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seuls de tous les officiers-supérieurs qui, résistant aux illusions de l'avancement et de la faveur, demeurèrent dans leurs domiciles, et refusèrent, l'un, des feuilles de service qui lui furent expédiées pour l'armée du Var, l'autre, la continuation de ses fonctions sous divers généraux.

A cette revue, succéda l'audience annoncée. Elle fut composée d'officiers-généraux, de militaires de tout grade, de trois ou quatre cents officiers à demi-solde, de pétitionnaires, race toujours nombreuse sous tous les gouvernemens et dans toutes les circonstances.

Les autorités de la ville, le nouveau corps municipal, à l'exception de MM. Godinot et Camille-Jordan, les chefs de la garde nationale, s'y présentèrent aussi. Ils y avaient été convoqués par le maire.

Buonaparte qui voulait paraître extraordinaire en tout, était vêtu d'une méchante redingote grise, et couvert d'un chapeau plus mauvais encore, qui réjouit beaucoup la populace.

Son audience affranchie par lui-même, je ne dirai pas de toute étiquette, mais de toute dignité, ne fut qu'une longue et familière causerie, une espèce de pot-pourri, moitié tiré de ses proclamations, moitié improvisé, où il ne cessa de divaguer, parlant de tout pour faire l'homme universel, mêlant à tout propos la politique et les expropriations, les droits féodaux et les manufactures, les

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académies et les hypothèques, le commerce et les mathématiques, la noblesse et les marchandises anglaises.

Du reste, il ne parla qu'avec une réserve étudiée de l'appui qu'on lui supposait dans l'étranger, mais cette réserve même se manifestait de manière à inspirer plus de confiance que ne l'auraient fait des assertions plus positives, et chacun se retira persuadé qu'il était au moins d'accord avec l'Autriche.

Entraînées, étourdies par la liberté de ces conversations, cinq ou six personnes lui donnèrent des conseils ou lui firent des demandes dont l'ingénuité a peut-être servi de prétexte à ceux qui ont dit que les opinions des Lyonnais étaient subordonnées à une foule de petits intérêts (1). L'une voulait qu'il reprît le Piémont pour procurer à nos manufactures, des soies à plus bas prix; une autre lui redemandait la Belgique et l'incendie des marchandises anglaises; une autre désirait la conservation du maire; deux autres sollicitaient la confirmation des décorations données par le Roi, etc. Chacun rêvait quelque nouveauté. Mais il ne faut pas juger de l'esprit d'une ville, par les inconvenances échappées dans un moment de trouble, à la simplicité de quelques individus; il faut plutôt s'étonner qu'au travers de ce mutuel

(1) Histoire de la révolution du 20 mars.

dévergondage de paroles, dans une réunion composée de tant d'esprits dissemblables, on ait si peu de reproches à faire aux Lyonnais.

Quoi qu'il en soit, Buonaparte garda le silence sur la conquête du Piémont et de la Belgique, tourna le dos aux demandeurs de décorations, fit au maire un compliment sur sa jeunesse, un lazzi sur l'opiniâtreté d'un précédent maire son oncle, et parla d'autre chose.

Le fait le plus déplorable de cette triste journée, fut une proclamation municipale à la louange de l'usurpateur; pièce qui fut probablement commandée par lui, comme il en a commandé tant d'autres, et dont la rédaction fut un long sujet de discussion entre ses agens et le maire, mais qui fut enfin publiée en ces termes :

«<

Napoléon, y était-il dit, revient dans cette >> cité dont il effaça les ruines, dont il releva les » édifices, dont il protégea le commerce et les >> arts: il y retrouve à chaque pas des monumens » de sa munificence; sur les champs de bataille,

comme dans ses palais, toujours il veilla sur » vos intérêts les plus chers; toujours vos manu>> factures obtinrent des marques de sa généreuse >> sollicitude.

» Habitans de Lyon, vous revoyez dans Na» poléon, celui qui vint arracher, en l'an VIII, >> notre belle patrie aux horreurs de l'anarchie qui la dévorait;

>>

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Qui, conduisant toujours nos phalanges à la

» victoire, éleva au plus haut degré la gloire des

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» armes et du nom français ;

>> Qui joignant au titre de grand capitaine celui » de législateur, donna à la France ces lois bien>> faisantes et tutélaires dont chaque jour elle apprécie les avantages.

»

Citoyens de toutes les classes, au milieu des >> transports qui vous animent, ne perdez pas de vue le maintien de l'ordre et de la tranquillité. » C'est le plus sûr moyen d'obtenir qu'il daigne >> vous continuer cette bienveillance particulière » dont il vous multiplia tant de fois les gages.

» Fait à l'hôtel-de-ville de Lyon, le 11 mars » 1815. Signé, le comte DE FARgues. »

Quelque réservée que fût cette pièce, quelque marque de contrainte qu'on y pût remarquer, Buonaparte et ses amis s'en firent un trophée de ville en ville, en marchant sur Paris, et eurent grand soin de la faire insérer dans les journaux du lendemain, à l'instant même de leur arrivée dans la capitale. Et, soit qu'en effet cette soumission des Lyonnais, proclamée par leur propre magistrat, déterminât les départemens déjà épouvantés de la défection de l'armée, à fléchir devant l'usurpateur, soit que la coïncidence de leur chute ne fût qu'une suite naturelle de l'entraînement général, rien ne résista à Buonaparte.

Il séjourna à Lyon jusqu'au 13 mars, pour

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laisser à ses troupes le temps de le devancer sur la route de Paris.

Il mit ce séjour à profit pour faire travailler l'armée et les campagnes par ses émissaires. C'est dans ces circonstances que le maréchal Ney, préparé ou non à ce grand événement, reçut les informations qui le déterminèrent à joindre ses drapeaux à ceux de la rebellion.

Pendant son séjour, Buonaparte inonda Lyon des proclamations du golfe Juan, et des décrets qu'il avait rendus à Grenoble, sur quelques objets d'administration. On s'attendait à toute sorte de jongleries : ce qui pourtant étonna, ce furent ces étranges paroles de sa proclamation à l'armée Nous n'avons pas été vaincus ; et les champs de Leipsick, de Hanau, de Fontainebleau, de Troyes, de Laon, témoins de ses défaites, fumaient encore du sang français, versé par ses fureurs! Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, ajoutait-il. Ces deux hommes, assez désignés par les échos de Buonaparte, étaient les maréchaux Augereau et Marmont. Une foule d'écrivains ont vengé le second, et il a su se venger mieux encore lui-même d'une si grossière calomnie (1): l'insulte faite au premier ne pouvait

(1) Voyez sa lettre au duc de Caulaincourt, contenant sa profession de foi sur la vie politique de Buonaparte, et sa réponse à la proposition qu'on osa lui faire de se ranger sous les drapeaux d'un calomniateur et d'un rebelle.

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