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breuses entrevues sur lesquelles nous aurons à revenir et qui, d'ailleurs, n'aboutirent pas (1). Lord Salisbury conclut en effet le 1er juillet 1889 : « Tout le monde sait maintenant « que vous avez lié les deux questions et que vous refusez a votre assentiment à la conversion pour nous forcer la « main. Si nous cédions, l'Europe entière dirait que nous « avons manqué aux obligations que nous avons contrac« tées en allant en Egypte » (2).

Le gouvernement français, dans ces conditions, fit déclarer au Khedive qu'il ne pouvait pour le moment accepter la conversion (3), bien que l'adhésion de l’Angleterre, de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie eût été déjà donnée. Le gouvernement égyptien essaya alors, mais sans réussir, de faire autoriser un emprunt par la Commission de la Dette. Finalement la conversion fut décidée, en 1890, par l'adhésion de l'Angleterre à un projet préparé par la France et par les délégués égyptiens, et auquel s'étaient ralliés les différents Etats intéressés.

En même temps qu'il acceptait la conversion, le gouvernement français remettait aux puissances une note, dont nous citons le passage suivant :

..... Nous avons à tenir compte de la situation transac« tionnelle, créée dans la vallée du Nil par l'occupation

étrangère, et dont les conséquences, au point de vue que « nous envisageons, ne sauraient pas plus échapper au « gouvernement khédivial qu'à nous-mêmes.

« Cette occupation, d'après les déclarations solennelles « du gouvernement anglais lui-même, est temporaire. Elle « doit cesser dès que l'ordre sera rétabli en Egypte.

« Le gouvernement de la République pense que cette « condition est aujourd'hui remplie, et que l'Egypte pourrait, « dès à présent, suffire par elle-même aux obligations « qui légitiment seules, aux yeux de l'Angleterre, la pré« sence des troupes britanniques dans cette partie de

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(1) V. infra, chap. VII. (2) Waddington à Spuller, 14 juillet 1889, Archic. dipl., 1893, IV, p. 265. 3) 1er novembre 1889, Archio. dipl., 1893, IV, p. 271.

« l'Empire Ottoman. Il n'en veut d'autre preuve que le « tableau que les Ministres anglais et leurs agents eux« mêmes se sont plu à retracer, dans ces derniers temps, de « l'état actuel du pays, de sa prospérité et de la sécurité « qui y règne » (1).

Ajoutons qu'en 1894, la France a empêché une nouvelle conversion, que le gouvernement de lord Salisbury entendait imposer aux créanciers sans le concours de l'Europe.

Si nous voulons maintenant apprécier l'immixtion des puissances dans ces affaires financières d'Egypte depuis 1882, nous dirons qu'elle est légitime. L'Europe en agissant au Caire n'a fait qu'y contrebalancer l'influence anglaise ; c'est son droit ; nous aurons l'occasion de démontrer que c'est aussi son devoir; en défendant l'équilibre menacé par l'Angleterre, elle se défend elle-même, et en cas de légitime défense, tous les moyens sont permis. D'ailleurs les principaux intéressés ne gagneraient rien au renoncement des puissances, bien au contraire : la Turquie y perdrait vite sa suzeraineté, le tribut et ses autres prérogatives; l’Egypte qui n'a plus en fait aucune liberté à perdre, y laisserait son nom et sa situation de droit.

(1) Cité par M. Ribot, Ministre des Affaires étrangères, à la Chambru, séance du 10 juin 1890.

CHAPITRE II

L'occupation anglaise et l'influence fran

çaise en Egypte. L'affaire du « Bosphore Egyptien » (1).

SOMMAIRE. Le 8 avril 1885, l'imprimerie du journal

français, le Bosphore Egyptien, paraissant au Caire, est fermée par la violence. - La France proteste. Le gouvernement égyptien refuse toute réparation. Les relations diplomatiques sont rompues entre les deux pays. - Sur les conseils de l'Angleterre, provoqués par la France, l'Egypte cède ; satisfaction nous est donnée. Le Bosphore Egyptien recommence à paraitre le 20 mai.

Sous ce titre, nous voulons relater les phases d'un incident significatif, en ce qu'il montre les dispositions de l'Angleterre à l'égard de la France, au sujet de l’Egypte, et l'état de sujétion dans lequel, depuis longtemps, se trouve le gouvernement de ce pays, vis-à-vis le cabinet de Londres.

Il s'agit du Bosphore Egyptien, journal français, imprimé au Caire, habitué comme on peut le supposer, à critiquer l'administration anglaise, et accusé « de publier des nou« velles alarmantes et erronées, et d'exprimer des appré« ciations contraires à l'intérêt de l'ordre public » (2) ; en raison de cette attitude, il fut supprimé le 29 février 1884, n'en continua pas moins à paraître, et fut de nouveau visé par un décret du 8 avril 1885, qui invita le Gouverneur du Caire à fermer l'imprimerie.

(1) Archio. dipl., 1885, III, p. 295 et s.
(2) Texte du décret du 8 avril 1885, Archir. dipl., 1885. II, p. 231.

Entre temps, le gouvernement français, pressenti sur ce qu'il comptait faire au sujet de l'attitude de la presse française en Egypte, qui d'après sir E. Baring rendait impossible au Caire, toutes relations amicales entre Français et Anglais, avait répondu qu'il donnerait des instructions au Consul de France, mais qu'il ne pouvait diminuer les privilèges des citoyens francais. Lord Granville et NubarPacha convinrent alors de faire acte d'énergie, et le décret précédent fut rendu. Le même jour, l'imprimerie du Bosphore, malgré l'opposition d'un délégué de notre Consul, fut fermée par la violence ; la porte en fut brisée, la maison fut envahie, le représentant du Consulat bousculé.

M. Saint-René-Taillandier, gérant de notre Consulat au Caire, protesta immédiatement, tant contre l'illégalité de l'acte que contre les procédés employés. Puis il fut chargé par M. de Freycinet de demander au gouvernement du Caire la réouverture de l'imprimerie, la révocation des fonctionnaires qui avaient envahi le domicile d'un Français, enfin réparation pour les offenses faites au commis du Consulat : « Ne laissez point ignorer – disait le Ministre "- qu'une résolution spontanée de l'administration égyp« tienne est le seul moyen de prévenir de graves complica« tions, le gouvernement de la République restant bien « décidé à obtenir les satisfactions qui lui sont dues, et à « faire respecter, en Egypte comme ailleurs, les droits de « ses nationaux » (1).

Nubar-Pacha refusa toute réparation, de la façon la plus catégorique. Aussi, le 18 avril, notre Consul lui déclara-t-il, ainsi qu'au Khédive, qu’un délai de 48 heures, leur était imparti, pour donner satisfaction à la France. Nubar, après avoir demandé un jour de plus pour réfléchir, et plus vraisemblablement pour demander des instructions tant à Londres qu'à Constantinople, déclara que l'Ambassadeur ottoman règlerait la question à Paris.

Il ne restait plus à M. de Freycinet qu'à constater le refus de l'Egypte et à agir. Dans un télégramme à M. Saint-René

(1) De Freycinet à Saint-René-Taillandier, 11 avril 1885, Archiv. dipl., 1885. III, p. 296.

Taillandier (1), il écrivait : « L'attitude prise par le gouver« nement khédivial témoigne, nous le constatons à regret, de « peu de gratitude pour notre pays, qui s'est pourtant montré « toujours animé des dispositions les plus bienveillantes et « les plus amicales envers l’Egypte. Le souci de notre « dignité ne nous permet pas de rester indifférents à cet « oubli du passé ».

En conséquence, M. de Freycinet déclarait que toutes relations officielles avec l'Egypte étaient rompues, que le projet d'arrangement relatif aux finances égyptiennes (2), qui avait été étudié, ne serait pas soumis à l'approbation des Chambres françaises, et qu'on attendrait, dans ces conditions, le bon vouloir du gouvernement égyptien ; cela, en faisant remarquer que cette « attitude expectante » laissait entière « notre liberté d'action ultérieure »; M. Saint-RenéTaillandier reçut en même temps l'ordre de faire ses préparatifs de départ.

Très certainement le gouvernement anglais encourageait l'attitude de Nubar-Pacha et du Khedive, et peut-être même la dictait-il (3): très heureux qu'il était, en toute cette affaire, de se débarasser d'un journal hostile, et de susciter des ennuis à la France ; très vexé d'autre part, de voir cette dernière, fidèle à sa politique, persister à s'adresser directement au Caire pour le règlement de la question.

Le Cabinet de Londres savait bien que la France ne cèderait pas, et que d'autre part elle hésiterait devant l'emploi de la force, en sorte qu'elle serait obligée de s'adresser à lui. C'est ce qui arriva. Le 25 avril, M. Waddington eut une entrevue avec lord Granville, au cours de laquelle il dit à ce dernier, que puisque le gouvernement de la Reine avait dans cette affaire une certaine responsabilité, il devait sans

(1) Télégramme du 23 avril 1885, communiqué officiellement au Khé. dive et à Nubar, Archio, dipl., 1885, III, p. 303.

(2) V. su pra, p. 219.

(3) « Je ne suis pas en mesure de désavouer notre responsabilité », répondait Gladstone au sujet de cette affaire, à une question de lord R. Churchill. Séance des communes, du 20 avril 1885, Archio dipl., 1885, II, p. 367.

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