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doute ètre disposé à conseiller au Khedive de céder aux demandes de la France.

Lord Granville, qui n'attendait que cette démarche, s'empressa de répondre qu'il acceptait sa part de responsabilité, et qu'il n'hésitait pas à s'associer aux regrets qu'il avait conseillé au gouvernement khédivial d'exprimer au sujet des récents incidents. Le cabinet de Londres exagérait à dessein et sa responsabilité et ses regrets ; il tenait à bien indiquer l'une et l'autre choses; car les déclarations faites au nom de l'Egypte impliquaient dans sa pensée une sorte de consécration du droit à diriger la politique extérieure de ce pays; elles constitueraient un précédent dont on pourrait plus tard tirer parti.

Mais le lendemain, M. de Freycinet déjouait la combinaison et mettait les choses au point : dans un télégramme å M. Waddington, il déclarait qu'il n'avait jamais eu la pensée de régler la question avec le gouvernement anglais, mais de l'avertir pour qu'il donnât des conseils au gouvernement du Caire, s'il le jugeait à propos ; et il ajoutait : « Nous ( sommes tout prêts à accueillir les ouvertures que nous • ferait le gouvernement égyptien, que nous avons seul « mis en cause dans cette affaire, et si lord Granville peut « aider à un dénouement satisfaisant par ses sages suggesu tions, nous ne pourrions que lui en savoir le meilleur « gré » (1).

L'Angleterre n'en conseilla pas moins au Khédive de faire rouvrir l'imprimerie et de fournir les réparations demandées. Et le 3 mai 1885, Nubar-Pacha, en grand uniforme, vint exprimer à M. S. R. Taillandier, revenu d'Alexandrie au Caire, les regrets et les excuses de son gouvernement. L'imprimerie fut rouverte, et dès le 20 mai, le Bosphore Egyptien recommençait à paraître.

(1) De Freycinet à Waddington, 26 avril 1885, Archio. dipl., 1885, III,

P. 307.

CHAPITRE III

L'occupation anglaise et la Porte

SOMMAIRE. – L'Angleterre ne pouvant se faire reconnaitre par

les puissances un droit sur l’Egypte, s'adresse à la Porte. — Convention anglo-turque du 17 novembre 1885. Ses dispositions. Elle décidc l'envoi en Egypte de deux hauts. commissaires, l'un anglais, l'autre ottoman, chargés d'étudier les moyens de réorganiser le pays et de pacifier le Soudan. - Sir Henri Drummond Wolf et Moukhtar-Pacha partent pour l'Egypte en Décembre 1885.

Rapport de Moukhtar du 14 mars 1886. Il ne tend à rien moins qu'à la suppression de l'influence britannique. - Colère de l'Angleterre. La note anglaise du 25 avril combat vivement le rapport ottoman : le Soudan sera abandonné ; les officiers anglais resteront à la tête des troupes égyptiennes. - Lu mission anglo-turque est sans résultat. Elle constitue un échec pour l'Angleterre.

L'affaire du Bosphore égyptien n'était qu'un incident, non sans portée du reste, nous l'avons vu. Mais malgré ce caractère, il procédait bien de l'ensemble de la politique anglaise ; ce n'était pas un fait isolé ; il était au contraire intimement lié à tous les actes faits ou inspirés par l'Angleterre en Egypte : il découlait de la même pensée.

Dans cette question comme dans toutes, le cabinet de Londres avait voulu affaiblir l'intluence européenne dans la vallée du Nil, et se faire reconnaître, soit positivement, soit tacitement, un droit éminent sur ce pays. Cette politique n'avait pas produit ce qu'on en attendait ; l'attitude de l'Europe indiquait clairement qu'elle ne renonçait à rien en Egypte ; d'autre part, celle de la France, nettement hostile,

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marquait le vif désir de cette dernière, de ne rien céder, d'augmenter si possible son influence au Caire, et de voir partir les troupes anglaises au plus tôt. Ne pouvant rien obtenir des puissances, l'Angleterre se tourna vers la Turquie.

Le 29 août 1885, sir Henri Drummond Wolf, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Reine, fut reçu par le Sultan et lui remit un document indiquant combien Sa Majesté serait heureuse de voir cesser les difficultés égyptiennes, et demandant de discuter, avec des personnages que la Porte désignerait, « en vue d'arriver à une « entente combinant la reconnaissance des droits souverains « de Sa Majesté Impériale, avec le bonheur de ses sujets

égyptiens, et la sauvegarde des intérêts de la Grande« Bretagne, aussi bien que de ceux des autres puissan

(1). Le Sultan ayant accepté cet échange de vues, les deux Etats passèrent, le 24 octobre 1883, une convention (2), ratifiée le 17 novembre, aux termes de laquelle chacun d'eux devait envoyer en Egypte un haut-commissaire pour réorganiser de concert avec le gouvernement du Khedive l'administration du pays, en toutes ses parties, dans les limites permises par les firmans impériaux.

Plus spécialement, le haut-commissaire ottoman devait aviser, de concert avec le Khédive ou un fonctionnaire désigné par lui, « aux moyens les plus propres à apaiser le Soudan par des voies pacifiques ». Le délégué anglais devait être mis au courant des négociations suivies à ce sujet, et les mesures à prendre devaient être adoptées et mises à exécution, d'accord avec lui, « comme se rattachant au règlement général des affaires égyptiennes ». (art. 2). D'autre part, l'armée devait être réorganisée (art. 3). Enfin l'article 6 disposait : « Dès que les deux hauts-commis« saires auront constaté que la sécurité des frontières et le

(1) Substance du document, d'après l'Eastern Express, Archic. dipl., 1885, IV, p, 207.

(2) Archio, dipl., 1886, I, p. 370 ; 1893, III, p 216; et Calvo, op. cit., supplément, $ 19.

« bon fonctionnement, ainsi que la stabilité du gouver« nement égyptien sont assurés, ils présenteront un rap« port à leurs gouvernements respectifs, qui aviseront à « la conclusion d'une convention réglant le retrait des « troupes britanniques de l'Egypte, dans un délai con vea nable. »

On voit de suite, que ce contrat paraissait tout à l'avantage de l'Angleterre. Elle ne promettait en somme rien ; si elle parlait d'évacuation, c'était pour la subordonner à une série de conditions, qui dépendaient d'elle, et dont par suite elle pouvait empêcher la réalisation. Par contre, l'article 2 lui reconnaissait nettement un droit sur l'Egypte : le délégué ottoman devait étudier, seul avec le Khédive, la question du Soudan, et faire seulement part au délégué anglais des discussions y relatives ; ceci semblait de nature à donner toute satisfaction à la Porte ; mais la disposition suivante, aux termes de laquelle les décisions devaient être prises et ramenées à exécution, d'accord avec le haut-commissaire anglais, ôtait à la précédente toute valeur; enfin en ajoutant qu'il en serait ainsi, parce que ces décisions se rattachaient ( au règlement général des affaires égyptiennes », le texte reconnaissait formellement à l'Angleterre le droit de participer à ce règlement. On était loin des déclarations précitées de Musurus-Pacha, à la Conférence de Londres.

Toutefois, il ne faudrait pas conclure, de la convention du 17 novembre 1885, que la Porte ait abandonné à l'Angleterre quelqu'un de ses droits. Constatant un fait, l'occupation essentiellement temporaire de l'Angleterre, elle entendait seulement laisser à celle-ci les moyens d'aider à la solution des difficultés, auxquelles elle se trouvait de fait mêlée. Bien mieux, en définitive c'était l'Angleterre qui allait se trouver jouée ; le Divan est passé maître en diplomatie : il a hérité de Byzance. Il n'avait pas hésité à laisser passer, comme inaperçue, dans la convention, une phrase dont on pouvait tirer parti contre lui, pour être bien sûr que son haut-délégué ne serait pas rappelé avant son arrivée en Egypte. Que ce délégué partit et arrivât au port, c'était l'essentiel : on va voir pourquoi.

Les deux hauts-commissaires, Moukhtar-Pacha et sir H. D. Wolf, arrivèrent au Caire dans les derniers jours de décembre 1885, et se mirent aussitôt à l'euvre. Le représentant turc fut chargé tout d'abord d'élaborer un projet de réorganisation de l'armée, et il fut avisé officieusement, par le comte d'Aunay, notre Consul au Caire, que dans cette tâche, il pourrait compter sur l'appui du gouvernement français (1).

Au 14 mars 1886, Moukhtar-Pacha fut en mesure de présenter son rapport (2). C'est alors qu'on comprit toute l'importance donnée à Constantinople à l'envoi des hauts-commissaires. Les conclusions du délégué ottoman ne tendaient à rien moins en effet qu'à écarter l'Angleterre, et à restaurer l'influence turque en Egypte. Il paraissait à MoukhtarPacha de toute nécessité de pacifier le Soudan, mais pour cela une armée était nécessaire; et d'autre part comme celle-ci était destinée à en imposer à de fanatiques religieux, elle ne pouvait - si du moins on ne voulait pas voir s'éterniser une guerre religieuse ètre anglaise ; elle devait être formée de musulmans.

L'Egypte serait donc défendue par une armée de 16,000 hommes, exclusivement égyptienne, et réorganisée à l'aide de la somme réservée jusque-là à l'armée anglaise d’occupation. Elle serait commandée par des officiers indigènes, turcs ou circassiens, et par des « étrangers de l'ancienne « armée égyptienne, qui, par leurs longs services, peuvent « être considérés comme indigènes. >>

L'Angleterre voulait bien réorga niser l'Egypte d'accord avec la Porte, mais à condition que celle-ci ne fit qu'adhérer aux propositions qu'on lui présenterait. Aussi, à Londres, fut-on quelque peu stupéfait de l'audace turque : on mit plus d'un mois à répondre. Enfin, le 25 avril, sir Wolf remit à Moukhtar une note (3) de son gouvernement, dans laquelle celui-ci déclarait s'opposer à tout projet tendant à reconquérir le Soudan par la force.

(1) De Freycinet à d'Aunay, 6 janvier 1886, Archic. dipl., 1893, III, P, 217., (2) Archio. dipl., 1893, III, p. 220. (3) Archio. dipl., 1893, III, p. 226.

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