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La note estimait que le Haut-Nil devait être abandonné, que la contribution minime du gouvernement égyptien à l'entretien en Egypte des troupes anglaises devait être continuée. Quant à retirer les officiers anglais des troupes égyptiennes, il ne fallait pas y songer : outre qu'il serait peut-être bien difficile de les remplacer avec avantage, il paraissait nécessaire, pour la cohésion de l'ensemble composé d'Egyptiens et d'Anglais, que les officiers fussent de même nationalité. Pour ce qui concernait leur remplacement par des officiers turcs, la chose, disait toujours la note, ne serait peut-être ni sage, ni populaire, ni meilleure pour pacifier le Soudan.

Devant cette fin de non recevoir, la France poussa la Porte à insister, et de nouveau l'assura de son appui. L'Ambassadeur ottoman à Londres déclara que son gouvernement approuvait sans réserve les conclusions de Moukhtar; en septembre 1886 (1), il insista à nouveau auprès du cabinet de Saint-James, avec la mission de répondre au principal argument de l'Angleterre pour rester en Egypte, par l'annonce de la promesse formellement donnée le 3 septembre au Grand Vizir, par notre Ambassadeur à Constantinople,que la France n'avait aucunement l'intention d'occuper la vallée du Nil quand l'Angleterre l'aurait quittée. Celle-ci ne voulut pas entendre. Elle organisa d'elle-même l'armée angloégyptienne avec des sous-officiers indigènes, mais avec des officiers presque tous anglais.

Les hauts-commissaires avaient échoué dans leur mission; et les pourparlers pour l'évacuation, qui, en toute cette affaire, étaient le point dominant, continuèrent entre les cabinets de Constantinople, de Londres et de Paris (2). En définitive, l'Angleterre n'avait pas été plus heureuse avec la Porte qu'avec les puissances.

(1) De Montebello, Ambassadeur à Constantinople, à de Freycinet, 6 septembre 1886, Archio, dipl., 1893, III, p. 233.

(2) Voir infra, chap. VII.

CHAPITRE IV

L'occupation anglaise et le Khediye Abbas-Hilmy. Dernières résistances de l'Egypte (1).

SOMMAIRE. L'Angleterre poursuit sa politique en Egypte.

- Le Khedive Abbas-Hilmy. Il est attaqué par la presse anglaise. Divers incidents marquent l'antagonisme entre Egyptiens et Anglais, et l'audace de ces derniers. En janvier 1893, le Khedive renvoie son Ministère trop dévoué à l'Angleterre. Celle-ci proteste, puis menace. Le Khédive est obligé de céder et de prendre le Ministère qu'on lui indique. - Incident de Ouadi-Halfa. Politique de la France en ces affaires. L'Angleterre déclare à l'Europe son intention d'augmenter ses troupes d'occupation. Pourparlers anglo-français. Politique annerionniste de l'Angleterre.

Après la mission des hauts-commissaires, si l'on excepte les pourparlers au sujet de la conversion en 1889 et 1890, ceux qui aboutirent le 5 janvier 1890 à la création d'une municipalité internationale à Alexandrie, et ceux qui ne furent à peu près jamais interrompus touchant l'évacuation, l’Angleterre poursuivit sa tâche en Egypte, sans se préoccuper outre mesure de ce qu'on en pensait au dehors. C'est à peine si dans une annexe à une convention avec la Porte, du 22 mai 1887, d'ailleurs non ratifiée, et dont nous aurons l'occasion de reparler (2), elle stipula que les deux gouvernements inviteraient les puissances adhérentes à la réforme

(1) Archio. dipl., 1893, I, pp. 251 et 255, et 1894, I, pp. 312 et s. (2) V. infra, chap. VII.

judiciaire, à renoncer aux tribunaux mixtes et à accepter leur remplacement par des tribunaux locaux.

En 1892, le 7 janvier, Tewfik mourut (1). Son fils, majeur, . Abbas-Hilmy, de plein droit Khédive, absent alors d’Egypte, s'empressa de regagner le Caire, après avoir décliné, sous prétexte d'affaires de famille, l'invitation de passer par Constantinople (2).

Le nouveau Vice-Roi (3), élevé en Europe, intelligent et ferme, manifesta vite des allures indépendantes qui contrastaient singulièrement avec celles de son prédécesseur, et ne laissèrent pas que de fort inquiéter l'opinion anglaise. Le danger, seulement extérieur jusque-là, se montrait au ceur de l’Egypte, et dans la personne même de son Souverain légitime : toute la diplomatie de lord Cromer devenait nécessaire pour éviter un conflit, dont, le cabinet de Londres pouvait le craindre, l'Europe et la Porte tiendraient à se mêler.

Ce conflit n'en éclata pas moins. Le Times entreprit, en novembre 1892, une violente campagne contre le nouveau Khédive qui en fut vivement offensé et ne cacha pas son mécontentement. Lord Cromer fut forcé d'en présenter les regrets de son gouvernement.

Puis ce fut, en sens inverse, l'Assemblée des Notables qui, représentant toujours le Parti national plus vivant que jamais depuis l'avènement d'Abbas, refusa, le 12 décembre, d'approuver le projet de budget, préparé, de concert avec le conseiller financier anglais, par un Ministère dévoué outre mesure à l'Angleterre.

(1) Dans le discours du trône, lu au Parlement anglais le 8 février 1892, il était dit à ce sujet : « J'ai perdu, dans le Vice-Roi d'Egypte, un « allié dont le gouvernement sage avait dans l'espace de quelques « années largement contribué à ramener la prospérité et la paix dans « le pays. J'ai pleine et entière confiance que la même politique babile « sera suivie par son fils qui a été nommé son successeur, en confirma« tion des firmans antérieurs, par Sa Majesté le Sultan ». Archio. dipl., 1892, I, p. 374.

(2) Cambon, Ambassadeur à Constantinople, à Ribot, Ministre des atfaires étrangères 10 janvier 1892, Archio , dipl., 1894, I, p. 188.

(3) Le firman d'investiture d'Abbas (Archio. dipl., 1834, 1, p. 195) porte la date du 26 mars 1892, et se borne à reproduire celui de Tewfik.

Enfin, dans les premiers jours de janvier 1893, un inspecteur anglais de la police se permit d'envoyer aux Mudirs une circulaire leur enjoignant d'adresser désormais leurs rapports, non au Ministre mais au directeur anglais de la police. Le Khédive jugea quelque peu audacieuse cette initiative d'un fonctionnaire subalterne et étranger réglant en définitive les attributions de ses Ministres ; il estima en même temps que ces derniers montraient vis-à-vis des usurpations anglaises une trop grande complaisance, et il pria le Président du Conseil, Mustapha-Fehmy, de lui donner sa démission. Ce dernier, on peut juger par là de ce que devient le Khédive sous la tutelle anglaise, répondit insolemment à son maitre qu'il consulterait avant tout lord Cromer. Abbas-Hilmy n'hésita pas ; il renvoya aussitôt le Ministère.

L'Angleterre, plus exactement lord Rosebery, d'ailleurs bien secondé en l'espèce par lord Cromer, n'entendit pas laisser le Khédive agir à sa guise et ressaisir les prérogatives du pouvoir que peu à peu Tewfik avait laissé choir dans les mains anglaises. Comme Abbas allait charger TigranePacha de former le Ministère nouveau, lord Cromer lui déclara que son gouvernement s'opposait au choix d'un chrétien comme Président du Conseil, et que si lui, Khédive, entendait résister à ce sujet au désir de l'Angleterre, il jouait en cela « son pouvoir et sa personne » (1).

Devant cet abus de la force, le Khédive ne put s'incliner ; il pensa alors à s'assurer le concours de FakryPacha. Ce dernier, qui n'était cependant pas chrétien, mais n'en était pas plus dévoué au gouvernement de Londres, ne fut point agréé davantage : « Vous devez infor« mer le Khédive, écrivit lord Rosebery à lord Cromer le 17 « janvier, que dans le cas où il refuserait de se conformer à « nos conseils, Son Altesse devrait se préparer à subir les « graves conséquences de son acte » (2) ; et le même jour il

que

(1) De Reverseaux, Consul de France au Caire, à Develle, Ministre des Affaires étrangères, 14 janvier 1893, Archio. dipl., 1894, I, p. 313.

(2) Lord Rosebery à lord Cromer, 17 janvier 1893, Archic. dipl., 1893, I,

p. 254.

précisait sa pensée dans une conversation avec M. Waddington : « Nous ne nommons pas les Ministres égyptiens, ( mais tant que le drapeau anglais flottera en Egypte, nous « entendons que nos conseils, donnés avec autorité, soient « suivis par le gouvernement khédivial » (1).

Lord Cromer, en vertu des instructions reçues, fit alors, le 17 janvier, la communication suivante au Khédive : « Le « gouvernement de Sa Majesté ne peut admettre qu'aucun a acte important se passe en Egypte sans son assentiment. « Le changement de Mustapha-Fehmy étant aussi inutile « que préjudiciable aux intérêts de l’Egypte, le gouverne« ment de la Reine ne saurait sanctionner la proposition « qui lui est faite de Fakry-Pacha » (2). Le lendemain, il eut avec le Khédive une entrevue au cours de laquelle il lui demanda le rappel de Mustapha-Fehmi, l'éloignement de Tigrane du futur Ministère, l'engagement écrit de ne changer ou nommer aucun Ministre sans l'assentiment de l’Angleterre, enfin la promesse de n'infliger aucun blâme, ni aucune punition à ceux qui, dans les circonstances dont nous nous occupons, n'avaient pas suivi le Khédive.

Ce dernier refusa d'accepter de pareilles propositions attentatoires à sa dignité de Souverain; toutefois, il dut signer la déclaration suivante dictée par lord Cromer : « Mon plus sincère désir est de travailler en parfaite har« monie avec le gouvernement britannique, et de maintenir « les relations les plus amicales avec ce gouvernement; « tant que durera l'occupation anglaise, je suivrai volontiers « les conseils du gouvernement de Sa Majesté, dans toutes « les questions importantes » (3).

(1) Waddington à Develle, Archio. dipl., 1894, I, p. 313. (2) De Reverseaux à Develle, 17 janvier 1893, Archio, dipl., eod. loc.,

P. 313.

(3) De Reverseaux à Develle, 19 janvier 1893, Archio. dipl., 1894, I, p. 315. Cette déclaration ne faisait que confirmer celle de Tewfik qui, en 1884, avait accepté le même principe en adhérant à esprit de la dépê. che adressée le 4 janvier par lord Granville, au Consul anglais au Caire: « J'ai à peine besoin de vous faire remarquer, que pour les questions « importantes ou l'administration et la sûreté de l’Egypte sont en jeu, « il est indispensable que le gouvernement de Sa Majesté soit assuré, « aussi longtemps que durera l'occupation provisoire du pays par les

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