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Sous la riche broderie de son habit ministériel, se cachait toujours le misérable amour-propre d'auteur ; une scandaleuse publicité fut donnée à son Mémoire au Roi ; crié dans nos rues, colporté dans les campagnes, partout il corrompit l'opinion publique, et révéla aux dernieres classes de la société qu'on pouvait, avec impunité, insulter à la majesté des rois.

Même après la chûte du tyran, qui, si long-temps le maltraita, qui plus tard paya par de honteux honneurs, sa conscience et ses services, M. le lieutenant-général Carnot tente de fermer les portes du royaume à son souverain légitime; jusqu'au dernier moment, il combat, même sans espérance, pour la fatale cause qu'il a embrassée.

La clémence revient s'asseoir sur le trône. Lorsque M, Carnot devait peut-être se féliciter de n'avoir pas été signalé en premiere ligne dans l'ordonnance du 24 Juillet, il fait un second appel à ce qu'il nomme la justice populaire, il se rend coupable d'un nouveau scandale.

Désigné à la justice des chambres, M. Carnot doit sans doute chercher à détourner de dessus sa tête l'accusation d'avoir préparé le retour de Napoléon; nous sommes loin de présumer sa culpabilité; nous ferons même, dans l'intérêt de l'humanité, des voeux ardents pour son innocence. Ce n'est qu'à regret que la société retranche de son sein même un coupable; mais puisque, déclinant le tribunal suprême devant lequel il a été cité, il s'adresse à l'opinion publique, il n'a plus droit aux mêmes ménagements qu'un accusé plus modeste; et constitués juges par lui-même avec le public, nous ne craindrons pas d'attaquer la faiblesse de sa défense, et de faire justice de ses motifs. M. Carnot prétend que son Mémoire au Roi n'était point destiné à S. M.; il devait paraître sous le titre de Caracteres d'une juste liberté et d'un pouvoir légitime. Arrêté par la police, ce fut sur l'invitation de M. le directeur général qu'il fut adressé au roi. M. Carnot ne se dissimule pas que cette circonstance peut seule l'absoudre du défaut de convenances et de formes, qui est cependant le moindre des vices de cet ouvrage. Il convient qu'il avait promis que son écrit ne serait point livré à l'impression; il dit que c'est à son insçu, en son absence, qu'on le mit en circulation; que Messieurs ses freres, en avertirent le directeur-général de police, et que la distribution n'eut lieu que deux jours après leur déclaration. M. Carnot ne fournit point la preuve de ces faits; il suffisait qu'il fût engagé

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par sa parole à la non impression de son ouvrage, pour qu'il dût s'élever avec force, au moment de la distribution, contre la publicité donnée à sa pensée; car son mémoire n'était plus qu'une communication volontaire entre le roi et lui, et ne devait point avoir de suite. M. Carnot n'a pas fait tout ce qui était en lui pour échapper à l'accusation d'avoir voulu tromper à la fois le roi et le ministere; puisqu'il était seul en possession de son manuscrit, lui seul a pu le livrer ou le faire livrer à l'impression.

Nous ne ramenerons pas l'attention de nos lecteurs sur ce libelle, où le plus affreux des crimes était justifié, où des systêmes ridicules de gouvernement étaient présentés comme des modeles, où rien ne pouvait s'excuser, ni le ton, ni le temps, ni les intentions.

C'est au moment où M. Carnot était ministre et tout puissant, que ce fatal écrit reparaît au jour d'une maniere sans exemple; il prétend qu'il s'en plaignit au ministre de la police, qui lui répondit qu'il avait eu ordre de donner 1500 fr. à un libraire, pour en faciliter la réimpression. M. Carnot s'en plaint alors à son maître, qui se borne à en rire. Sérieusement est-ce là une défense? M. Carnot a-t-il voulu réellement empêcher la circulation de son ouvrage? Un homme d'honneur en aurait acheté l'édition ; un ministre aurait toujours eu assez de moyens pour en empêcher une seconde. Comment sa dignité n'a-t-elle pas été blessée en se rendant au château, de trouver établi aux guichets un chariot encombré de son mémoire, offert au rabais? d'entendre annoncer, par une voix de stentor, à 2 sols le mémoire de S. E. le ministre de l'intérieur, savoir: 14 sols de déboursés et 2 sols de bénéfice. Des gens admis à l'intimité de M. Carnot, nous ont assuré que, malgré la grande colere qu'il affecte aujourd'hui, il souriait cependant lorsqu'on lui disait: Monseigneur, 60,000 exemplaires de votre mémoire ont été vendus en huit jours. Que M. le lieutenant-général descende dans son cœur ; il a écrit parce qu'il a voulu être lu, il a voulu être lu pour nous ramener à ces heureux temps où la hache révolutionnaire fondait la République; un grand scandale lui a paru un grand acte de courage. Monseigneur a aussi brûlé le temple d'Ephese! Après avoir longuement discuté le point littéraire, M. le lieutenant-général Carnot aborde la grande question politique; il décline le jugement des chambres, et s'ap puye sur la charte; c'est aux chambres à résoudre le problême. Du moins il met de l'adresse et même de l'astuce

dans sa défense; it demande pourquoi seul de ses collegues il est compris dans l'ordonnance du 24 Juillet? Nous ne résoudrons point la question, quoiqu'on pût trouver dans la conduite opiniâtrement hostile de M. Carnot, de quoi justifier cette distinction; au fond, il ne la trouve pas aussi injuste qu'il le prétend, puisque désespérant à la fin du témoignage des contemporains, et même de celui de la postérité, il leur oppose d'avance celui de sa conscience.

Ici nous nous arrêtons; le domaine de la conscience n'appartient qu'à Dieu, c'est lui seul dont l'œil peut en sonder les replis secrets. M. Carnot a pu être de bonne foi; mais nous ne sommes pas d'accord avec lui sur la nécessité qu'il y avait de prolonger une révolte ouverte, sur le courage de se déclarer l'un des chefs du parti qui avait juré de repousser à jamais les Bourbons.

Les révolutions sont des temps d'erreurs; on peut être dominé par les circonstances; chacun n'a pas assez de forces pour être l'homme juste que les ruines du monde frappent sans le faire trembler, qui méprise surtout les cris populaires; mais du moins ne nous faisons jamais un titre de nos prétendus services dans une cause perdue et déshonorée.

Correspondance politique et administrative commencée au Mois de Mai 1814, et dédiée à M. le comte de Blacas d'Aulps; par M. Fiévée.

(Premiere partie)

ces.

Long-temps connu comme un de nos écrivains les plus ingénieux, M. Fiévée se présente aujourd'hui au public avec le caractere bien plus élevé d'un homme d'état plein de jugement, et d'un administrateur plein de connaissanOn n'a que trop d'esprit en France; le génie luimême, sans les notions acquises, ressemble au soleil qui répand inutilement sa lumiere sur une contrée inculte; l'expérience et l'étude sont la culture, et pour ainsi dire, le labourage de l'esprit humain; ce n'est qu'aux hommes très-instruits et armés de principes solides, à employer utilement les richesses de l'imagination, et à se livrer sans danger à l'essor de la spéculation. Cette heureuse réunion de la pensée qui crée des rapports, et de l'étude qui observe des faits, brille dans le petit ouvrage sur les Opinions et

les Intérêts, ouvrage qui nous a fait plus penser que telle volumineuse histoire. Cet éloge est d'autant plus sincere que nous n'adoptons pas, sans restriction, sans modification, le principe de cet ingénieux écrit.

La Correspondance politique et administrative ne nous a pas paru moins digne d'attention. Nous y trouvons des idées qu'on ne peut trop répandre; nous y trouvons des notions qu'il faut combattre pour les rectifier; mais partout l'auteur se montre au niveau de son sujet et s'éleve fort au-dessus de tous nos Solons modernes.

La premiere lettre de M. Fiévée a pour objet les Libertés des communes. L'auteur voit dans l'affranchissement des autorités provinciales et communales, la base la plus solide de toute liberté réelle, de toute constitution organisée et vivante.

Nous allons résumer les idées de l'auteur, en nous servant quelquefois de ses propres expressions.

Nos fameux docteurs politiques ont proclamé dans leur langage métaphysique et sentencieux, comme un principe au-dessus de toute contestation qu'il y avait trois pouvoirs: Le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. La grande chimere des facteurs de constitutions est de balancer ces trois pouvoirs, de maniere qu'ils se ponderent.

"Je crois, dit M. Fiévée, au pouvoir qui exécute, à l'expérience qui conseille et à l'autorité qui juge: ces parties peuvent être distinctes, et jusqu'à un certain point indépendantes; mais il n'y a là jamais qu'un pouvoir, et je conviens que je n'ai vu nulle part que dans les livres des faiseurs de politique, cette classification des pouvoirs et leur pondération.

Il y a, dans un systême de liberté, un autre pouvoir que le pouvoir exécutif, qu'on attribue généralement au chef de l'état, c'est le pouvoir municipal, connu dans F'histoire de tous les peuples de l'Europe, et particulierement dans l'Histoire de France, sous le nom d'affran chissement des communes. C'est-là l'origine et la base de toute liberté dans les états modernes; c'est le fondement de l'édifice au sommet duquel nous apercevons les deux chambres; c'est le principe actif de la constitution anglaise."

Peut-être M. Fiévée se réconcilierait-il avec les métaphysiciens, s'il observait que le mot pouvoir ne désigne pas VOL. LI.

C

dans cette occasion une portion, une fraction du pouvoir souverain, mais seulement les rapports de divers actes de ce pouvoir. Ainsi les qualités de Dieu ne sont pas des portions de l'être infini, mais des rapports entre les mani. festations de sa puissance. Mais laissons-là les distinctions métaphysiques, et hâtons-nous d'arriver aux choses posi

tives.

Les communes sont-elles libres en France, ou, en d'autres termes, y a-t-il un pouvoir municipal?

Dans toutes les petites communes, c'est le préfet qui nomme les maires et les membres du conseil municipal; dans les grandes communes c'est le chef de l'état.

Les communes avaient des biens, on vient de les leur prendre et de les vendre sans les consulter. Il leur restait un revenu dans le produit des octrois; ces octrois sont administrés par un agent du gouvernement qu'on nomme directeur-général des droits-réunis. La loi dit bien que les maires conserveront une surveillance; mais comme on ne peut pas surveiller des agents qui ne sont pas les siens, l'agent du gouvernement, qui administre les octrois, a décidé, par une instruction, que les maires ne se mêleraient en rien de l'administration de l'octroi de leurs communes ; et l'instruction l'a emporté sur la loi.

Bien des communes ont des bois dont elles jouissent et qu'on n'a pas osé leur ôter; mais on leur en fait payer la garde, les impositions, et l'on fait verser le produit de la vente à la caisse d'amortissement.

Nos communes sont esclaves, et le sont plus qu'à l'époque où, dans toute l'Europe, elles ont pu acheter leur affranchissement des rois et des seigneurs; puisqu'aujourd'hui elles n'auraient pas et ne pourraient jamais avoir de quoi se racheter.

"C'est donc au roi, dit l'auteur, à les affranchir de sa propre grâce, il s'attirerait les bénédictions de tous ses peuples, et aurait de suite dans son parti, envers et contre tous, l'immensité de toutes les villes de la France. Les chartes d'affranchissement vaudraient à elles seules, en liberté, plus que toutes les constitutions du monde, et auraient les plus grands avantages sous des rapports généraux.

"Le premier avantage serait de donner une base indispensable au pouvoir qu'on veut élever. Ces chartes d'affranchissement seraient une des libertés de la monarchie ;

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