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auparavant Pelletier avait essayé d'embaucher à Portau-Prince 50 hommes et quelques femmes soi-disant pour aller à la Navase embarquer du guano. La police haïtienne s'empressa de faire des perquisitions à bord du “Williams.” L'on y trouva des armes et des munitions, une grande quantité de menottes et beaucoup de barriques d'eau. C'étaient, à l'époque, les accessoires du commerce de la traite des noirs. La barque “Williams" ne fut pourtant pas saisie; on la laissa partir pour New Orleans. Le gouvernement haïtien la fit néanmoins escorter hors des eaux d'Haïti par le navire de guerre “Le Geffrard." Au lieu de se rendre à New Orleans la barque" Williams" revint croiser sur la côte Nord d'Haïti; elle resta près de cinq jours en vue du Cap-Haïtien et finalement entra, le 31 Mars 1861, au Fort-Liberté, un petit port non ouvert au commerce étranger. Cette fois elle portait le pavillon français, et ne s'appelait plus “Williams," mais “Guillaume Tell”; Pelletier aussi changea de nom et se fit appeler Jules Letellier. Son projet était d'attirer à bord les habitants de l'endroit et de les enlever. Sous prétexte que son navire avait besoin d'être réparé, il se mit en bons termes avec les autorités de l'endroit; il essaya de nouveau d'embaucher des travailleurs et annonça l'intention de donner un bal à son bord. Effrayé de l'audace de son capitaine, un autre membre de l'équipage, Miranda, déserta le bateau et dénonça tout le complot aux autorités haïtiennes. Le Consul français du Cap-Haïtien se rendit au Fort-Liberté où il ne tarda pas à découvrir que Jules Letellier s'appelait de son vrai nom Antonio Pelletier et que la barque était non le “Guillaume Tell” venant du Havre, mais bien la même barque “Williams” partie quelque temps auparavant de Port-au-Prince pour New Orleans et qu'elle avait sans droit arboré le pavillon français. Cette fois les autorités haïtiennes saisirent la barque; et son capitaine Antonio Pelletier fut, avec ses complices, déféré à la justice comme prévenu d'avoir, sur les côtes d'Haïti, tenté de se livrer à la piraterie et à

• Affaire Pelletier. Lettre de Mr. Hubbard a Mr. Seward, p. 1,100.

la traite des noirs. Condamné à mort par jugement du Tribunal Criminel de Port-au-Prince en date du 30 Août 1861, Pelletier se pourvut en Cassation. Un Arrêt en date du 14 Octobre 1861 annula pour vice de forme le jugement du 30 Août et renvoya Pelletier pardevant le Tribunal Criminel du Cap-Haïtien qui le condamna à cinq ans d'emprisonnement. Pelletier subissait cette peine dans les prisons de Port-au-Prince quand en 1863 il tomba malade. Par humanité le gouvernement haïtien autorisa son transfert à l'hôpital. Le condamné en profita pour se sauver et pour se rendre à la Jamaïque.

Les représentants des Puissances étrangères accrédités à Haïti approuvèrent alors pleinement la conduite du gouvernement haïtien. Mr. Lewis, qui en 1861 était l'agent commercial des Etats-Unis à Port-auPrince, demanda lui-même que le capitaine Pelletier ne fût pas mis en liberté. Dans son rapport adressé le 13 Avril 1861 à Mr. Seward, Secrétaire de'Etat, Mr. G. Eustis Hubbard, alors Agent Commercial des EtatsUnis au Cap-Haïtien, n'hésita pas à s'exprimer comme suit: “J'ai la certitude que l'intention du capitaine Pelletier était d'attirer à bord de son navire, par contrat ou autrement, un certain nombre d'Haïtiens et de se sauver avec eux pour les vendre comme esclaves.

* * En réalité mes propres doutes au sujet de la légalité des procédés du navire étaient si grands que, s'il avait réussi à s'échapper de Fort-Liberté, j'aurais immédiatement écrit aux Consuls Américains à StThomas, Aspinwall et à la Havane pour leur demander de soumettre les faits au commandant de n'importe quel navire de guerre étranger qui serait dans l'un de ces ports afin que la barque fut saisie et sa vraie intention découverte."

Cependant dix-huit ans après, en Février 1879, Mr. Langston, Ministre des Etats-Unis à Port-au-Prince, présentait une demande d'indemnité en faveur de Pel

'Sentence de l'arbitre. Affaire Pelletier, p. 17.

• The American & Haitian Claims Commission. Claim of Antonio Pelletier (Washington 1885), p. 1,103.

letier. L'on osa réclamer au nom de ce forban la bagatelle de $2,466,480 au peuple haïtien!

Les Puissances étrangères semblaient prendre comme un plaisir à embarrasser le gouvernement de BoisrondCanal. Ce Chef d'Etat se montrait pourtant respectueux de la légalité. Les Chambres Législatives exerçaient un contrôle sévère sur les finances; les dépenses avaient été réduites au strict nécessaire. L'on s'occupait de travaux publics. Un Américain, Mr. Borrott, obtint un contrat pour la construction d'un tramway à Port-au-Prince et d'un chemin de fer. La canalisation et la distribution de l'eau à domicile furent entreprises. Des contrats pour des wharves, des ponts et un câble sous-marin furent signés. Haïtiens et étrangers jouissaient de la plus complète liberté. Peu de gouvernements eurent néanmoins, comme celui de Boisrond-Canal, une telle lutte à soutenir tant contre les prétentions de toutes sortes soulevées par les Légations étrangères à Port-au-Prince que contre les factions à l'intérieur. L'Opposition au Corps Législatif tendait à absorber entièrement les attributions du Pouvoir Exécutif. La rivalité du Parti National et du Parti Libéral qui, dans les Chambres, se disputaient la suprématie, vint en 1879 ajouter aux difficultés de la situation. Le 30 Juin 1879 une rixe éclata à la Chambre des Députés où des coups de feu furent tirés. Il en résulta à Port-au-Prince une émeute à la tête de laquelle se plaça Mr. Boyer Bazelais, le chef du parti libéral. Le gouvernement finit par rétablir l'ordre. Mais, ne possédant ni la confiance du Parti National ni celle du Parti Libéral, le Président Boisrond-Canalo donna sa démission le 17 Juillet 1879.

ond-Canal mourut à for

a u-Prince le 6 Mars 1905 à l'age de

73 ans.

CHAPITRE XX.1

Lysius Salomon (23 Octobre 1879-10 Août 1888)-Insurrection de

Miragoane-Incident religieux-Réclamations diverses: Affaires Lazare, Pelletier, Maunder (suite)-Emprunt Domingue-Banque d'Haïti-Vols de mandats à la Banque Nationale d'Haiti—Union Postale Télégraphe sous-marin-Exposition agricole-Réélection de Salomon (30 Juin 1886)-Insurrection au Cap (4 Août 1888) Salomon quitte le pouvoir.

Après le départ de Boisrond-Canal la Constitution de 1867 fut modifiée. Et le 23 Octobre 1879 Salomon fut élu Président d'Haïti pour sept ans. Le septennat a été depuis définitivement adopté; le terme de 4 ans provoquait à de trop courts intervalles de dangereuses agitations. Le nouveau chef d'Etat était certes une personnalité remarquable. Ayant occupé d'importantes fonctions dans le pays, il connaissait bien les hommes et les choses. Ministre d'Haïti à Paris, ayant longtemps vécu au dehors, il avait consacré ses loisirs à l'étude. La lutte des partis était vive quand il fut placé à la tête du gouvernement. Il saisit le pouvoir d'une main ferme et parvint à ramener la confiance, bien qu'il eût à surmonter de grands obstacles. Le parti libéral qui voyait la direction des affaires lui échapper définitivement mit tout en cuvre pour la reprendre. Son chef, Boyer Bazelais, put, sans être

· Pour ne pas donner à ce volume des proportions démesurées, l'auteur a dû se borner à résumer quelques-uns des principaux faits de l'histoire contemporaine. Mais, dans un travail spécial, il consacre aux événements dont le pays a été le théâtre à partir de la démission de Boisrond-Canal, tout le développement qu'ils comportent.-La présente partie historique sera donc un jour complétée par l'Histoire contemporaine d'Haïti actuellement en préparation.

inquiété par le gouvernement anglais, conspirer à la Jamaïque contre la paix publique. Le 27 Mars 1883 un steamer Américain le “Tropic" le débarqua à Miragoane. L'insurrection qu'il provoqua fut écrasée, mais elle coûta cher au pays qui, outre les dépenses pour la réduire, eut à payer d'énormes indemnités pour des dommages plus ou moins réels éprouvés par des étrangers tant à Port-au-Prince qu'ailleurs. L'on doit rendre cette justice au gouvernement des Etats-Unis qu'il fit poursuivre l'équipage du “Tropic." Le Capitaine de ce steamer fut condamné à Philadelphie pour avoir violé la loi de la neutralité.

Au début de son administration, Salomon eut à aplanir le conflit qui avait surgi entre l'autorité civile et le clergé catholique. Dès la proclamation de l'indépendance les Haïtiens avaient établi la liberté des cultes et le mariage civil. Et, en vertu des lois en vigueur il était défendu au Ministre d’un culte quelconque de procéder à aucun mariage sans se faire présenter l'acte du mariage civil. Le clergé catholique avait petit-à-petit pris l'habitude de ne pas se conformer à ces prescriptions. Il en vint à réclamer le droit de célébrer les mariages religieux sans se préoccuper de la cérémonie civile. L'opinion se pasionna pour ou contre ces prétentions. Sur une menace de Salomon de réaliser le veu émis par la Chambre des Députés de voir dénoncer le Concordat signé en 1860 avec le Saint-Siège, les prêtres se montrèrent plus circonspects; depuis ils se sont efforcés de concilier leurs scrupules religieux avec l'intérêt bien entendu du peuple haïtien.

A part les difficultés à vaincre à l'intérieur, le gouvernement de Salomon eut, comme celui de BoisrondCanal, à lutter contre les réclamations de certaines Puissances étrangères. Les Etats-Unis avaient persisté dans leur demande d'indemnités en faveur de Pelletier et de Lazare. La discussion, en se prolongeant

· Voir pour les détails des affaires Lazare et Pelletier, pages 229, 230, 231.

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