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de modifier la loi de liquidation de 1880, l'Egypte ne pouvant plus, dans les conditions prévues par cette loi, tenir ses engagements.

Le projet de lord Granville (1) s'était beaucoup inspiré de la dépêche précitée de Sir E. Baring (2) ; il prévoyait une réduction de 1/2 p. 0,'o de l'intérêt de la dette, réduction qui permettrait d'émettre un nouvel emprunt de 8,000,000 de livres sterling nécessaires pour payer les indemnités d'Alexandrie et rétablir l'ordre financier, et qui rendrait possible une diminution de l'impôt foncier. L'emprunt eût été garanti par l'Angleterre ; le service de l'amortissement eût été modifié. D'autre part, comme contrôle européen, lord Granville avait prévu une extension des attributions de la Caisse de la Dette qui, présidée par le Commissaire anglais, eût été consultée sur le budget, aurait pu s'opposer à toute dépense non prévue, et aurait eu après l'évacuation un certain droit d'inspection sur les revenus (3).

La Conférence, à laquelle étaient représentées les grandes puissances et la Turquie, se réunit le 28 juin. Au projet de lord Granville, M. Waddington opposa un contre-projet, et à la séance du 28 juillet, il développa ses objections aux propositions anglaises. Avant de toucher à l'impôt, une enquête lui paraissait nécessaire; quant à la réduction de l'intérêt, il déclara que cette mesure porterait préjudice au crédit de l'Egypte, et que le moment était mal choisi puisqu'il allait falloir emprunter; il accepta le principe de l'emprunt, mais à condition que la garantie en soit promise non par l'Angleterre seule, mais par les puissances ; enfin, il proposa de donner à la Commission de la Dette des pouvoirs tels, que suivant l'opinion de Gladstone, ils auraient donné à celle-ci « une supériorité complète dans les affai« res du gouvernement égyptien » (4).

M. Childers, délégué anglais, fit alors ressortir que

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(1) Arch. dipl., 1884, IV, p. 17. (2) V. supra, p. 210.

(3) Dépêche de lord Granville à M. Waddington du 16 juin 1884, Archio. dipl., 1881, III, p. 160.

(4) Séance aux Communes, Arehio, dipl., 1884, III, p. 358.

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l'emprunt, pourtant inévitable, était impossible sans la conversion qui seule permettrait au pays de payer les intérêts du nouvel emprunt; mais le délégué français persista dans sa manière de voir. Aucun des deux partis ne voulant céder, il devint manifeste qu'aucune solution ne pourrait intervenir.

Du reste, en cette séance du 28 juillet (1), les préoccupations politiques prirent le pas, d'une façon caractéristique, sur le souci que pouvaient avoir les puissances des intérêts des créanciers, ou de la prospérité de l'Etat égyptien. Les propositions de l'Angleterre n'avaient d'autre but que de consolider sa situation en Egypte. Le contre-projet français visait au contraire à diminuer cette situation, en augmentant l'influence de l'Europe. Dans ces conditions, il était bien difficile de s'entendre. Les puissances déclarèrent qu'elles ne se prononceraient pas, tant que le désaccord subsisterait entre les deux cabinets occidentaux : elles n'entendaient se brouiller ni avec l'un ni avec l'autre; elles savaient que la France soutiendrait les intérêts collectifs, et comptaient bien bénéficier des résultats d'un différend anglo-français, sans y avoir rien risqué. Cependant l'Italie et la Turquie en pensèrent autrement, et chacune entendit faire une manifestation politique.

L'Italie, on se demande en vertu de quel droit, ou au nom de quelles craintes, ne nous a jamais pardonné notre occupation en Tunisie ; sa fierté de compter dans la TripleAlliance, n'avait pas sufti à calmer son incompréhensible dépit ; elle saisit, avec empressement, l'occasion qui lui était offerte de nous ètre désagréable, et son délégué, estimant que l'Angleterre était « mieux que toute autre « puissance en mesure d'évaluer les ressources et les « besoins du budget égyptien », déclara qu'il se rangeait à l'avis des représentants anglais.

D'autre part, Musurns-Pacha, délégué de la Porte, se prononça pour la réduction de l'intérêt ; cela lui importait peu, à condition que le principal créancier, le Sultan, ne

(1) Protocole 4 de la séance du 28 juillet 1881, à la Conférence de Londres, Archic, dipl., 1881, IV', pp. 34 et s.

vit pas le tribut réduit. Il argua du reste de ce qu'il n'était pas juste que l'Egypte, si elle fournissait des garanties suffisantes, payât un intérêt supérieur à l'intérêt servi par les autres Etats : et il faut reconnaitre que l'argument ne tenait guère, puisque la Conférence n'avait d'autre objet que d'éviter au gouvernement égyptien une nouvelle déconfiture. Mais Musurus ne s'en tint pas là, et il protesta contre l'ingérence de l'Europe en Egypte, en des termes que nous tenons à citer, en observant qu'ils sont peu conformes à la réalité des choses, dans la mesure où ils traitent l’Egypte en simple province.

« Pour ce qui est déclara Musurus (1) — des projets de « budget présentés à la Conférence, et des opinions diver« gentes sur les recettes et les dépenses de l'Egypte, ainsi « que sur le maintien ou la modification du système admi« nistratif et financier en vigueur, je soutiens que, une « fois que l'Egypte aura d'une manière ou d'une autre « satisfait complètement ses créanciers, ni ces derniers, ni « les puissances dont ils sont les sujets, n'auront plus ( droit, ni raison, d'intervenir dans les affaires d'adminis« tration intérieure de cette province de l'Empire Ottoman. « En effet, les privilèges octroyés par les firmans impé« riaux au Khedive d'Egypte, consistent dans l'adminis«tration intérieure de cette province, et une des clauses « du firman impérial, émané lors de l'élévation à cette « dignité de Son Altesse Tewfik-Pacha, porte expressý. « ment que le Khédivat ne saura sous aucun prétexte, ni « motif, abandonner à d'autres, en tout ou en partie, les « privilèges accordés à l'Egypte, ni aucune partie du « territoire. »

Sur une riposte de lord Granville, qui prétendit qu'on peut donner des conseils à l'Egypte sans blesser les droits du Sultan, Musurus répliqua qu'« aucun accord entre les puisa sances au sujet de l’Egypte n'est valable sans le consen« tement de la Sublime-Porte », et il ajouta : « M. Wadding« ton a parlé de neutralisation. C'est là un point politique

(1) Archio. dipl., 1881, IV, pp. 42 et s.

« de la question égyptienne. La Sublime-Porte n'est pas « appelée à donner un avis sur les notes échangées entre « l'Angleterre et la France, mais puisque M. Waddington a « fait allusion à cette neutralité qui est un point politique, « je dois déclarer que la Sublime-Porte entend que, par ce « projet de neutralisation, les deux puissances ont en vue « l'interdiction de l'accés de l'Egypte aux troupes étrangè« res, mais nullement une atteinte aux droits de souverai« neté de la Sublime-Porte sur cette province de l'Empire... « ..... Le gouvernement impérial, en consentant à participer « à la Conférence appelée à délibérer sur les finances égyp« tiennes, a entendu qu'aucune décision de cette Conférence « ne saurait avoir un effet attentatoire aux droits de souve« raineté de Sa Majesté le Sultan sur l’Egypte, ni préjuger, « directement ou indirectement, les points politiques de la

question égyptienne ».

En présence de cette déclaration, les représentants des puissances se bornèrent à protester de leur respect pour « les droits du Sultan, découlant des traités et des firmans, par rapport à l'Egypte » ; et l'incident en resta là.

Le 29 juillet (1) la Russie et l'Allemagne demandèrent à ètre représentées à la Caisse de la Dette ce qui leur fut accordé (2). Et le 2 août, après que lord Granville eût refusé de trancher la question des indemnités d'Alexandrie, l'entente ne se faisant pas entre Londres et Paris, la Conférence s'ajourna. Le même jour (3), au sujet de l'arrangement de juin concernant l'évacuation, Gladstone disait aux Communes, qu'il était « en suspens et sans effet obligatoire pour aucune des parties » ; et le 11 août (4), précisant sa pensée, il déclarait à nouveau dans la même enceinte :

(1) Protocole 5 de la Conférence de Londres de 1884, Archio. dipl., 1884, IV, p. 54.

(2) Rapport D. Wolf, 28 mars 1886, Archio. dipl., 1887, III, p. 64. En février 1885 la Porte a demandé à être représentée à la Caisse de la dette; l'Angleterre a repoussé cette prétention (Granville à MusurusPacha, 19 février 1885, Archio. dipl., 1885, IV, p. 205).

(3) Séance aux Communes, Archir. dipl., 1884, III, p. 359. (4) Séance aux Communes, Archio. dipl., 1884, III, p. 366.

« Quant à la convention anglo-française, je puis déclarer å « la Chambre qu'elle n'est pas suspendue, mais absolument « déchirée ».

La séparation de la Conférence était un échec pour l’Angleterre ; elle mettait d'autre part l'Egypte dans une situation difficile, puisque, sans l'emprunt, les indemnités d'Alexandrie ne pouvaient être payées. Il fallut donc reprendre les pourparlers avec les puissances, qui arrivèrent cette fois à une entente, constatée dans la convention du 18 mars 1885 (1), ratifiée à Londres le 4 novembre 1886.

Un emprunt de 9,000,000 de livres sterling était autorisé et devait être émis à 31 2 p. o, sous la garantie des puissances, qui promettaient, « conjointement et solidairement, le service régulier de l'annuité de 315,000 livres ». L'intérêt de la dette ancienne n'était pas touché, mais on en diminuait les garanties; en effet l'annuité de 315,000 livres sterling, destinée au service des intérêts et de l'amortissement de l'emprunt, devait être prélevée sur les revenus affectés au service de la dette privilégiée et de la dette unifiée. C'était une transaction : mais sur le point capital de la garantie, la France avait obtenu gain de cause.

L'Angleterre, cependant, n'avait point abandonné son projet de réduction de l'intérêt de la dette. La question se souleva à nouveau en 1889, mais dans des conditions bien différentes. Il ne s'agissait plus de demander un concordat aux créanciers, mais de les rembourser s'ils ne voulaient se contenter d'un moindre intérêt que par le passé, en un mot de faire la conversion. La dette privilégiée devait être convertie de 5 p. °'en 4 p. %; l'emprunt 4 1/2 p. °'o de 1888 devait être remboursé, et on émettrait un nouvel emprunt de 1.200.000 livres égyptiennes à 4 p.o.

M. Spuller, alors Ministre des Affaires étrangères, accepta le principe de la conversion, mais avant de donner son adhésion définitive, il voulut, comme en 1884 Jules Ferry, avoir des promesses formelles au sujet de l'évacuation. M. Waddington eut à ce sujet, avec lord Salisbury, de nom

Séance aux Communes, 18 mars 1885,

(1) Archio. dip., 1887, I. p. 5. Archio, dipl., 1883, II, p. 114.

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