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LA QUESTION D'ÉGYPTE

INTRODUCTION

Dans le siècle qui vient de finir, l'importance du droit des gens théorique s'est puissamment affirmée. Ceux qui ont cultivé cette branche de la science du droit, juristes, historiens, diplomates, hommes d'Etat, ont vu leur autorité grandir, et ont pu faire rentrer dans le domaine de la pratique internationale plus d'humanité et plus de justice. Nombreuses sont les conquêtes que les efforts de la doctrine ont ainsi remportées sur la barbarie.

Cette bienfaisante influence s'est arrêtée toutefois aux frontières de l'Empire Ottoman. En dépit du traité de Paris (1) qui admettait la Turquie dans le concert européen et eût dù lui assurer par conséquent les avantages correspondant à cette situation nouvelle, les relations de l'Europe avec cet Etat se sont très peu modifiées. Il semble qu'en ce qui le concerne on en soit resté toujours aux pratiques du temps des croisades, aux haines religieuses, Chrétienté contre Islam : or, entre deux sectes qui se heurtent, il n'y a pas de place pour le droit. La Turquie ne participe qu'imparfaitement aux avantages du droit des gens de l'Europe.

D'aucuns diront qu'elle ne mérite pas cette faveur, que la faiblesse de son gouvernement, l'état d'anarchie de ses

(1) Traité de Paris du 30 mars 1856. — Martens : Nouveau Recueil général de traitės, XV, p. 770. — De Clercq : Traités de la France, VII, p. 59. provinces, l'esprit haineux de ses populations musulmanes contre les chrétiens, autorisent les puissances à se conduire vis-à-vis d'elle sans tenir compte des principes. A ceux-là il pourra être répondu, non sans quelque apparence de raison, que cette décrépitude même de « l'homme malade », pleine de dangers pour tous, est, dans une large mesure, l'ouvre des puissances.

Quel est le gouvernement dont l'autorité pourrait résister à une intervention constante de l'étranger, surtout quand cette intervention dissout, démembre, ruine (1). En présence des humiliations de toute sorte que la Porte Ottomane a dù subir, la haine du musulman fanatique contre l'étranger, contre le chrétien, n'a fait qu'augmenter: d'où des persécutions et des massacres, que le gouvernement central n'a pu empêcher, car bafoué à l'extérieur, il a perdu

(1) Le premier coup porté à la Turquie par l'Europe fut l'affranchis. sement de la Grèce en 1830, couronnement de la révolte des Grecs qui, après trois années de lutte, obtinrent l'aide des puissances et virent la flotte ottomane anéantie à Navarin par les escadres alliées. — A la même date, la Serbie en exécution du traité russo-turc d’Andrinople (1829) devenait par firman du Sultan principauté tributaire de la Porte. — Le soulèvement de l'Herzégovine, puis de la Bosnie en juillet-août 1875 amena de nouvelles interventions : l'Autriche, la France, l'Italie et la Russie offrirent leur médiation que la Turquie accepta sous la condition de la soumission préalable des rebelles. Après bien des difficultés, après le massacre des Consuls européens à Salonique et des chrétiens en général en Bulgarie, après la déclaration de guerre contre la Porte de la Serbie et du Monténégro, puis celle de la Russie, intervint le traité turco-russe de San-Stefano du 3 mars 1878 que révisa le traité de Berlin du 13 juillet suivant. Ce traité (Archioes diplomatiques, 1882-83, II, p. 284) déclara l'indépendance complète du Monténégro, de la Ser. bie et de la Roumanie; il créa la principauté de Bulgarie, vassale et tributaire de la Porte; il donna l'autonomie à la pruvince turque de Roumélie orientale, et détacha de l'Empire Ottoman la Bosnie et l'Herzégovine pour en remettre l'administration à l'Autriche. Entre temps l'Angleterre, après le traité de San-Stefano, s'était fait donner, par convention du 4 juin 1878 (Archices diplomatiques, 1882-83, II, p. 314) avec la Porte, l'administration de l'ile de Chypre, moyennant quoi elle s'engageait à défendre le cédant contre tout nouvel empiètement de la Russie. – La Grèce de 1830 a vu ses frontières rectifiées par la volonté de l'Europe dans un sens avantageux. La guerre de 1897 avec la Turquie, dans laquelle elle a été cependant vaincue, l'a laissée intacte grâce à l’Europe, et elle peut espérer s'adjoindre la Crète dont l'administration a été confiée par les puissances en novembre 1898 au prince Georges de Grèce.

par suite à l'intérieur ce prestige nécessaire qui sait contenir les foules, diriger les courants d'opinions et permet de maintenir l'ordre dans les provinces les plus éloignées. Au point de vue pratique, il est donc permis de penser que les agissements de l'Europe en Turquie ont été plutôt malfaisants ; d'autant plus qu'elle est toujours arrivée dans ce pays trop tard pour faire ceuvre bonne, et qu'elle n'a su empêcher ou prévenir ni les guerres sanglantes ni les massacres. En théorie l'attitude de l'Europe ne peut être défendue ; elle a fait de l'intervention permanente le pivot de sa politique en Turquie, violant en cela un des principes les plus sages, les plus respectés du droit des gens.

Ainsi à côté de la coutume internationale générale il s'en est formé une nouvelle, fille bâtarde de la première, spéciale à l'Empire Ottoman. La doctrine ne peut admettre cette dualité, car le droit est un ; elle ne peut que repousser des usages qui constituent sinon une marche rétrograde, du moins un arrêt dans la voie du progrès des relations entre Etats, et elle doit le faire avec d'autant plus d'énergie que cet oubli des principes read la question d'Orient plus aiguë, plus insoluble ; car si les difficultés sont nées de l'ambition de certains Etats, et du désir des autres de maintenir l'équilibre européen, elles se sont trouvées singulièrement accrues dès l'instant où les puissances sont intervenues de concert å Constantinople.

Qu'un gouvernement fort et réformateur s'établisse sur les rives du Bosphore et la question des Balkans ne se pose plus. Cette éventualité a failli ètre réalisée en 1839 lors de la marche victorieuse contre les troupes turques du pacha d'Egypte Méhémet-Ali : les puissances se sont interposées. Depuis, leur attitude de chaque jour ne permet plus à un Sultan, fût-il énergique et imbu d'idées modernes, de faire sortir son pays de l'ornière où il se débat. Et les craintes de tous augmentent. Les puissances ont voué le gouvernement turc à la faiblesse ; d'autre part, chacune apportant ses ambitions personnelles, elles ont pris contact dans l'Empire Ottoman : en sorte qu'après avoir rendu impossible dans le passé toute solution pacifique du problème des Balkans, elles ont rendu infiniment probable la solution belliqueuse et sanglante.

Dans tout le cours de cet ouvrage, nous aurons l'occasion de constater que la plupart des difficultés en Orient découlent de la violation du traité de 1856 et des principes du droit des gens en général ; c'est en revenant à ces principes, en tenant compte des dispositions de ce traité, que nous pourrons trouver pour l'une de ces difficultés, la question égyptienne, une solution juridique.

La question d'Egypte n'est qu'une face de la question d'Orient. On a pu dire qu'il y a toujours eu et qu'il y aura toujours une question d'Egypte ; il n'y a dans cette affirmation qu'une part de vérité. Certainement le fertile bassin du Nil a de tout temps été ardemment convoité par les étrangers ; les peuples les plus divers en ont entrepris et réalisé la conquête ; les plus grands capitaines y sont allés cueillir les lauriers de la viotoire : à cela se borne la question égyptienne dans le passé. Pour le présent et depuis le milieu du siècle dernier la même convoitise a poussé et pousse encore tous les grands Etats de l'Europe à porter toute leur attention du côté de l’Egypte, mais le désir de posséder un sol exceptionnellement riche ne tient plus depuis longtemps le premier rang parmi les mobiles qui les guident. Ils voient surtout dans l’Egypte un passage que tous désireraient occuper ou du moins que chacun voudrait préserver de l'occupation exclusive d'un rival. Pour eux l’Egypte c'est le canal de Suez, la route de l'Océan Indien et de l'Extrême-Orient ; c'est le Nil, la route de l’Afrique centrale. Celui qui sera le maître au Caire pourra, par ce seul fait, jouer un grand rôle dans la politique asiatique et dans la politique africaine.

Il y a de tout cela dans la question d’Egypte telle qu'elle se pose à l'heure actuelle, mais cela n'eut pas suffi à la poser. Les difficultés égyptiennes sont la conséqence de celles qui ont surgi depuis un peu plus d'un demi-siècle dans l’Empire Ottoman. L'Europe est intervenue en Egypte comme à Constantinople, pour les mêmes raisons, avec le même esprit de suite et la même injustice, et son inter

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