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aucun recul dans les affaires d'Egypte ; les autres, bien qu'impassibles devant les empiètements de l'Angleterre et habituées à la voir à peu près tout diriger dans la vallée du Nil, ne permettraient pas d'avantage une annexion caractérisée.

Quoi qu'il en soit, dès 1882, le cabinet de Londres était entré résolument dans la voie que nous venons d'indiquer, assurant d'une part sa prépondérance en Egypte, et de l'autre déclarant bien haut son intention de l'évacuer le moment venu.

Voici ce que pensait à ce propos Sir Evelyn Baring, à un moment où (juin 1884) il n'était pas encore devenu lord Cromer (1) : « le gouvernement de Sa Majesté, n'est pas « ce en quoi il est selon moi parfaitement sage – disposé à « prendre le gouvernement de l’Egypte, soit de façon « permanente en annexant le pays, soit temporairement « sous forme de protectorat. Les intérêts britanniques en

Egypte sur lesquels le gouvernement de Sa Majesté doit « veiller, peuvent selon moi se résumer en un mot. Ils « consistent à maintenir libre la route de l'Orient, dont la « liberté serait compromise si l'Egypte tombait dans les « mains d'une autre puissance. Dans ces conditions, il est « désirable pour les intérêts britanniques, que l'Egypte soit « assez raisonnablement gouvernée, pour n'offrir à aucune « puissance étrangère des motifs légitimes de s'immiscer « dans son administration intérieure ».

Toute la politique des déclarations est contenue dans ces quelques lignes. Mais sir Baring croyait sans doute ne pas devoir mettre de côté la seconde manière, la politique du fait, car après avoir condamné le Contrôle anglo-français comme « odieux ct impopulaire », il ajoutait : « Je vais

jusqu'à dire qu'il sera possible d'esquisser un plan,

grâce auquel la dépense extravagante sera réprimée, et « qui en même temps ne permettra nulle immixtion indue « d'une puissance étrangère, dans le fonctionnement du « gouvernement égyptien. En outre, je pense que cette or

(1) Dépèche de sir E. Baring à lord Granville, en date du 2 juin 1884, Archio, dipl., 1884, III, pp. 149 et s.

« ganisation peut se faire, sans faire déchoir le gouverne« ment britannique, de la position qu'il doit occuper en ( Egypte. » Ceci justifie bien ce que nous avons avancé plus haut.

Donc avant de consentir à une modification quelconque des institutions financières que l'Europe avait données à l'Egypte, c'est-à-dire à aider l'Angleterre à surmonter des difficultés qui la génaient fort, Jules Ferry voulut avoir des assurances nettes, sur cette question de l'évacuation. Des conférences eurent lieu à ce propos, entre lord Granville et M. Waddington, qui convinrent de s'adresser mutuellement deux notes précisant les termes de leurs déclarations verbales. Ces deux documents sont, au point de vue historique, d'un haut intérêt, et il est nécessaire d'en connaîtreles principaux passages.

Je vous ai déclaré - écrivait M. Waddington à lord « Granville, le 15 juin 1884 (1) - que le gouvernement « français ne tenait en aucune façon à pousser au rétablis(sement du Contrôle en Egypte. Sans doute, nous conser« vons la conviction que cette institution a produit, tant « qu'elle a duré, de bons et salutaires effets, et que, sous « son influence, l’Egypte a été tranquille et ses finances pros

pères. Mais nous nous rendons un compte exact des rai

sons qui doivent aujourd'hui faire écarter toute pensée « d'un retour à un régime que les événements ont renvera sé. Le condominium est mort, et nous n'entendons pas le « ressusciter. C'est au seul point de vue des intérêts collec« tifs de l'Europe, et de la part légitime que nous y repré« sentons, que nous considérons désormais les affaires « d'Egypte.

« L'autre malentendu, qu'il convenait de dissiper, porte« rait sur l'intention qui nous a été souvent attribuée par « l'opinion anglaise, de substituer une occupation française « à l'occupation britannique, le jour où le gouvernement de « Sa Majesté aurait rappelé ses troupes. Je vous ai déclaré « que le gouvernement de la République était prêt à pren

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(1) Archio. dipl., 1884, III, p. 156.

a dre à cet égard les engagements les plus formels. Cette i résolution nous a été inspirée par la confiance où nous « sommes, que le gouvernement de Sa Majesté n'hésitera « pas de son côté à confirmer expressément les déclara« tions solennelles qu'il a faites à diverses reprises, de ne « porter aucune atteinte à la situation internationale faite à « l’Egypte par les traités et les firmans, et d'évacuer le pays, « quand l'ordre y sera rétabli. Il y aurait de la sorte, entre « les deux gouvernements, un engagement synallagmati« que comportant de la part de l'Angleterre une clause d'é« vacuation à échéance déterminée, qui ne pourrait être « prolongée sans une nouvelle consultation des puissances; « et de la part de la France, l'engagement formel de ne pro« céder en aucun cas, à une intervention armée dans le « Delta du Nil, sans une entente préalable avec l’Angle( terre ».

Lord Granville répondit le 16 juin (1) : « Le gouvernement « de la Reine apprécie l'importance des déclarations faites i par Votre Excellence, au nom du gouvernement français. « L'abandon formel de toute pensée de rétablir le condomi« nium, et les assurances pour l'avenir que des troupes fran« çaises n'entreraient pas en Egypte sans le consentement « de l'Angleterre, ont rendu praticable et grandement faci« lité un complet et franc échange de vues.

« Le gouvernement de Sa Majesté est satisfait de consta• ter que les deux gouvernements sont d'accord, en ce qui « concerne les intérêts que l'Europe a, dans la bonne admia nistration et la prospérité de l’Egypte. Rien ne saurait (plus clairement démontrer les vues du gouvernement de « Sa Majesté sur ce point, que la circulaire que j'ai adressée « aux représentants de Sa Majesté près les cours des gran« des puissances, le 3 janvier 1883.

« Cette dépêche fut écrite trois mois après que la bataille ( de Tel-el-Kebir eût permis aux forces britanniques d'oc« cuper l'Egypte. Elle fut soumise au parlement anglais a et communiquée aux puissances et à la Sublime-Porte.

(1) Archio, dipl., 1881, III, p. 159.

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« Elle rencontra un acquiescement général. C'est dans cette « dépêche, que la déclaration fut faite que le gouvernement *« de Sa Majesté était désireux de retirer les forces britan

niques, dès que le permettraient la situation du pays et « l'organisation de moyens convenables pour assurer l'au« torité du Khédive.

« Le gouvernement de Sa Majesté a maintenu et maina tient cette déclaration. C'est avec regret, qu'il a vu « les circonstances s'opposer au développement des me« sures prises en vue de cette évacuation ; il regrette

également de constater que le moment n'est pas encore « venu, dans l'intérêt de l'ordre et de la paix en Egypte, a d'en retirer les forces britanniques.

« Il y a quelque difficulté à fixer une date précise à cette évacuation, d'autant plus que toute période ainsi fixée

pourrait, à l'épreuve, se trouver ou trop longue ou trop v courte. Mais le gouvernement de Sa Majesté, afin d'écarter « toute espèce de doute à l'endroit de sa politique dans « cette affaire, et eu égard aux déclarations faites par la « France, s'engage à retirer ses troupes au commencement « de l'année 1888, à condition que les puissances seront « alors d'avis que l'évacuation peut se faire sans compro« mettre la paix et l'ordre en Egypte.

« Il croit qu'il est raisonnable d'espérer qu'on pourra « établir en Egypte, dans une période de trois années et

demie, les garanties nécessaires pour un ordre de choses a satisfaisant. Mais si malheureusement tel n'était pas le ” cas, et si le gouvernement britannique considérait alors « qu'une prolongation de l'occupation fût nécessaire, il « n'est pas à supposer que les puissances européennes

s'entendissent pour s'opposer à une mesure exigée par la « sécurité de l'Egypte, intérêt qui, à divers degrés, est « commun à tous..... Le gouvernement de Sa Majesté pro« posera à la fin de l'occupation anglaise, ou avant, à la • Porte et aux puissances, un projet de neutralisation de « l'Egypte, sur la base des principes appliqués à la Belgique, « et fera, en ce qui concerne le Canal de Suez, des proposi« tions conformes à celles contenues dans ma dépêche

« circulaire du 3 janvier 1883..... J'ai à ajouter que tous les a arrangements mentionnés plus haut sont subordonnés « à l'issue satisfaisante des arrangements financiers qui « seront proposés par le gouvernement de Sa Majesté à la « conférence » (1).

Le 17 juin, M. Waddington, à son tour, prenait acte des déclarations de lord Granville en les répétant, et il concluait : « Je suis autorisé à vous déclarer, que le gouvernement de « la République accepte les différentes propositions conte« nues dans votre note du. 16 courant et représentant les « termes de l'accord intervenu entre nous » (2).

Les « questions connexes », visées par Jules Ferry, paraissaient tranchées : mais la solution n'était qu'apparente. Le noble lord n'avait pas été moins habile que son partenaire français ; en somme chacun s'était engagé sous condition, et il n'y avait pas de promesse ferme. Si le Contrôle était radicalement condamné, la promesse d'évacuation restait quelque peu vague en dépit de la date fixée, et elle se trouvait retirée de plein droit si, à la conférence projetée, la France n'adoptait pas toutes les propositions qu'il plairait à l'Angleterre de présenter. La France avait voulu profiter des inquiétudes de l'Angleterre au sujet de la situation financière de l'Egypte, pour lui arracher une promesse d'évacuation ; l’Angleterre pensait bien user du désir de la France de voir partir sa rivale de la vallée du Nil, pour lui imposer sa volonté lors des arrangements financiers. En définitive, l'une et l'autre avaient fait un marché de dupes, et allaient vite s'en rendre un compte exact.

Le projet de conférence' présenté par l'Angleterre fut accepté par les puissances, et il fut décidé que les diplomates se réuniraient à Londres. Le but, nous l'avons dit, était

(1) Lord Granville déclarait dans le même texte, qu'il ne pourrait admettre le rétablissement du Contrôle à deux, tant que les troupes britanniques occuperaient l’Egypte, et qu'après l'évacuation, il ne serait « ni sage, ni pratique », de revenir à ce système disparu. Mais il estimait qu'on pourrait donner à la Commission de la dette présidée par un Anglais, des attributions plus étendues, particulièrement en matière de budget.

(2) Archic. dipl., 1884, III, p. 164.

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