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CHAPITRE XII.

Boyer élu Président d'Haïti à vie (30 Mars 1818-13 Mars 1843)

Pacification de la Grand’Anse-Mort d'Henri Christophe (8 Octobre 1820)-Son royaume se rallie à la République-Les habitants de la partie orientale chassent les Espagnols-Après avoir arboré le drapeau colombien, ils reconnaissent l'autorité du Président d'Haïti -Le pavillon haïtien flotte sur toute l'île-Hostilité des Puissances « envers Haïti: les Etats-Unis et l'Angleterre reconnaissent l'indépendance du Mexique, de la Colombie, etc., mais s'abstiennent au sujet d'Haïti-Abolition du tarif de faveur dont jouissait l'Angleterre-Différends avec la France au sujet de la reconnaissance de l'indépendance-Missions diverses-Haïti sur pied de guerre-La France désire conserver un protectorat sur Haïti-Promulgation du Code Civil, du Code de Procédure Civile, etc.-Charles X. concède l'indépendance d'Haïti-Son Ordonnance-Effet qu'elle produit-Charges qu'elle impose aux Haïtiens: emprunt en France Papier-monnaie, conséquence de l'Ordonnance de Charles X.-Pourparlers pour la conclusion avec la France d'un nouveau traité destiné à effacer la mauvaise' impression de l’Ordonnance de Charles X.-Négociations avec le Pape_Traité de 1838 par lequel la France reconnait l'indépendance d'Haïti-Traités avec l’Angleterre et la France pour l'abolition de la traite des noirs—Le mécontentement créé par l'Ordonnance de 1825 avait porté atteinte à la popularité de Boyer-Après le traité de 1838 des réformes s'imposaient-L'Opposition profite de l'inaction de Boyer-Charles Hérard aîné, dit Rivière, prend les armes à Praslin (27 Janvier 1843)—Boyer donne sa démission le 13 Mars 1843 et s'embarque sur la corvette anglaise "Scylla.”

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La mort d'Alexandre Pétion, le fondateur de la République, avait causé d'unanimes regrets. Jamais un Chef d'Etat n'a eu une telle prise sur l'affection de ses concitoyens. Aussi le peuple qui l'aimait profondément resta fidèle au système de gouvernement qu'il avait établi. Le lendemain de son décès, le 30 Mars 1818, le Sénat se réunit et élut le Général JeanPierre Boyer Président d'Haïti à vie. Ce choix même

était comme un hommage rendu à la mémoire du défunt; car Boyer était “l'enfant gâté” de Pétion dont il commandait la garde.

Le nouveau Président était pour son époque un esprit éclairé. D'une sévère probité il avait des idées d'économie poussées à l'extrême. Son premier soin, en arrivant au pouvoir, fut donc de mettre de l'ordre dans les finances qui s'étaient ressenties du caractère débonnaire de son prédécesseur. Il se préoccupa aussi de rétablir la sécurité dans la Grand'Anse. Depuis Janvier 1807 Goman inquiétait les habitants des environs de Jérémie. Dans les premiers jours de 1819 Boyer mit en mouvement des forces imposantes et à la fin de cette année les bandes de Goman furent complètement dispersées. Cette partie du territoire était à peine pacifiée que Boyer songea à refaire l'unité haïtienne.

La politique humaine et modérée de Pétion avait déjà provoqué bien des défections dans les rangs des partisans de Christophe. La royauté pesait lourdement sur les populations du Nord et de l'Artibonite, tandisque la République faisait jouir le peuple de sages libertés. Les comparaisons étaient donc toutes à l'avantage du dernier système. Et Christophe, pour maintenir son autorité, dut de plus en plus recourir aux rigueurs. Il était trop intelligent pour ne pas comprendre que le contact de ses troupes avec les soldats de la République tournerait à son désavantage. Aussi voulut-il prévenir toute agression de la part de Boyer. Et il trouva un complaisant émissaire en la personne de l'amiral anglais, Sir Home Popham. Ce dernier se rendit à Port-au-Prince en Avril 1820 et ne négligea rien pour décider le Président d'Haïti à ne point entreprendre sur le roi Henry. Sir Home Popham plaidait surtout la cause du commerce anglais qui, dans le royaume de Christophe, jouissait de grands avantages. Il ne put cependant obtenir aucune assurance de Boyer. Ce dernier sentait bien que le gouvernement de Christophe fondé sur la violence ne pouvait durer longtemps encore. Tout annonçait l'approche de graves événements. Les populations

n'attendaient que l'occasion de secouer un joug trop pesant. Tant que par la magie de son audacieux courage il était en mesure d'entraîner ses soldats Christophe avait encore des chances de maintenir son autorité intacte. Mais la maladie sur laquelle il ne comptait pas le réduisit à l'impuissance. Le 15 Août 1820 il assistait à la messe à l'église de Limonade quand il tomba la face contre terre. Une attaque d'apoplexie venait de renverser le maître devant qui tous les fronts se courbaient. . I n'en mourut pas; mais il resta paralysé. Enfermé dans son palais de Sans-Souci, hors d'état de monter à cheval, Christophe ne pouvait plus stimuler le dévouement de ses partisans. Aussi bien, le 2 Octobre 1820 la ville de Saint-Marc se rallia à la République et réclama l'appui du Président Boyer. Ce fut le signal de la débâcle. Le 6 Octobre le Général Richard, gouverneur du Cap, se souleva à son tour. Christophe crut qu'il pouvait dompter même la nature; il recourut à une médication désespérée pour retrouver l'énergie que lui refusaient ses pauvres membres paralysés : pendant plus d'une heure il se fit frictionner avec du rhum et du piment. Malgré ce puissant stimulant ses forces l'abandonnèrent au moment où il voulut se mettre à la tête de ses troupes. Décidé pourtant à lutter, il se fit porter sous la galerie de son palais où le 8 Octobre il assista au défilé de sa garde qu'il chargea d'aller reprendre le Cap. Cette garde dont le dévouement avait été jusque-là sans bornes fut à peine hors de sa présence qu'elle passa à l'insurrection au cri de “Vive la liberté." Dans la nuit du 8 Christophe était dans sa chambre quand il apprit la nouvelle de cette défection. Il fit appeler sa femme et ses enfants qu'il combla de marques de tendresse. Après les avoir congédiés, il se fit apporter de l'eau par ses valets; il procéda à une ablution, se vêtit de linge blanc et renvoya les domestiques. Saisissant alors un pistolet, il appuya l'arme contre son caur et pressa la détente. Au bruit de la détonation parents et serviteurs accouru

rent. Henri Christophe n'était plus qu'un cadavre.? La Royauté avait cessé d'exister.

Le Président Boyer mit tout en peuvre pour étendre son autorité sur l'ancien territoire soumis à Chris. tophe. Le 16 Octobre il était à Saint-Marc; le 21 il se rendit aux Gonaïves et le 26 Octobre 1820 il entra au Cap où la République fut acclamée. Ainsi prit fin une scission qui aurait pu avoir de graves conséquences pour l'avenir national.

La réconciliation de la famille haïtienne était complète. Elle allait permettre à Boyer de réaliser la grande pensée de Dessalines qui désirait qu'Haïti n'eût d'autres limites que “celles que lui travaient la nature et es mers.” Après l'expulsion des Français en 1809, les habitants de la partie orientale de l'île s'étaient replacés sous la domination de l'Espagne. Le voisinage de cette puissance n'avait jamais été bien rassurant pour les Haïtiens. Aussi crurent-ils le moment opportun pour essayer de s'en débarrasser. Pendant qu'il était au Cap, Boyer avait reçu des émissaires de la partie espagnole. A son tour il y envoya des agents chargés de faire une discrète propagande et de préparer les esprits à la réunion de toute l'île

· Dans la nuit même du 8 Octobre le cadavre fut transporté à la citadelle Laferrière où il fut recouvert de chaux. Construite à 3,000 pieds d'altitude, sur la crète du Bonnet-à-l'Evêque, cette citadelle est le témoignage le plus imposant du génie de Christophe. Aujourd'hui encore ses ruines majestueuses arrachent des cris d'admiration aux étrangers qui les visitent. Un Français, Mr. Edgar La-Selve (La Republique d'Haïti, p. 27), peu suspect de sympathie pour les Haïtiens, ne put s'empêcher, en parlant de cette forteresse, de s'exprimer comma suit: “Nulle part, en France, en gleterre, aux Etats-Unis, je n'ai rien vu de plus imposant. La citadelle Laferrière est véritablement une merveille.” Le cerveau qui a conçu et fait exécuter ce travail était certes remarquable. Né et grandi dans l'abrutissant régime de l'esclavage, Henri Christophe se rêvéla successivement tacticien, général d'armée, législateur, homme d'Etat. Ses défauts étaient ceux mêmes du système sous lequel il avait gémi. Epris de progrès il crut pouvoir l'imposer sans tenir compte du temps nécessaire aux évolutions. A cet effet il recourut à des moyens qui le rendirent impopulaire. L'on ne se souvient que de ses violences et l'on oublie les résultats qu'il a obtenus. En raison de ses bonnes intentions, de l'impulsion donnée au travail et de la prospérité dont il tit jouir son royaume, Christophe mérite d'etre jugé impartialement par l'étranger trop prompt à le condamner sans appel.

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RUINES DU CHÂTEAU DE SANS-SOUCI BÂTI PAR CHRISTOPILE

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