Page images
PDF
EPUB

AVANT-PROPOS.

Bien qu'à une faible distance des Etats-Unis, Haïti est pourtant peu connue en ce pays où le plus souvent l'on n'a d'autre source de renseignements que les livres écrits en anglais par des voyageurs ou des auteurs peu scrupuleux. Des erreurs et des préjugés se sont ainsi enracinés dans l'esprit de beaucoup d'Américains qui ont fini par penser que mes compatriotes s'adonnaient à toutes sortes de grossières superstitions et retournaient à la barbarie au lieu de progresser. Cette opinion sévère est fondée sur des calomnies que chacun répète sans prendre la peine de contrôler les faits.

Pour pouvoir avec impartialité juger un peuple il faut connaître ses origines, ses mours; il faut le suivre dans son évolution, et même se rendre compte des conditions telluriques et climatologiques qui ont certes leur part d'influence dans les transformations successives que subit un Etat. Un étranger qui ne passe que quelques mois dans un pays dont il avait vaguement entendu parler auparavant ne peut avoir de suffisants éléments d'information pour se prononcer en connaissance de cause. Il est donc exposé ou à répéter les racontages qu'il entend débiter autour de lui ou à laisser libre cours à son imagination. Ignorance ou mauvaise foi, telle est le plus souvent la caractéristique de tous ceux qui se hâtent de parler d'une nation dont ils n'ont pas pris la peine d'étudier l'histoire et le tempérament.

En écrivant en anglais le livre que j'offre aujourd'hui au public, je ne bute qu'à mettre les Américains en mesure de se former par eux-mêmes un jugement impartial sur Haïti. J'ai, en conséquence, divisé l'ouvrage en deux parties. Dans la première il y a toute l'histoire de l'ile depuis ses premiers habitants jusqu'au procès de la Consolidation. Je n'ai pas hésité à dévoiler les horreurs qui ont souillé son sol; j'ai égale

ment fait connaître les diverses péripéties de la lutte farouche soutenue par son peuple pour arriver d'abord à la liberté et ensuite à l'indépendance.

Dans la seconde partie je donne un aperçu du climat et de l'organisation générale du pays; j'expose les coutumes, les mœurs des habitants, leurs efforts incessants vers un meilleur lendemain. J'en ai profité pour réfuter quelques-unes des calomnies dont ils ont été l'objet.

En parlant de l'esclavage et de la guerre de l'indé pendance il m'a fallu rappeler les cruautés commises par les Français. Je me plais cependant à espérer que personne ne m'accusera de vouloir réveiller la moindre rancune contre la France. Les Haïtiens aiment sincèrement ce pays auquel ils confient, en général, l'éducation de leurs enfants. Dans les livres, dans les brochures, dans les articles de journaux consacrés à Haïti, l'on a pris l'habitude de parler de Dessalines et des soldats de la guerre de l'indépendance haïtienne comme de monstres à qui tout sentiment humain était inconnu; mais l'on passe volontiers sous silence les crimes de Rochambeau et des colons français. Qu'on lise sans parti-pris l'histoire d'Haïti et l'on verra si les représailles exercées par les Haïtiens n'avaient pas été provoquées par les barbares traitements qu'on leur avait infligés. Les faits se chargeront de démontrer l'injustice des accusations portées contre mes compatriotes qui n'ont reculé devant aucun sacrifice pour se créer une Patrie et pour abolir à jamais la honteuse institution de l'esclavage. Les Haïtiens revendiquent avec fierté l'honneur d'avoir été les premiers à mettre fin au triste système de l'exploitation de l'homme par l'homme. Les colères qu'ils ont encourues, le mauvais vouloir qu'ils ont rencontré, n'ont eu le plus souvent d'autre cause que la rancune des esclavagistes jointe au dépit des colons ou de leurs descendants pour lesquels Saint-Domingue avait cessé d'être une source de richesses bien ou mal acquises.

Dans le cours de cet ouvrage il m'est arrivé de mentionner des faits observés aux Etats-Unis. En les in

« PreviousContinue »