, et qui renvoyait le préfet à se concerter avec lui. Mais, en attendant ces ordres, qui ne pouvaient arriver que par courriers, le temps se perdait et Buonaparte avançait. La même dépêche annonçait aussi que M. le comte d'Artois, précédé du comte de Damas, gouverneur, partait pour prendre en personne à Lyon, le commandement des troupes, et arriverait dans quarante-huit heures.

Le même jour arrivèrent d'autres dépêches des généraux Marchand et Duvernet, des préfets de Valence et de Grenoble, qui annonçaient que les troupes et les habitans étaient dans les meilleures dispositions, et que chacun ferait son devoir. Vaines promesses que trahirent bientôt les défections dont j'ai déjà parlé !

Le préfet qui croyait encore à l'honneur de l'armée, et que remplissait d'espérance la prochaine arrivée du Prince et les grandes mesures qu'elle annonçait, crut devoir alors associer aux sentimens qui l'animaient tous les citoyens de son département. Sa proclamation pleine de noblesse, de dévouement, d'énergie, avait quelque chose de prophétique qui n'a pas tardé d'être justifié par l'événement.

Une résolution aussi téméraire qu'insensée, disait-il, vient de jeter sur nos côtes un homme qui, au sein des calamités qu'il avait fait peser

sur la France, avait solennellement brisé tous » les liens qui l'attachaient à elle. Une poignée » d'hommes l'accompagne, et cette troupe sans >> armes, sans vivres, sans munitions, se trouve » poursuivie dans toutes les directions par des » soldats fidèles à leurs sermens et à l'honneur. La Providence qui semble l'avoir frappé d'aveuglement, paraît prête à consommer son ouvrage, » et à donner encore au monde une grande et ter»rible leçon.

»

>> Braves Lyonnais, pour se rassurer contre >> toute sorte d'inquiétude, il eût sans doute suffi » de votre dévouement et de votre courage. Mais > notre auguste Monarque, dont la haute sagesse » n'a jamais négligé une mesure utile, ordonne » la réunion de forces imposantes sous vos murs. » Un Prince accoutumé à recueillir par-tout des » témoignages d'amour et de dévouement qu'il »sait si facilement faire naître, un Prince qui a » daigné compter comme les plus heureux mo>> mens de sa vie ceux qu'il a passés naguère parmi » vous, MONSIEUR, frère de notre auguste Monar» que, vient en prendre le commandement. Son » nom seul ferait votre confiance, comme votre » amour ferait sa force.

>> Habitans du département du Rhône, d'hono>> rables souvenirs parlent encore à vos cœurs. Ils » vous présentent le salut et le bonheur de la » France sur le chemin de l'honneur et de la fidé

»lité. Vos magistrats vous en donneront toujours l'exemple, et il sera suivi,

»

Le maire imita le préfet, et publia une proclamation rédigée dans le même esprit.

La première impression que produisit une nouvelle si étonnante fut celle de l'étonnement. Les uns considérèrent l'entreprise de Buonaparte, comme une témérité et une folie qu'avait favorisée en secret une grande puissance, notre éternelle et trop habile rivale; d'autres crurent y apercevoir le résultat d'un secret concert avec une autre grande puissance, jalouse de ménager à un prince de son sang le trône des Français ; d'autres se persuadèrent que Buonaparte, menacé par le congrès de Vienne d'être enlevé de l'île d'Elbe, avait été jeté inopinément et malgré lui dans une résolution désespérée. Peu de personnes soupçonnèrent la vérité, c'est-à-dire, un odieux et vaste complot.

Mais au travers de toutes ces conjectures, un sentiment presque unanime dominait dans les esprits, et eût suffi pour diriger l'opinion: c'était celui de la terreur, Il était difficile en effet de se persuader que les puissances qui avaient fait de si prodigieux efforts pour se délivrer d'un si redoutable ennemi, et qui étaient encore rassemblées et en armes souffrissent en silence que, se jouant du traité de Paris et de tous les travaux du congrès, il s'apprêtât à bouleverser encore une

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fois l'Europe, en remontant sur le trône d'où elles avaient eu tant de peine à le précipiter. Ainsi, la guerre étrangère et tous les fléaux qu'elle traîne à sa suite, devaient être les premiers et les plus évidens résultats de cette nouvelle révolution. Une si juste et si triste prévoyance ramenait toutes les pensées au pied de ce trône tutélaire qui déjà nous avait une fois réconciliés avec l'Europe, et qui seul pouvait nous sauver encore. L'amour et le dévouement des Lyonnais pour le Roi, en reçurent une nouvelle force. On n'entendit dans les rues que les cris de vive le Roi ! vivent les Bourbons ! Le lis, la cocarde blanche, le drapeau blanc furent arborés de nouveau, comme une égide sous laquelle chacun croyait trouver son salut; une multitude de citoyens et de gardes nationaux offrirent leurs services (1) au maire et au préfet. Tout annonçait le peuple le mieux disposé à seconder l'autorité.

Une proclamation que le maire fit le 7 mars dut lui révéler les vrais sentimens de la cité qu'il n'avait peut-être pas assez connus, et mérite d'être remarquée à cause des suites qu'elle eut. Il avait publié que les troupes qui se rassemblaient, auraient leurs logemens dans le quartier de Bellecour et aux environs. Cette préférence blessa le reste de la ville; d'honorables murmures éclatèrent de tous

(1) Le Tableau historique, déjà cité, présente la liste d'une petite partie des citoyens qui se présentèrent.

côtés, et le lendemain une autre affiche, rendant hommage à un empressement si patriotique, annonça que le militaire serait logé par-tout indistinctement.

M. le comte d'Artois arriva en effet à Lyon avec une extrême diligence.

C'était le 8 mars. Il avait été précédé de quelques heures par le comte de Damas, et suivi de près par M. le duc d'Orléans.

Aussitôt qu'il se fut assuré des bonnes dispositions de la garde nationale et du peuple, il arrêta la seule mesure qui fût praticable et dont on pût se promettre quelque succès, celle qu'avait si malheureusement refusée le général Brayer, de marcher promptement au secours de Grenoble, dont la conservation était alors si importante. En conséquence, une partie de la garde nationale fut commandée pour se porter en avant dans la nuit même (1), ayant à sa tête M. de Thauriac: elle répondit avec transport à cet appel. En même temps, un détachement de la garde à cheval fut dépêché en éclaireur sur la route de Bourgoin, avec plusieurs dragons du 13., qui cette fois encore obéirent de bonne grâce.

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Mais quelques heures plus tard, le Prince apprend que Grenoble est occupé. Ce fatal événement

(1) Rapport de M. le chancelier de France, à la chambre des pairs, le 11 mars.

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