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son départ de Vienne, des dispositions à un semblable rapprochement.

La fortune en a décidé autrement; elle préside aux destinées des Etats, il n'y a rien à dire; mais quelles que soient les invectives que le premier ministre ait prodiguées au grand homme qui expia des fautes qu'il n'avait pas du prévoir, il n'est pas moins vrai que l'assurance qu'il affectait n'était pas dans son cour.

Castlereagh était sans doute un politique habile ; mais il s'agit ici de probabilités militaires, et il est sûrement bien permis à ceux qui ont fait la guerre toute leur vie de ne pas adopter toutes ses prévisions.

Je terminerai par une réflexion sur les succès probables que devaient obtenir les armées russes et autrichiennes,

Elles s'avançaient toutes deux sur le Rhin. Les Russes arrivaient par Bamberg et les Autrichiens par la Bavière. Selon toute apparence, ces forces se seraient portées vers le Haut-Rhin; cela est d'autant plus vraisemblable, que nous n'avions plus le pont de Mayence; elles l'auraient fait afin d'éviter nos places, de pénétrer en France par une route qui leur était déjà connue, et de pouvoir se mettre au besoin en communication, par la Suisse, avec les armées qui se trouvaient en Italie. Si elles ne fussent pas venues de nouveau par Bale, elles auraient laissé un bien plus beau jeu à l'empereur, qui aurait pu prendre une position intermédiaire, d'où il aurait successivement manæuvré sur l'une ou sur l'autre; mais quel qu'eût été le point du Rhin sur lequel elles se fussent présentées, voici ce que l'empereur pouvait faire après avoir gagné la bataille de Waterloo. Je crois même que c'était son projet.

Il faut d'abord observer que, si ce grand événement s'était passé comme il avait été conçu, l'armée anglaise eût été complètement détruite, et il s'en fallut bien peu qu'elle ne le fût.

Les Prussiens eussent eu un sort à peu près semblable." Ils l'auraient vraisemblablement éprouvé le lendemain, car dans la position où l'événement se serait décidé, l'armée française aurait eu moins de chemin à faire pour descendre la Meuse et empêcher Blucher de la repasser, que ce général n'en aurait eu pour arriver à un point de cette rivière où il pat disposer d'un pont. Ainsi, un jour plus tôt ou plus tard, sa perte était certaine, dès qu'il aurait été séparé de l'armée anglaise. Il l'avait été d'abord ; il ne fallait plus que l'empêcher de faire une nouvelle jonction.

Après un pareil succès, qui aurait empêché l'empereur de passer la Meuse à Liége ? et, dans ce cas, que serait devenu le corps bavarois ? Il aurait été d'autant mieux enveloppé, qu'il marchait pour se rallier aux Anglo-Prussiens. Il eût fait alors ce qu'il avait fait en 1813, il se fat rangé du côté de la fortune.

De Liége, qui aurait empêché l'empereur de venir chercher un passage de la Moselle dont il aurait fait descendre la rive droite par le corps qu'il avait réuni dans les environs de Thionville ?

D'un point quelconque de la Moselle au Rhin, quelle distance y a-t-il pour une armée victorieuse? Or, en observant que la bataille de Waterloo a eu lieu le 18 juin, il n'est pas déraisonnable d'admettre que l'empereur pouvait arriver vers le 10 juillet; sur n'importe quel point du Bas-Rhin, à partir de Strasbourg. Rendu sur le fleuve, qu'il eût choisi son passage par le pont de cette ville, ou entre cette ville et le Necker, ou entre le Necker et le Mein, il se serait toujours trouvé avec toute son armée victorieuse à l'extrémité d'une des ailes de la grande armée ennemie et menaçant sa ligne d'opérations, surtout si elle eật déjà été engagée dans la direction de Bale.

Dans cette hypothèse, le sort de toute cette prodigieuse TOME IV.-2de Partie.

coalition n'aurait pu manquer d'être décidé dans un événement à la suite de quelques combinaisons de marches et de manæuvres telles que l'empereur savait les exécuter. S'il était parvenu à prendre l'initiative sur la droite de cette armée austro-russe, on aurait vu de belles choses : tous ces génies, qu'une suite de lâches trahisons ont fait appeler de grands capitaines, n'auraient été que des écoliers qui, pour la dixième fois, se seraient hâtés de fuir, après avoir reçu les étrivières.

Qu'aurait fait l'empereur d'Autriche ainsi que les princes confédérés ? Ils ne se seraient sans doute pas exposés à payer les frais de la guerre pour obliger - les Russes. Ils auraient traité avec celui que la fortune couronnait, et qu'elle ramenait à leurs portes.

Si cela était arrivé, dans quelle situation se serait trouvée l'armée russe ? Par quelle route aurait-elle pu éviter l'armée de l'empereur, qui, dans ce cas, aurait été grossie au moins du corps du général Lecourbe, ainsi que d'un grand nombre de garnisons des places fortes qui n'auraient plus eu besoin de défenseurs ?

L'empereur aurait été sur un terrain dont la connaissance topographique lui était familière, et si Alexandre avait voulu jouer aux batailles avec lui, il en aurait payé les frais de manière à s'en ressouvenir long-temps : plus il aurait eu de troupes, plus il en aurait perdu. Jl n'était pas capable de les manier aussi rapidement que l'empereur, qui possédait au dernier degré le mécanisme des masses.

Voilà le côté par lequel M. de Castlereagh n'avait pas envisagé la question, lorsqu'il affirmait au parlement que, la bataille de Waterloo eût-elle été perdue, l'issue de la lutte n'aurait été qu'ajournée; mais il est plus probable que c'est parce qu'il l'avait envisagée sous toutes les faces, qu'il s'était réservé les moyens de traiter avec l'empereur, et que c'est par suite de cette résolution qu'il avait fait donner aux officiers de la marine anglaise les ordres éventuels dont j'ai parlé.

Que doivent penser les Français en voyant à quoi a tenu leur destinée ? Ne doivent-ils pas convenir que, dans le cas même où ils auraient gagné la bataille et fait éprouver à l'armée anglaise des pertes qui l'eussent mise dans l'obligation de traiter avec l'empereur, la lettre que M. Fouché avouait avoir écrite le 15 juin à M. de Wellington eût suffi seule pour ranimer les espérances de ce général ? Dès-lors, quelque grande qu'eût été la défaite, il ne pouvait considérer la partie comme décidément perdue, puisque l'homme qui veillait à la sûreté de l'empereur était à lui,... Que ne méritait pas une telle perfidie !

Examinons maintenant comment l'armée de l'empereur a opéré, et par quelle suite de circonstances malheureuses la bataille de Waterloo a été perdue.

CHAPITRE V.

L'armée passe la Sambre.-Conduite de l'empereur basée sur le caractère des

généraux ennemis.- Bataille de Fleurus.-Mouvemens du premier corps.Ses conséquences.-L'empereur marche aux Anglais.-Les Prussiens sont mollement poursuivis. -- Dépêches de Grouchy. – Observations sur la lettre dont il se prévaut.-M. de Bourmont.—Détails sur la manière dont l'empereur conduisait une bataille.

L'EMPEREUR avait ouvert le premier les hostilités, et avait eu le bonheur de surprendre les ennemis en mouvement pour se concentrer; c'était un grand avantage qu'il se proposait de suivre vivement.

Son plan d'attaque était arrêté. Il connaissait les généraux qu'il avait en tête ; il savait que Blucher, bouillant, emporté, courrait aux armes dès qu'il aurait vent de notre approche, et que, n'eût-il que deux bataillons sous la main, il viendrait, dans son abnégation patriotique, nous affronter, chercher à ralentir nos masses, afin de donner aux Anglais le temps de se réunir. Il n'en était pas de même de Wellington: méthodique, circonspect, on était sûr qu'il ne hasarderait pas d'engagement que tous ses corps ne fussent concentrés. L'empereur se régla sur ces données. Il avait ouvert la campagne avec cent dix à cent treize mille hommes; il en forma deux masses, porta la principale, qui comptait environ soixante-dix mille combattans, sur Fleurus, où il savait que se rassemblait l'armée prussienne. Il chargea le maréchal Ney de s'avancer avec le reste sur la route de Bruxelles, et de s'emparer de la position des Quatre-Bras, afin d'empêcher les Anglais de secourir leurs alliés.

L'empereur avait deviné juste. Blucher était déjà en position à Fleurus ; quatre-vingt-dix mille combattans couverts par un ravin escarpé s'étendaient de Saint-Amand à Sombref, tout annonçait une action meurtrière.

Ces dispositions néanmoins décelaient les motifs qui avaient décidé le général ennemi. Il était évident qu'il cherchait à imposer à l'armée française, et qu'il ne hasardait un engagement que pour donner aux masses alliées le temps de se mettre en ligne. Le maréchal Ney avait été détaché sur les Quatre-Bras ; il devait, comme je l'ai dit, empêcher les Prussiens de recevoir les secours qu'ils attendaient. La fortune ne pouvait être douteuse ; l'action commença. Vandamme se porta sur Saint-Amand, Gérard s'avança sur Ligny, Grouchy sur Sombref; de la gauche à la droite, en un instant, tout fut aux mains. La résistance fut aussi opiniâtre que l'attaque avait été impétueuse. Elle commençait cependant à mollir, et le général Gérard allait emporter Ligny lorsqu'on signala

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